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L’apprentissage marque le pas en 2023

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La croissance de l’apprentissage ralentit. L’objectif d’atteindre un million d’apprentis en 2027 semble difficile à atteindre malgré les sommes faramineuses qui y sont consacrées. En réalité, il faudrait moins dépenser et recentrer l’apprentissage sur son objectif originel.

Le nombre de jeunes ayant signé un contrat d’apprentissage a encore progressé en 2023. Près de 860 000 personnes se sont engagées dans cette voie, soit 2,9 % de plus que l’année précédente. En 2022, l’augmentation avait été de 14,2 %, et de 38 % en 2021.

Un million d’apprentis en 2027 ?

Cette progression est essentiellement due à un surcroît de dépenses. La réforme de Muriel Pénicaud, ministre du Travail en 2018, avait, notamment, modifié le mode de financement des centres de formation des apprentis (CFA). Si les subventions aux CFA ont baissé ces deux dernières années, le mécanisme reste très coûteux. Plus de 10 milliards d’euros (Md€) leur ont été alloués en 2023. L’utilisation de cette manne n’est pas très contrôlée puisque, selon un récent rapport de l’Inspection générale des Finances (IGF) et de l’Inspection générale des Affaires sociales (IGAS), les CFA auraient perçu plus de 800 millions d’euros (M€) en trop en 2022 !

A cela s’ajoute la prime exceptionnelle à l’embauche qui a été instaurée à l’issue du premier confinement de 2020 pour préserver l’emploi. Son montant a été diminué, mais la prime vient d’être prolongée pour 2024. Elle est de 6 000 €.

Aujourd’hui les apprentis comptent pour un tiers des créations d’emplois salariés. La faible progression de 2023 montre cependant que le système arrive au bout de sa logique. Quand elle a été nommée Première ministre en 2022, Elisabeth Borne a promis d’atteindre un million de contrats d’apprentissage par an d’ici la fin du quinquennat. Il semble que cet objectif soit désormais difficile à atteindre.

Nul doute que l’apprentissage soit une voie de formation qui facilite l’insertion professionnelle. Les pays qui le promeuvent largement sont aussi ceux qui ont le moins de chômage, à l’instar de l’Allemagne ou de la Suisse. Ils sont aussi des pays où l’industrie est florissante.

Mais en Suisse, par exemple, l’apprentissage commence de bonne heure, vers 15-16 ans, avec trois ou quatre jours par semaine en entreprise et un à deux jours en école professionnelle pour acquérir les bases théoriques nécessaires à l’exercice d’un métier. En France, l’apprentissage concerne de plus en plus l’enseignement supérieur.

L’apprentissage détourné de son objectif originel ?

En effet, si le nombre d’apprentis a crû de 168 % entre 2018 et 2023, passant de 321 000 à 860 000, il a augmenté de 370 % dans l’enseignement supérieur. Les jeunes en formation postbac représentent désormais 62 % des apprentis contre 35 % en 2018. Cette évolution n’est pas sans poser question.

Il est vrai que la voie de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur favorise l’allongement des études et, par conséquent, de meilleures opportunités professionnelles, une rémunération plus élevée, une meilleure protection contre le chômage, ainsi qu’une hausse des indicateurs de santé, de bien-être et d’espérance de vie, ce qui est bénéfique pour les personnes concernées mais aussi pour l’économie et la société en général.

Nous savons également que l’apprentissage facilite l’entrée en emploi. Par exemple, le taux d’emploi stable est plus élevé pour les diplômés de licence professionnelle et de master qui ont suivi leur cursus en apprentissage par rapport à leurs homologues ayant suivi un parcours classique (respectivement 11 et 14 points de plus).

Pour autant, faut-il que l’apprentissage devienne le mode de formation dominant dans l’enseignement supérieur ?

La question de son financement devient, en effet, cruciale. L’apprentissage aurait coûté 16,8 Md€ aux finances publiques en 2022 (contre 6 Md€ en 2018). Une envolée des coûts due en grande partie à son développement dans l’enseignement supérieur dont les formations sont plus onéreuses. C’est ainsi que le coût moyen d’un apprenti était de 22 736 € par an en 2022 contre 14 403 € en 2018 (+58 %). A ces dépenses, il conviendrait d’ajouter les droits sociaux acquis par les apprentis sur le chômage et la retraite.

On peut, à juste titre, se demander si certains apprentis n’utilisent pas le système pour faire prendre en charge le coût de leur formation (qui peut aller jusqu’à 20 000 € par an dans une grande école de management) tout en percevant un salaire pendant leurs études. N’oublions pas, tout de même, que combiner études et travail en entreprise demande beaucoup de maturité et d’abnégation, et que tout le monde n’est pas capable de soutenir ce rythme.

Il est certain que des écoles et des entreprises abusent du système, contribuant à son déséquilibre financier. Il n’est d’ailleurs pas exclu que des formations augmentent leurs tarifs du fait même qu’elles bénéficient d’une prise en charge par le biais de l’apprentissage.

C’est pourquoi nous nous demandons s’il ne serait pas temps de recentrer l’apprentissage sur son objectif originel, à savoir former des jeunes à des métiers manuels et techniques.

Laissez-faire les entreprises

Nous l’avons dit, en Suisse, l’apprentissage s’adresse aux jeunes de 15 ou 16 ans voulant apprendre un métier en deux ans avec à la clé une attestation fédérale de formation professionnelle (AFP), ou en trois ou quatre ans se concluant par le certificat fédéral de capacité (CFC). Pour autant, la voie des études supérieures ne leur est pas fermée : titulaires d’un CFC, les jeunes peuvent choisir de poursuivre leurs études dans une école supérieure professionnelle ou bien de passer une maturité (l’équivalent du bac) professionnelle qui leur donnera accès aux hautes études plutôt que d’entrer directement dans la vie professionnelle.

Le point primordial, en Suisse, est que ce sont les entreprises qui ont la maîtrise du dispositif. Entrer en apprentissage n’est pas un dû, mais l’aboutissement d’un processus de recrutement qui dure plus de six mois au cours duquel la motivation et le comportement des candidats sont appréciés. Comme le précise François Garçon dans son ouvrage, en moyenne, « un adolescent doit déposer 18 candidatures pour trouver un poste ». Une fois embauché, le jeune est alors automatiquement admis dans une école professionnelle, la plupart du temps conseillée par l’entreprise. Il faut, en effet, souligner que les entreprises, et leurs représentants, sont fortement impliqués dans le contenu même des formations professionnelles. Par ailleurs, le jeune est encadré par un maître d’apprentissage qui doit prouver une compétence pédagogique attestée par un brevet de maîtrise ou un diplôme d’une haute école spécialisée (HES), et par le suivi d’un enseignement en rapport avec le domaine d’études de l’apprenti.

L’IGAS et l’IGF, dans le rapport cité plus haut, recommandent que les branches professionnelles puissent mener « de véritables politiques différenciées de développement des compétences conformes à leurs besoins ». Sans doute faudrait-il être plus audacieux encore en privatisant l’enseignement professionnel qui pourrait être confié aux organisations patronales, aux branches ou aux entreprises. Ne sont-elles pas le mieux placées pour former les diplômés dont elles ont besoin ? La réforme Pénicaud a rendu possible la création de CFA par les entreprises. Ce devrait être largement généralisé. Quelle est la plus-value d’un système centralisé et public comme le nôtre ? En 2022, 8,2 % des jeunes Français (16-29 ans) étaient en apprentissage. En Allemagne, c’est le double. En Suisse, la proportion est de 65 %. Autant dire que notre marge de progression est énorme.

En parallèle, il serait sans doute nécessaire de réserver l’apprentissage aux métiers techniques et d’imaginer d’autres dispositifs pour les autres études. Par exemple, la possibilité de travailler à temps partiel, avec des exonérations de cotisations sociales et d’impôt sur le revenu.

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2 commentaires

TRIPON 19 janvier 2024 - 10:32

Pour que l’apprentissage se développe il faudrait changer les mentalités d’un grand nombre d’enseignants y compris dans le technique.

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Jacques Peter 19 janvier 2024 - 1:10

En Allemagne les jeunes font leur apprentissage après le bac. Ensuite seulement ils vont à l’université. Lorsqu’ils sont étudiants du supérieur ils ont donc déjà une expérience vêcue de l’entreprise. Et non une vision théorique anticapitaliste. Pour les entreprises, prendre des apprentis est un devoir social.

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