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Un sujet libéral au bac philo ?

par Jean-Philippe Delsol
Ce mercredi 15 juin, à l’épreuve du bac philo, qui après les épreuves écrites de spécialités mi-mai reste la seule et unique épreuve écrite finale du bac pour les séries générale et techno, étaient proposés les deux sujets suivants de dissertation : « Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ? » et « Revient-il à l’État de décider de ce qui est juste ? » Y avait-il malice dans ces sujets ? Pas sûr.

Le premier a le mérite d’ouvrir la vision du monde. Bien sûr celui-ci se façonne de mille façons. Il est le fruit de la culture et des croyances, de la créativité et de la volonté des hommes comme de leur environnement… A cet égard, le sujet incline à s’éloigner du marxisme qui voudrait que le monde soit le résultat impérieux des cycles de production.

Le droit et le juste

Le second sujet semble attendre une réponse négative. Et en effet, l’Etat a plus vocation à assurer l’exécution de la justice que de contribuer à sa définition. Car le juste existe en soi, indépendamment de l’Etat. Ce qui est juste, c’est ce qui doit naturellement revenir à chacun en contrepartie de son effort, de sa contribution. Ces règles ne peuvent pas être des créations ex nihilo. Elles se façonnent et se découvrent plutôt dans la vie et la sagesse des hommes, par l’expérience des juges, par la reconnaissance du temps, par la reconnaissance des bonnes pratiques et des bons usages. Elles ont vocation à protéger les hommes et leur permettre de vivre en liberté. Ainsi, elles constituent le droit nécessairement stable dans ses principes et évolutif dans ses modalités pour tenir compte de l’évolution des comportements et s’adapter aux exigences de la réalité changeante des techniques ou des modes de vie et de pensée.

La loi formalise le droit, lui donne sa force exécutoire, y soumet le territoire et la population qu’elle régit. Mais la loi n’est pas l’Etat. Elle peut elle-même être faite de diverses manières, centralisée en France, plus décentralisée dans les pays fédéraux ou confédéraux comme les Etats-Unis ou la Suisse. La justice, supposée indépendante, tranche les différends ou sanctionne les violations du droit. Elle peut être privée, au travers d’un arbitrage, quand les parties au litige en sont d’accord. L’Etat est nécessairement là pour veiller à son exécution. Il donne force au recours de ceux qui n’obtiennent pas la reconnaissance de leurs droits. Mais il n’incarne pas le juste, tout au plus il le ratifie, le favorise.

La loi et le droit

Au demeurant, la loi a souvent été dévoyée par ceux qui s’en emparent pour imposer leur pouvoir. Déjà l’empereur romain s’en était saisi et Justinien se prétendait grand prêtre de la justice. Tous les tyrans accaparent le droit pour dire le bien à la place de ceux qu’ils gouvernent. Comme Rousseau institue la tyrannie de l’intérêt général. Staline et Hitler aussi voulaient le bien de leurs peuples, disaient-ils. Mais quand l’Etat veut faire le bien des autres il leur fait souvent grand mal. Son rôle est de permettre que chacun puisse répondre à ses propres fins sans faire de mal, pas de faire le bien à leur place.

De plus en plus, hélas, les législateurs se veulent la raison incarnée pour produire des lois qui se substituent au droit, dans la lignée du grand juriste positiviste Kelsen. Ils font de la loi le seul fruit de la raison pure. Ce qui a conduit Péguy à dire de Kant qu’il avait les mains pures mais qu’il n’avait pas de mains. Parce que le juste est d’abord concret. La loi perd alors son rapport au réel alors que le juste est partout où se nouent des rapports humains, concrets.

La justice est à cet égard une vertu spécifique en ce sens qu’elle est au cœur d’une relation réciproque. Les autres vertus peuvent être strictement individuelles, mais la justice, elle, ne peut se pratiquer qu’en relation avec autrui, elle se prononce sur les liens entre des personnes ou sur ce qui s’est passé entre elles. C’est ce qui permet de comprendre son objet essentiel, qui est de rendre à chacun ce qui lui revient. Le juge rend la justice d’ailleurs.

La justice est donc bien vécue et exercée dans le cadre des relations sociales, ce qui justifie que l’Etat ne s’en désintéresse pas. Mais il est là plus pour ordonner et faire appliquer le droit en le légalisant que pour imposer des normes, des attitudes, des comportements, des interdictions biaisées…

Il ne revient pas à l’Etat de dire le bien. Qu’il se contente de veiller à ce que la justice soit rendue et exécutée. L’Etat n’est pas là pour légiférer sur tout, mais plutôt pour fixer les limites dans le respect des droits naturels forgés par l’histoire des peuples. « La justice pose les limites, écrit John Rawls, le bien indique la finalité ». La philosophie permettait cette année aux bacheliers de découvrir ainsi les racines de nos libertés. En auront-ils saisi l’opportunité ?

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3 commentaires

Photini 21 juin 2022 - 4:45

La loi et le droit? D’abord, mettons le droit avant la loi car, pour faire court, disons que la loi c’est le légal et que le droit c’est le légitime. N’y aurait-il pas des lois illégales?

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HANLET 21 juin 2022 - 8:27

Élève doué mais paresseux. Peut mieux faire. 14/20. (C’est pour rire…)

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Obeguyx 21 juin 2022 - 10:29

J’espère que ce seront des entrepreneurs privés qui corrigeront les copies. Le droit devant la Loi ? Non, le Devoir avant tout qui génère les Lois, qui donnent des Droits. Il faut arrêter d’inverser les valeurs fondamentales. Je vous signale qu’il n’est jamais question de « devoir » (même à l’école, ça fatigue les enseignants qui corrigent) alors que la liberté ne peut exister sans.

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