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Les raisons de l’abstention

par Augustin Neyrand
Quels enseignements pourrait-on en tirer aujourd’hui où 75 % des 18-24 ans ne sont pas allés voter au premier tour du scrutin des législatives, 65 % pour les 25 à 34 ans et ce ne sont pas moins de 52,49 % des électeurs qui ont choisi de ne pas participer ? Que devrait-on comprendre de cette offre politique qui ne génère plus d’engouement civique mais une abstention record ? Est-ce le chant du cygne d’une organisation politique à bout de souffle ou plutôt des femmes et des hommes politiques qui ne savent plus répondre aux préoccupations des électeurs ? Il s’agit très probablement d’un mélange des deux car 2022 aura été une année électorale particulière en France. L’unité n’y est plus à ma mode.

On était fier de faire usage de sa liberté pour voter

Le 3 avril 1964, à l’église méthodiste de Cory à Cleveland dans l’Ohio, Malcom X prononçait un discours célèbre duquel est extraite la phrase suivante “Un bulletin de vote est une balle. On ne vote pas tant qu’on ne voit pas la cible, et si la cible est hors d’atteinte, on garde le bulletin dans la poche.” Il y avait autrefois chez les pères fondateurs de notre République un respect mutuel qui n’empêchait pas une opposition violente et des affrontements, mais il y avait une vision unitaire dans les pensées politiques et une volonté de former un tout avec les citoyens. « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale» n’était pas une phrase vaine de notre Constitution mais bien un objectif, une inspiration.

On était fier de faire usage de sa liberté pour voter, un devoir difficilement acquis. Mais de citoyen passionné par la chose publique, la modernité et les réseaux sociaux ont transformé le dit-citoyen en consommateur, en zappeur permanent dont la concentration ne dépasse pas quelques secondes et où le vote a perdu tout intérêt.

Dans le Maître de Santiago publié en 1947, Montherlant critique les personnalités politiques au travers de son personnage Alvrao : « on aimait l’or parce qu’il donnait le pouvoir et qu’avec le pouvoir on faisait de grandes choses. Maintenant on aime le pouvoir parce qu’il donne l’or et qu’avec cet or on en fait de petites. » Les entrepreneurs politiques d’aujourd’hui se sont adaptés froidement à la réussite de leurs carrières. Ils se focalisent sur leur électorat et ayant bien compris les lois de l’offre et de la demande, ils adaptent communication et marketing politique au service de leur réélection.

Ils se vendent tel un produit, comme dans les émissions de téléréalités, ils doivent se faire choisir et se mettent en scène dans ce but. Comment ne pas voir de corrélation avec ce qu’avait écrit Aldous Huxley dans Brave New World en 1932 : “Avec les méthodes utilisées aujourd’hui pour vendre du candidat politique comme s’il s’agissait d’un désodorisant, le corps électoral est positivement garanti contre tout contact avec la vérité, sur quelque sujet que ce soit ”

Cela conduit à ce qu’aujourd’hui dans notre pays, deux mondes s’opposent. Celui de la périphérie, des campagnes, de ceux pour qui la mondialisation n’a pas été toujours heureuse et celui des centres-villes, des études longues et de la réussite financière. Ces deux mondes s’opposent et ne se comprennent pas, pire, ils ne le désirent pas. Le second traite le premier avec mépris provoquant chez ce dernier un rejet profond et à ce jeu-là, les personnalités politiques n’ont pas cherché à apaiser les choses. Pour paraphraser notre ancien ministre de l’intérieur, nous étions côte à côte, nous serons face à face.

La politique n’est plus ascendante mais descendante, le citoyen n’inspire plus le politique et par conséquent ne se sent plus concerné. Il constate en plus que l’on peut mentir en politique (et on ne manque pas d’exemples) que l’on peut dépenser sans retenue l’argent public, sans que cela n’occasionne de réaction.

Les politiques ne sont jamais tenus pour responsables des choix qu’ils posent au nom de tous

C’est bien les limites de la démocratie que nous atteignons, car finalement, quoi que l’électeur choisisse, le politique fait bien comme il l’entend et dès lors à quoi bon se déplacer ? Comment exercer notre liberté de choix dans le vote quand rien ne change, quand les promesses électorales ne sont pas tenues ?

Les politiques ne sont jamais tenus pour responsables des choix qu’ils posent au nom de tous, jamais il n’iront en prison pour iniquité ni pour cynisme, au contraire ! Leurs erreurs seront oubliées bien vite et ils seront réélus mais par de moins en moins de citoyens. La légitimité de ceux qui nous gouvernent baisse par l’effet des pourcentages toujours plus faibles qui les amènent à s’emparer du pouvoir.
La montée des extrêmes n’est peut-être pas due à la qualité du message qu’ils défendent mais simplement au fait que les partis de gouvernements ne savent plus comprendre les électeurs ?

La réalité c’est que la responsabilité ne fait pas vendre, elle n’attire pas le citoyen-consommateur-électeur, dans le monde de la satisfaction immédiate de l’hyperconsommation, du marketing et de la communication reine.

Mais qui peut jeter la pierre aux politiques ? Qui pourrait se faire élire aujourd’hui avec un programme honnête expliquant que nous vivons au-dessus de nos moyens depuis trop longtemps et que nous devons réduire drastiquement les dépenses de l’Etat, que nous hypothéquons l’avenir de nos jeunes générations qui seront tenus de rembourser et ne pourront investir sur l’avenir de leurs propres enfants ? Qui pour dire que l’assistanat étatique n’est plus depuis bien longtemps de la charité et de l’entraide mais de l’électoralisme ? Qui pour dire les vérités qui devraient pousser à nous remettre en question, exercice rarement agréable ? Qui pour assumer la responsabilité politique des choix qui, en quarante années, nous ont fait chuter à la septième place dans l’économie mondiale ?

Malgré ce sombre constat, il convient d’espérer. Les nouvelles générations comprennent le sens de bien commun et se sentent responsables du monde dans lequel ils vivent. Reste à attendre une offre politique responsable qui leur montrera le chemin et saura capter les 75% de jeunes qui pour l’instant jugent durement nos gouvernants et ne s’expriment pas par le vote. Gageons qu’une offre tendant à promouvoir tout à la fois les libertés, la responsabilité et la dignité des individus contribuerait à ramener des citoyens vers les urnes.

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