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L’Italie dans la tourmente des amours de Salvini et Poutine

par Sergio Beraldo
La propagande russe a profondément pénétré la société politique italienne et Matteo Salvini a beaucoup repris de ses clichés.

Durant l’été 2019, Matteo Salvini, le chef de file de la Lega, l’un des partis populistes ayant obtenu un large consensus aux élections législatives italiennes de 2018, prenait un bain de soleil sur une célèbre plage, dotée d’une non moins célèbre discothèque, la Papeete. À l’époque, Salvini jouissait d’une très grande popularité parmi les électeurs italiens ; apprécié par certains pour ses féroces positions anti-immigration et par beaucoup pour son combat acharné contre les institutions européennes. Lors d’une conférence de presse, qui restera dans les annales surtout pour sa poitrine nue et blanche offerte aux objectifs des photographes, il a visiblement été saisi par une sorte d’ivresse de la toute-puissance. Fustigeant les faiblesses et la léthargie de la politique italienne, il a réclamé les « pleins pouvoirs ». Il devait absolument disposer d’une capacité décisionnaire illimitée pour résoudre les problèmes du pays et faire avancer les choses.

C’est à ce moment précis que l’élite libérale a compris qu’une question épineuse allait très vite se poser. Les événements prenaient une tournure à laquelle les Italiens ne s’attendaient pas. Personne n’est en mesure d’affirmer qu’un mécanisme de défense s’est déclenché à l’énoncé de cette demande de “pleins pouvoirs”, mais l’emprise de Salvini sur la société italienne a dès lors commencé à d’affaiblir. Salvini est un beau-fils de Silvio Berlusconi. Lequel, à l’occasion de ses récents “presque mariages”, lui a témoigné une estime toujours renouvelée. Et Matteo, lui, a plusieurs fois manifesté sa considération pour Vladimir Poutine.

Indépendamment de cette appréciation personnelle, et avant que la Russie n’envahisse l’Ukraine, Salvini avait exprimé son désaccord avec les sanctions économiques qui nuisent à l’économie russe depuis 2014. Il a souvent, et ouvertement, fait comprendre qu’il préférait Poutine à bien d’autres dirigeants occidentaux, par exemple l’ancien Premier ministre italien Matteo Renzi, Barack Obama ou Angela Merkel. Il n’a cependant établi aucune comparaison avec le Mahatma Gandhi ni le pape François.

Ses détracteurs disent que le parti de Salvini était fasciné non seulement par le sombre charisme de Vladimir Poutine, mais aussi par son argent. Aucune preuve concluante n’en a encore été apportée. Mais il est certain que la vague populiste qui s’est abattue sur l’Europe et les États-Unis ces dix dernières années a été une aubaine pour Poutine ; et, comme Dieu aide ceux qui s’aident eux-mêmes, l’hypothèse selon laquelle la Fédération de Russie a nourri les mouvements populistes, en Italie et ailleurs, en leur fournissant les ressources nécessaires pour alimenter leur propagande tendant à renverser l’ordre démocratique des pays occidentaux, pourrait être plus qu’une pensée simplement malveillante.

En effet, le projet panrusse que Poutine a en tête – récemment exposé par son ministre des Affaires étrangères Lavrov – n’aurait aucune chance si l’Occident faisait unanimement bloc contre toute menace sur l’intégrité territoriale et la souveraineté des territoires autrefois soumis à l’influence soviétique. A cet égard, l’activisme des partis populistes en Europe continentale, la présence de M. Trump à la Maison-Blanche et la folle tentation de nos amis anglais d’aller naviguer dans des eaux très agitées en prétendant ne plus être Européens, ont certainement contribué à persuader les cercles politiques russes que l’heure était venue de réaliser ce grand rêve.

Le fait que la propagande russe ait profondément pénétré la société italienne  est devenu particulièrement évident ces derniers jours. Lorsque le président Zelensky s’est adressé au Parlement italien le 22 mars, près de 300 députés étaient partis voir ce qu’il se passait ailleurs. Matteo Salvini était présent, mais il s’est plaint de ce que que Mario Draghi ait promis un soutien militaire à Zelensky. Salvini dit qu’il n’aime pas parler d’armes. Surprenant, quand on sait qu’il a fermement soutenu une loi selon laquelle toute personne a le droit d’utiliser des armes contre quiconque viole sa propriété. C’est aussi le type qui se promenait vêtu d’un t-shirt à l’effigie de Poutine et qui souriait aux photographes avec une arme dans les bras, pendant son interminable campagne électorale.

Salvini n’a pas été le seul, loin s’en faut, à s’élever contre la détermination de Mario Draghi à soutenir l’Ukraine. La plupart de ceux qui le désapprouvent aussi gravitent culturellement soit autour de l’autre force populiste qui a pris de l’ampleur lors des élections générales de 2018 – le mouvement Cinq étoiles, qui a autrefois oeuvré contre l’UE et le système de l’euro, encourageant les Italiens à ne pas repousser l’attention affectueuse d’une si belle démocratie libérale comme la Chine – ou autour des cercles radicaux, de droite et de gauche.

Les arguments avancés pour ne pas condamner l’invasion russe mélangent ignorance et mauvaise foi ; on serait tenté de dire que l’ignorance l’emporte, mais on aurait tort. Peut-on croire une seconde qu’un  membre du Parlement italien déclarant que « Poutine se bat pour nous tous » soit de bonne foi ? Ou que des intellectuels autoproclamés, souhaitant que Draghi cesse d’appuyer Zelensky, claironnent que, selon la Constitution italienne, l’Italie « répudie  la guerre » (omettant le reste de la phrase  : « en tant qu’instrument d’atteinte à la liberté des autres peuples et comme mode de solution des conflits internationaux ») ?

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