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Napoléon ou l’Etat d’abord

mardi 18 mai 2021, par Jean-Philippe Delsol

Emmanuel Macron aurait aimé célébrer Napoléon, car il est sans doute son modèle. Napoléon a cultivé son pouvoir personnel, considérant que lui seul était à la mesure de la tâche qu’il s’était assignée. L’Etat, c’était lui et sa grandeur, qu’il voulut toujours plus brillante, était celle de l’Etat.

Institutions pour une France centralisée et contrôle de la société

Héritier de la Révolution, Napoléon l’a apaisée, mais il a voulu l’inscrire dans la continuité, lui donner des institutions pérennes, accomplir son rêve universaliste. Celui-ci servait si bien sa propre volonté hégémonique. Il n’a donc cessé de chercher à renforcer son pouvoir en France et de vouloir l’étendre en Europe quoi qu’il en coûtât en hommes et en destruction des pays et des régimes qu’il combattait avec un art consommé. Au risque de brader pour un plat de lentille la Louisiane, qui alors remontait jusqu’au Canada, vendue en 1803 par la France aux États-Unis de Thomas Jefferson, pour quatre-vingt millions de francs.

Il a en effet établi toutes les institutions qui ont consolidé la France centralisée que déjà la monarchie avait contribué à dessiner. Il a institué les préfets et le Conseil d’État qui a été la pierre angulaire du droit public français privilégiant l’action de l’Etat. La Cour des comptes fut aussi son œuvre, mais celle-ci n’a jamais eu les moyens faire prévaloir ses points de vue qui s’accumulent encore en rapports inutiles. Il a établi les grandes écoles pour former des corps dévoués à l’Etat. Il a doté l’enseignement public d’un monopole dont les lycées ont pu se dégager ensuite non sans mal mais dont les universités françaises souffrent toujours. Il a créé les chambres de commerce qui ailleurs sont des établissements privés.

Plus encore, Napoléon a mis en place un contrôle de la société, celui des mendiants, du mariage de ses soldats, des salles de spectacle et des pièces jouées, de la mobilité des individus avec la création du passeport … "La police doit se faire sentir partout, mais ne se faire voir nulle part", a écrit son ministre Fouché. Il aurait aimé contrôler tout autant l’économie. Il détestait l’argent et les banquiers sauf pour leur faire financer ses guerres. Il centralise encore avec la création de la Banque de France, sans favoriser l’extension d’un système bancaire et financier efficace. Il se méfie des entrepreneurs. Tout doit venir d’en haut, de l’Etat. C’est peut-être ce qui lui vaut l’admiration de Marine Le Pen qui a salué "la grandeur" de l’empereur et regretté qu’Emmanuel Macron "commémore à la va-vite" celui qui "a tant fait pour le pays" et "tant donné au monde".

Et l’esclavage ?

Au demeurant Emmanuel Macron a eu raison de mettre en garde contre « la tentation du procès anachronique, qui consisterait à juger le passé avec les lois du présent ». Car bien entendu c’est le rétablissement en 1802 de l’esclavage, que la Convention de 1794 avait aboli, qui a donné lieu à tant de haine déplacée à l’occasion de ce bicentenaire de la mort de Napoléon.

Le consul bientôt empereur n’était pas favorable à l’esclavage qui dans les faits continuait d’ailleurs, semble-t-il, d’être pratiqué dans nos colonies où il avait été aboli. C’est peut-être pour des raisons de politique internationale qu’il a pris une telle décision, regrettable bien sûr. Mais les reproches qu’on lui adresse aujourd’hui sont là pour servir une cause idéologique. La preuve en est que personne n’a rappelé qu’il avait aboli la traite des noirs le 29 mars 1815, pendant les 100 jours où il avait pourtant un emploi du temps assez chargé ! En témoigne son décret ci-joint :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/99/D%C3%A9cret_imp%C3%A9rial_abolissant_la_traite_des_noirs_%2829_mars_1815%29.jpg

La vérité oblige aussi à rappeler qu’après1848, quant à l’initiative de Victor SCHŒLCHER avait été votée par la deuxième République une seconde abolition de l’esclavage, d’autres lois furent votées pour octroyer des indemnités aux colons qui avaient dû « libérer » leurs esclaves de leur servitude. A cette occasion, les propriétaires d’esclaves furent recensés. Il y avait parmi eux nombre de gens de couleur. Selon une étude de Jessica Balguy évoquée par le journal Le Monde (11 mai 2021) 30% d’entre eux étaient noirs ou métis en Martinique. L’esclavage reste un mal en soi et l’indemnisation de l’affranchissement forcé des esclaves pose un problème éthique qu’il ne faut pas méconnaître tant il paraît anormal de payer un prix pour une personne humaine. Mais ce n’est sans doute pas le principal reproche dont il faut accabler Napoléon au regard du contexte de son temps.

Un bilan bien mitigé

Napoléon nous a laissé une France diminuée dans son territoire, épuisée dans ses ressources humaines et économiques. Il a laissé une légende et il a marqué son temps par ses guerres et par les codes qu’il a fait achever par les grands jurisconsultes qui avaient commencé cet ouvrage avant lui. Son panache et son intelligence, très au-dessus du commun, ont fait le reste. Malheureusement, les régimes qui lui ont succédé n’ont pas détricoté le centralisme étatique qu’il avait institué. Par exemple, Louis XVIII a laissé son monopole à l’enseignement public. Napoléon est responsable de la marque de l’Etat qu’il a gravée dans la cœur et l’esprit des Français. Et cette trace continue de modeler le comportement français frappé trop souvent d’illibéralisme.

Pour autant, Napoléon n’a pas été un tyran au sens antique du terme, pas plus qu’un dirigeant totalitaire au sens moderne. Une forme de liberté s’épanouissait sous l’Empire en dépit de trop de contraintes, bien modestes pourtant par rapport à celles que nous subissons aujourd’hui. C’est peut-être sa foi chrétienne qui a posé des limites à son hubris. C’est du moins ce qu’a laissé entendre Mgr de Romanet dans son homélie du 5 mai 2021 aux Invalides, dans laquelle il a rappelé ce qu’à Saint Hélène l’empereur déchu avait déclaré au général Bertrand : « Mes victoires vous font croire en moi, et bien ! l’univers me fait croire en Dieu. J’y crois à cause de ce que je vois, à cause de ce que je sens. (…) Oui, il existe une cause divine, une raison souveraine, un être infini, cette cause est la cause des causes, cette raison est la raison créatrice de l’intelligence. (…) Je regarde la nature, je l’admire et je me dis : Il y a un Dieu… Il existe un être infini auprès duquel moi, Napoléon, avec tout mon génie, je suis un vrai rien, un pur néant ». L’Empereur était donc capable de modestie. Il ne se croyait pas tout-puissant. C’est sans doute ce qui l’a préservé du pire malgré toutes ses turpitudes.

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Vos commentaires

  • Le 19 mai à 06:49, par Elan En réponse à : Napoléon ou l’Etat d’abord

    "Celui-ci servait si bien sa propre volonté hégémonique. Il n’a donc cessé de chercher à renforcer son pouvoir en France et de vouloir l’étendre en Europe quoi qu’il en coûtât en hommes et en destruction des pays et des régimes qu’il combattait avec un art consommé. Au risque de brader pour un plat de lentille la Louisiane, qui alors remontait jusqu’au Canada"

    Désolé, ceci me semble erroné.

    1) Il n’a pas cherché à étendre son pouvoir en Europe pro activement. Il a été attaqué par des coalitions fomentées par les Anglais, qu’il a systématiquement battu (sauf à la fin). Il s’est étendu à cette occasion. La France n’a cessé d’être attaquée dés la révolution. D’ailleurs les premières guerres menées par Bonaparte (Italie, première coalition) étaient au nom des armées révolutionnaires.

    2) La vente de la Louisiane a d’abord été faite par Louis 15 à la fin de la désastreuse guerre de 7 ans. Récupérée par l’Espagne. En 1800, traité de San Ildefonso, la France récupère la Louisiane. Mais en 1803, Napoléon est contraint de la vendre aux USA car impossibilité de la défendre (la marine Britannique domine les mers, nous avons perdu la base de Saint Domingue, nous avons trop peu de troupes sur place), nous risquions simplement de nous la faire envahir et prendre contre rien. De plus, cela donnait du poids aux USA naissants et contrariait les Anglais.

  • Le 19 mai à 07:58, par JL DEBACK En réponse à : Napoléon ou l’Etat d’abord

    Napoléon ne connait que des thuriféraires ou des détracteurs haineux.
    Alors merci pour cet article qui remet la réalité à sa bonne place en rappelant que la France est sortie exsangue et diminuée de l’ère napoléonienne et que la France moderne qu’il aurait eu le génie de nous léguer est celle, sur-étatisée, dont Macron se sert pour nous étouffer.

  • Le 19 mai à 09:13, par Jean-François Bianco En réponse à : Napoléon ou l’Etat d’abord

    Merci pour cet article précis et nuancé sur Napoléon. Dans “l’illibéralisme” incontestable de l’Empereur, on peut mentionner la mesquine censure de Germaine de Staël, celle des “idéologues”, et surtout l’odieux meurtre du duc d’Enghien après un “procès” qui n’a rien à envier à d’autres... Napoléon peut être défendu par la raison d’État, mais beaucoup de ses actes s’expliquent par une passion d’État.

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