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Vrai et faux libéralisme

dimanche 25 juillet 2021, par Alain Laurent

Saviez-vous que le grand philosophe pragmatiste américain John Dewey (partisan d’une « appropriation collective des moyens de production »), Lord Keynes (qui plaidait pour un « contrôle des mécanismes économiques par l’État ») et le philosophe John Rawls (pour qui « les talents supérieurs sont un atout » à utiliser par l’État afin de réduire les inégalités) sont désormais non seulement à considérer comme d’éminents penseurs libéraux, mais mieux encore les seuls à véritablement l’être au XXème siècle ? Et vous doutiez-vous que « l’orientation socialisante du libéralisme n’a fait que se renforcer au cours du XXème siècle », que dans la confrontation entre le « libéralisme planificateur » de John Dewey et le « collectivisme libre » de Walter Lippmann en 1925/1940, ce sont « deux conceptions opposées du libéralisme qui vont s’affronter », et accessoirement enfin que « le libéralisme ignore la société et est indifférent aux valeurs » ? Extraits de Il faut s’adapter – Sur un nouvel impératif politique (Gallimard), La fin des libertés – ou comment refonder le libéralisme (Robert Laffont) puis… Contre le libéralisme (Éditions du Rocher), trois ouvrages parus début 2019 et respectivement signés de Barbara Stigler, Monique Canto-Sperber et Alain de Benoist, ces « scoops » sont bien entendu autant d’assertions arbitraires qui, déplaçant le libéralisme sur la gauche du prisme idéologique en le teintant fortement d’étatisme et de collectivisme, contredisent l’historiographie libérale qui faisait consensus jusqu’à l’orée des années 2000.

L’autre stratégie anti-libérale : la capture du mot « libéralisme »

S’il vaut mieux d’entrée de jeu abandonner à son insignifiance l’opus d’un Alain de Benoist qui, lorsqu’il ne se livre pas à une plate compilation de ce qui a déjà été mille fois dit au sujet de l’histoire du libéralisme, se contente de nous resservir la nostalgie des « communautés organiques » chère à la « nouvelle droite » (et vraie extrême droite) qu’il avait créée à la fin des années 1970 et qui justifie son aversion pour la liberté libérale, il ne saurait en aller de même avec les deux influentes universitaires que sont Barbara Stigler (professeur de philosophie politique à l’université de Bordeaux- Montaigne) et Monique Canto-Sperber (directrice de recherches au CNRS et ancienne directrice de Normale Sup). Car formellement très savant, leur propos « révisionniste » sur le libéralisme illustre significativement et presque à merveille l’insidieuse stratégie alternative de ceux, de plus en plus nombreux actuellement, qui veulent en finir avec l’interprétation classique de la pensée libérale sans recourir à une mise en cause frontale et brutale (qu’elles réprouvent d’ailleurs) propre à l’anti-libéralisme primaire des Benoist, Onfray, Michéa et Badiou par exemple. La stratégie en question et la manipulation intellectuelle qu’elle véhicule consistent principalement (mais pas uniquement, on y reviendra) à s’emparer du label « libéralisme » en le délestant de son sens et de ses fondamentaux basiques légués par l’histoire pour leur substituer ce que recouvre un liberalism pris dans son acception anglo-saxonne et surtout américaine – qui est souvent tout le contraire du libéralisme classique – pour entreprendre sans le dire de l’acclimater en France au nom d’une liberté « positive » : et le tour est joué. Il convient d’autant plus de se préoccuper de la chose que comme ces deux philosophes sont loin d’être seules à la manœuvre et que l’opération a commencé depuis une bonne quinzaine d’années [1], ce travail de détournement, retournement et finalement presque de « grand remplacement » lexical et idéologique a déjà porté ses fruits empoisonnés – comme l’atteste la réception favorable et totalement dépourvue de regard critique dont ont bénéficié les ouvrages précités. Car il faut bien le constater : l’interprétation « gauchisée » du terme libéralisme et des applications sociales, culturelles et économiques qu’elle implique est en voie de devenir maintenant une doxa dominante sinon exclusive dans l’intelligentsia académique [2] et médiatique (le libéralisme « canal historique » et mis à jour étant évacué dans l’infamante catégorie de l’ « ultra-libéralisme » ou à tout le moins du « néo-libéralisme ») et s’invite amplement dans l’orientation des recherches des doctorants et les soutenances de thèses.

Mais avant d’amorcer leur réfutation, il importe de bien prendre la mesure des falsifications en cours en revenant au verbatim des deux ouvrages incriminés et de quelques autres qui les ont précédés et annoncés. Dans celui de Barbara Stigler consacré essentiellement au « Lippmann-Dewey debate » intervenu aux États-Unis entre 1920 et 1930 et dont l’intérêt intrinsèque est indéniable, on apprend par exemple que Dewey (pour lequel l’auteur prend parti contre un W. Lippmann jugé encore trop peu « progressiste ») promouvait une « socialisation de l’intelligence », « une intelligence socialement organisée » et « une intelligence collective de la planification » marquant l’avènement d’un « nouveau libéralisme ». Il est en revanche reproché à W. Lippmann d’ignorer « le retournement de signification que le libéralisme a subi au cours de son histoire ». Que cet allégué « nouveau libéralisme » se caractérise par son appétence pour la « planification » et, rappelons-le, une « appropriation collective des moyens de production », donne la mesure de l’incroyable travestissement infligé à l’idée classiquement libérale.

Du côté de Monique Canto-Sperber, on retrouve à l’envi de semblables distorsions lexicales et historiques. Il faut ainsi savoir que selon elle auraient eu lieu des évolutions « qui transforment le libéralisme dans la mesure où celui-ci dut se rendre compatible avec l’intervention de plus en plus marquée des pouvoirs de l’État dans la vie économique et sociale, en opposition apparente [un mot qui compte !] avec ses convictions de base » – et que « la définition des droits propre au libéralisme des origines a été complètement révisée du fait de l’évolution historique de ce mouvement ». Rien d’étonnant dès lors à ce qu’en soit conclu que « le libéralisme tel que nous l’avons connu depuis deux siècles soit sur le point de s’achever » – Turgot, Smith, Say, Constant, Bastiat, Tocqueville et bien sûr Mises, Röpke ou Hayek : au rebut, et dans les oubliettes de l’histoire. Mais ce qu’il faut aussi savoir, c’est que dans La fin des libertés – ou comment refonder le libéralisme Canto-Sperber ne fait guère autre chose que recycler en les résumant et actualisant les thèses exposées il y a une dizaine d’années dans Le libéralisme et la gauche [3], où l’on découvrait déjà que « les idées libérales firent l’objet dès la fin du XIXème siècle d’une véritable révision conceptuelle » [cette insistance dans l’emploi du terme « réviser » justifie qu’on parle ici de « révisionnisme »] et que depuis cette époque « le libéralisme français s’est accommodé d’une action forte de l’État et de formes d’intervention publique dans la vie économique ». Concernant l’ouvrage de 2019, c’est ce qu’on peut appeler avoir de la suite dans les idées, mais aussi s’acharner à persévérer dans l’erreur. Cependant, le plus instructif est ailleurs : cette remontée aux années 2003-2008 montre que le travestissement et le gauchissement généralisés du libéralisme auxquels on assiste actuellement ne sont rien d’autre que le résultat, l’aboutissement d’une entreprise déjà ancienne et de longue haleine. Et polyphonique.

Il n’est en effet pas sans intérêt de rappeler que dans Qu’est-ce que le libéralisme ? [4], une autre philosophe à fort capital académique et social comme disait Bourdieu, Catherine Audard (London School of Economics), avait en 2009 proposé une interprétation révisée et socialisée du libéralisme analogue à celles de B. Stigler et M. Canto-Sperber. Nouveau verbatim puisé dans cet opus : « Il faudra attendre l’émergence des sciences sociales pour que, sous leur influence, une transformation profonde du libéralisme s’opère, le rapprochant du socialisme émergent à la fin du XIXème siècle », moment-charnière où « le libéralisme va se réinventer de manière remarquable comme un nouveau mouvement d’idées, comme un libéralisme social » et où « le nouveau libéralisme met en place ce qu’on appellera au XXème siècle la social-démocratie ». On a bien lu : selon C. Audard, le libéralisme (et non pas une fraction de celui-ci ou un nouveau venu s’emparant de ce label) se « réinvente » en s’apparentant au socialisme et donnant naissance à la social-démocratie ! Á ce point de contrefaçon lexicale, les mots en viennent à perdre tout sens et on plonge dans la plus parfaite incohérence intellectuelle. Mais ce n’est pas tout. Non seulement cette traductrice de John Rawls consacre un chapitre entier (le VI) de son livre à célébrer « le libéralisme démocratique de John Rawls » et considère que Keynes « a parachevé le nouveau paradigme libéral » (fin du chapitre IV), mais elle soutient que « le libéralisme…prend dans les années 1920 le tournant du welfarism qui va servir de socle à toutes les politiques économiques et sociales de l’État-providence » : à rapprocher de Canto-Sperber (2009), pour qui « l’État-providence n’a pas été conçu par des socialistes mais par des libéraux républicains »… Il n’y a plus qu’à fermer le ban.

Dewey, Keynes, Rawls : des « liberals » – mais à l’américaine

Mais il faut maintenant revenir sur le cas de chacun des trois penseurs mobilisés pour incarner l’élargissement inconsidéré de l’acception de l’idée libérale, voire son inversion radicale, afin d’exposer plus précisément les raisons de fond qu’il y a de leur refuser la qualité de nouveaux champions du libéralisme au regard du sens bien compris de ce dernier. Pour Dewey, (1859-1952) les choses sont claires. On ne voit pas le moins du monde comment pourrait être qualifié de libéral l’auteur d’un ouvrage-clé, Liberalism and Social Action [5], où est prôné un « libéralisme collectiviste » et l’avènement d’une « organisation où les nouvelles forces productives seraient contrôlées collectivement », et qui reconnaît lui-même que le « libéralisme américain » du début du XXème siècle est « aux antipodes du libéralisme anglais du début du XIXème siècle ». Cela étant, comme la notoriété et l’influence de Dewey dans la philosophie politique « grand public » contemporaine en France sont relativement réduites, cette extravagance n’a qu’une valeur symbolique et ne tire guère à conséquence. Avec Keynes (1883-1946), l’affaire est plus grave, mais il suffit de souligner qu’un penseur ne jurant que par la macro-économie, qui a été le théoricien d’une relance artificielle et contre-productive de l’économie par une demande financée par une dépense publique hyper-inflationniste est exclu d’avance et par principe de la pensée libérale, d’autant qu’il fut en outre l’initiateur du « welfarisme » (toutes caractéristiques qui l’ont fait vouer aux gémonies comme anti-libéral absolu par l’ordolibéral Wilhelm Röpke). Le keynésianisme ayant cependant à nouveau acquis le statut de vulgate économique quasi-consensuelle, le rappel de ce tropisme dirigiste qui lui est consubstantiel n’est pas superflu. Á noter au passage que du fait de leur orientation profondément anti-libérale, ni Dewey ni Keynes n’ont participé au fameux et pourtant si ambivalent colloque Walter-Lippmann de 1938 sur le « néo-libéralisme »–qu ‘ils n’y aient pas été invités ou aient eux-mêmes compris qu’ils n’y avaient pas leur place…

C’est avec John Rawls (1921-2007) que la capture socialisante du terme « libéralisme » et consécutivement le déni d’identité intellectuelle du libéralisme atteignent leur capacité maximale de nuisance dans la mesure où la référence à son nom surgit immédiatement dès qu’il est actuellement question de penseurs libéraux contemporains et où même nombre d’esprits ne reniant pas l’héritage classique de la pensée libérale l’acceptent comme tel. Et pourtant, lorsque en exposant dans son ouvrage canonique La théorie de la justice [6] ce en quoi consiste son célèbre « principe de différence », Rawls écrit que puisque « personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures » il s’ensuit que « ceux qui ont été avantagés par la nature…peuvent tirer avantage de leur chance à condition seulement que cela améliore la situation des moins bien lotis », on est bel et bien en présence d’une collectivisation et d’une instrumentalisation parfaitement illibérales des « talents » : sans le moindre souci du consentement des intéressés, voici nié leur droit de propriété sur eux-mêmes (celui que Locke a posé et sanctuarisé au début de son Second traité du gouvernement civil) et l’État consacré en Grand redistributeur unique et autoritaire des ressources humaines. Que dans la page 4 de couverture de la traduction française soit pourtant annoncé que ce texte propose ni plus ni moins que « la charte de la social-démocratie moderne » ne suffit pas à alerter sur l’imposture – sauf à définitivement considérer que le socialisme modernisé représente l’accomplissement ultime du libéralisme !

Extension de la lutte contre les infox à l’histoire du (faux) libéralisme

Dans le cadre de l’extension du domaine de la lutte contre l’intox de « fake news » ayant même réussi à envahir et parasiter l’histoire des idées en faisant passer un faux libéralisme pour le vrai, il faut donc rétablir les faits, redonner droit de cité à l’impératif de cohérence et tenir affabulations et falsifications pour ce qu’elles sont.

Que les trois penseurs convoqués pour incarner l’émergence d’un « nouveau libéralisme » puis la substitution de celui-ci au libéralisme historique sous le nom de « libéralisme moderne » ou « social » soient tous anglo-saxons (un Britannique et deux Américains) suggère la piste à remonter pour établir l’origine et la réalité de la tromperie sur « marchandise » suite à l’imposition d’un label usurpé. Quand, dans les années 1925-1930, Dewey et Keynes publient leurs ouvrages respectifs où ils défendent la thèse d’un « nouveau libéralisme » étatisé et socialisé, le contenu du terme liberalism a depuis longtemps déjà subi une forte inflexion en ce sens au Royaume-Uni. Ce fut de l’autre côté de la Manche l’œuvre successive de John Stuart Mill dans son autobiographie et son opus posthume On Socialism, puis du philosophe Thomas Hill Green (1836-1882) dans son article « Liberal Legislation and Freedom of Contract » (1880) et du sociologue Leonard Trelawny Hobhouse (1864-1929) dans Liberalism (1911), lequel avait été de peu précédé en cette voie par l’économiste socialisant J.A. Hobson (1859-1940), auteur de The Crisis of Liberalism en 1909. Lorsque donc en 1925 Keynes répond affirmativement à son interrogation Am I a Liberal ?, c’est dans cette acception radicalement revue et corrigée qu’il faut le comprendre, il n’a fait que prendre en marche un train lancé il y a alors presque un demi-siècle. Et quand le promoteur historique du « Welfare State » au Royaume uni, Lord Beveridge, publie en 1945 Why I Am a Liberal, c’est bien naturellement aussi dans cette version social-étatiste qu’il convient d’interpréter sa profession de foi. Le cas de Dewey est un peu différent. Outre-Atlantique, cette version social-étatiste du liberalism venait tout juste de commencer à se diffuser par capillarité avec les cousins britanniques de même orientation idéologique. Mais c’est assurément Dewey qui, en la reprenant à son compte dans son libelle de 1935, va lui donner un large écho et l’imprimer dans un contexte américain où il n’avait auparavant pratiquement jamais été question de libéralisme.

Un détournement lexical depuis longtemps repéré et dénoncé

Le plus étonnant mais aussi désastreux de l’histoire, c’est bien que cette altération du vocable « libéralisme » dans un sens gauchisé en totale contravention avec le legs de l’histoire des idées mais aussi la simple logique des concepts a été repérée, critiquée et souvent dénoncée par un nombre impressionnant et varié de lanceurs d’alerte et non des moindres comme on va pouvoir en juger – mais que face à son importation en France, pratiquement personne chez les chroniqueurs, commentateurs et autres auteurs traitant du libéralisme n’en tient compte, sans doute pas par hasard. C’est donc avant tout à leur usage que l’on va rigoureusement documenter ces « signalements » d’imposture intellectuelle.

En Europe, c’est ni plus ni moins que Ludwig von Mises qui, le premier en date, sonne le tocsin. Dès 1922, dans son Sozialismus, il avait décelé la supercherie en observant dans l’Introduction que « Les ʺlibérauxʺ anglais d’aujourd’hui sont plus ou moins des socialistes modérés ». Une clairvoyante caractérisation réitérée peu après en 1927 dans Liberalismus où il note d’emblée que « En Angleterre, il y a certainement encore des ʺlibérauxʺ, mais la plupart d’entre eux ne le sont que de nom. En fait, ce sont plutôt des socialistes modérés. » Et dans l’Annexe II de l’ouvrage intitulée « Á propos du terme ʺlibéralismeʺ », il se fait plus explicite et mordant : « Presque tous ceux qui se prétendent de nos jours ʺlibérauxʺ refusent de se prononcer en faveur de la propriété privée des moyens de production et défendent des mesures en partie socialistes et interventionnistes… » Il s’écoulera ensuite un certain temps avant que, sur le vieux continent, des voix s’élèvent pour pointer le dévoiement de sens infligé au terme « libéralisme » et incriminer le brouillage conceptuel tout sauf innocent qui en résultait. Ce sera chose faite peu après la fin de la seconde guerre mondiale, et pas par n’importe qui. C’est d’abord Raymond Aron qui s’en charge, en relevant dans son célébrissime et si salutaire Opium des intellectuels (1955) que « ce ʺlibéralismeʺ [celui du « New Deal » de Roosevelt] ressemblait à celui de la gauche européenne plus qu’à aucune autre époque, puisqu’il comportait des éléments, atténués et américanisés, du socialisme (du travaillisme plutôt que du socialisme autoritaire) ». Deux ans plus tard, dans Espoir et peur du siècle (1957), il se montre plus incisif en indiquant à propos des libéraux américains que « ce mot n’a pas aux États-Unis le sens qu’il a en France. Le mot ne désigne ni les défenseurs des institutions représentatives ou des libertés personnelles, ni les économistes partisans des mécanismes du marché. Les libéraux américains constituent l’équivalent de la gauche française, ils souhaitent des réformes économiques dans un sens favorable aux masses. Je mettrai en italiques le mot libéral quand je l’emploierai dans le sens américain. » Une sage précaution que les dames Canto-Sperber et Audard se sont bien gardées de respecter – et pour cause… Puis ce fut le tour de l’ordolibéral Wilhelm Röpke qui, au détour d’une note de bas de page de Au-delà de l’offre et la demande (1958), s’insurge contre le détournement du terme « libéral » dont, dit-il au sujet des États-Unis, « la signification ʺmoyenneʺ est là-bas à ce point différente de l’Europe qu’elle en devient précisément le contraire. (L’Américain) y perçoit ce que nous pouvons au mieux définir de ʺsocio-démocratique ʺ : New Deal, encouragement des syndicats, économie planifiée, centralisation, imposition radicale des revenus et des richesses, cela passe là-bas pour libéral. La confusion augmente du fait que la notion est usurpée par des gens et par des mouvements qui ne se distinguent des communistes que par leur prétention à ne pas l’être. »

De l’autre côté de l’Atlantique, la réaction à l’ « usurpation » et au gauchissement a été presque immédiate mais aussi plus vigoureuse. Dès 1928, le pré-libertarien Albert Jay Nock tempête : « De tous les hommes que je connais, les ʺliberalsʺ sont ceux qui ont la plus grande horreur de la liberté, la plus grande crainte d’envisager une humanité vivant dans une libre association volontaire » (On Doing the Right Thing). Aux lendemains de la World War II, deux penseurs et économistes de grand renom prennent part à la contre-offensive. Fondateur historique de l’École de Chicago, Frank Knight signale dans The Sickness of the Liberal Society (1946) que « le nouvel usage du mot ʺlibéralismeʺ pour signifier un supposé étatisme démocratique – socialisme ou planification économique – nous oblige maintenant à explicitement restreindre le terme à la conception qui apparut sous ce nom dans la théorie de la philosophie sociale au XIXème siècle » – à savoir le seul « vrai » libéralisme. Et Joseph Schumpeter (qu’on aura bien du mal à faire passer pour un horrible « ultra-libéral ») constate le plus objectivement du monde dans le chapitre 2 de la IIIéme partie de son Histoire de l’analyse économique (1954) : « Le terme [libéralisme] a acquis un sens différent – en fait opposé – depuis 1900 et surtout 1930 : comme un suprême mais non-intentionnel compliment, les ennemis du système de l’entreprise privée ont jugé sage de s’en approprier le label. » Hayek pouvait-il demeurer en reste ? Que non pas, puisque dans la préface à la réédition américaine en poche (1956) de The Road to Serfdom, il juge nécessaire de préciser :

« J’utilise le terme « libéral » dans son sens originel du XIXème siècle qui est toujours courant en Grande-Bretagne. Dans son usage courant aux États-Unis, il signifie souvent essentiellement l’opposé de celui-ci. Cela fait partie du camouflage des mouvements de gauche dans ce pays… que ʺlibéralismeʺ en soit venu à vouloir dire : être l’avocat de la plupart des formes de contrôle gouvernemental. »

On pourrait encore, toujours dans le contexte américain de l’époque, mentionner l’appréciation du « libertarian conservative » Frank Meyer (1909-1972) qui, dans In Defense of Freedom (1962), déplorant que « le terme ʺlibéralismeʺ a été depuis longtemps capturé par les partisans d’un État tout-puissant et d’une économie contrôlée, et corrompu en l’opposé de son vrai sens », qualifie le « libéralisme » à l’américaine de… « collectivist liberalism ». Ou celle d’Ayn Rand, pour qui « les ʺlibérauxʺ ont peur d’identifier leur programme par son vrai nom, ils justifient chaque nouveau pas ou chaque nouvelle mesure de ce qui est en fait de l’étatisme en les dissimulant par des euphémismes tels que ʺWelfare Stateʺ, ʺNew Dealʺ, ʺNew Frontierʺ… » (Conférence à Princeton le 7 novembre 1960). Mais le forfait étant dûment maintenant établi, il est temps de conclure en revenant en Europe et plus particulièrement en France en donnant sur ce point la parole finale à Jean-François Revel :

« ʺlibérauxʺ désigne, on le sait, aux États-Unis, une sorte d’extrême gauche du parti démocrate. Sans être organisé politiquement, ce ʺlibéralismeʺ exerce une influence diffuse mais souveraine grâce aux place-fortes qu’il commande dans la presse, l’édition et les universités. C’est évidemment le contraire du libéralisme au sens classique, lequel, d’ailleurs, en Amérique, répond à la dénomination de classical liberalism, pour éviter la confusion. [7] »

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https://fr.irefeurope.org/Publications/Journal-des-Libertes/article/Vrai-et-faux-liberalisme

[1Ce fut particulièrement le cas au moment du débat sur la confrontation entre « libéraux et communautariens », où les « libéraux » n’étaient plus identifiés qu’aux figures de Rawls, Dworkin ou… Habermas : cf. de Justine Lacroix, Communautarisme versus libéralisme, Université de Bruxelles, 2003

[2Les récents ouvrages de David Spector, La gauche, la droite et le marché (Odile Jacob, 2017) ou de Laurent Bouvet, La nouvelle question laïque (Flammarion, 2019) en sont d’exemplaires illustrations.

[3Monique Canto-Sperber, Le libéralisme et la gauche (Hachette-Pluriel, 2008).

[4Catherine Audard, Qu’est-ce que libéralisme ? (Gallimard/Folio Essais, 2009).

[5Paru aux États-Unis en 1935, cet ouvrage de John Dewey a été traduit par Nathalie Ferron en 2014 aux Éditions Climats sous le titre Après le libéralisme ? Ses impasses, son avenir.

[6John Rawls, Théorie de la Justice, Le Seuil, 1987 ; traduit de l’américain par C. Audard.

[7Jean-François Revel, dans La Grande parade (Plon, 2000, p. 32).

Vos commentaires

  • Le 26 juillet à 04:18, par Libéralisateur En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Et après un tel article, vous savez un peu mieux ce qu’est le vrai ou le faux libéralisme ? 🧐
    Je n’ai jamais accordé à Alain Laurent, la moindre capacité sur ce plan. Et, je ne comprends pas qu’à l’IREF, on lui permette, dans ces colonnes de continuer à ainsi brouiller les cartes.
    Delsol et Lecaussin et leurs auteurs habituels, auraient dû, savoir que « ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement … » et empêcher cet auteur, une nouvelle fois de complexifier la chose simple qu’est le libéralisme.
    Merci pour la prochaine fois. 👋

  • Le 26 juillet à 05:34, par zelectron En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Exemple d’oxymore sans conteste : Le libéralisme et le socialo-communisme marxiste !
    Beaucoup dans si peu au total qui se disent libéraux sont en réalité des socialistes qui s’ignorent. Même un blog tel que contrepoints entre autres* n’y échappe pas, qui publie des articles tirés de "The Conversation" constituée d’un aréopage d’universitaires et autres enseignants sans oublier des "journalistes expérimentés" le tout biberonné au gauchisme de la bien-pensance.
    * d’autres articles par une phrase ici et là montre aussi la contamination qui s’étend . . .

  • Le 26 juillet à 06:28, par Nicolas Carras En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Excellent article à garder comme référence, merci.

  • Le 26 juillet à 07:35, par Jacques Gautron En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Tout ça serait acceptable si le vaccin en question avait fait ses preuves d’utilité et de relative innocuité (au moins bénéfices supérieurs aux risques), ce qui n’est pas le cas. Si ça l’était les vaccinés devraient-ils toujours respecter les gestes barrières ?

  • Le 26 juillet à 08:01, par Nicolas Lecaussin En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Cher Jacques, je t’ai déjà envoyé des études médicales faites dans plusieurs pays et il n’y a pas de doute là-dessus. Je t’en renvoie une :
    https://www.gov.uk/government/news/vaccines-highly-effective-against-hospitalisation-from-delta-variant
    Amitiés

  • Le 26 juillet à 08:04, par Carol Langloy En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Article amusant dans son historique, mais qui complexifie exagérément la situation. Pour simplifier, revenons à la base : le libéralisme est d’abord un moyen d’utiliser l’émulation pour le bien et le progrès de l’humanité. Tout système qui limite cette émulation n’est évidemment pas libéral.

  • Le 26 juillet à 08:29, par Obeguyx En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Pour moi, il y a désormais des mots ou phrases qui ne veulent plus rien dire. J’en cite quelques-uns : " pédagogie, libéralisme, fausse nouvelle (fake-news), droit, droit de l’homme, et bien d’autres. Lorsque ,j’entends ces mots dans un débat, une conversation, une présentation informative, systématiquement je me retire ou ferme l’écoute. J’ai pu remarquer, au fil des années, que lorsque ces arguments sont utilisés, ce n’est uniquement qu’au moment où l’interlocuteur qui les emploie est pris de court dans son échange ou son discours. Ces mots ou ces phrases sont des pirouettes pour les nuls afin de sortir les "cuisses propres", si j’ose dire !!! Ni plus, ni moins. Et si on revenait à un langage simple, clair et compréhensible pour tout un chacun ? Mais ce n’est peut-être qu’un rêve...

  • Le 26 juillet à 15:15, par Daniel De La Taille En réponse à : Vrai et faux libéralisme

    Que pouvait-on attendre de ces deux dames ?

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