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Macron, Napoléon et l’ “Âme du monde” de Hegel

Emmanuel Macron a été élu il y a un an. Napoléon a 35 ans quand il est couronné empereur. Macron en a 4 de plus lorsqu’il est investi président de la République. L’un et l’autre ont eu une carrière fulgurante orchestrée avec habileté.

Le pont d’Arcole, en 1796, ne fut une victoire que dans l’imagerie populaire, mais « en même temps », il permit de prendre le dessus sur les Autrichiens qui craignaient d’avoir perdu la bataille alors que leur ennemi ne l’avait pas gagnée. Pareillement, Emmanuel Macron réussit à faire croire qu’il avait renversé la table socialiste en permettant aux cars de faire du cabotage et en obligeant les notaires à accepter la concurrence. En réalité les bus sont une vraie réussite mais dont le gouvernement ne tire pas les conséquences en voulant préserver les petites lignes déficitaires de la SNCF. Quant aux notaires, l’ouverture d’un nombre limité d’études n’a pas été laissée à la discrétion du marché et s’est embourbée dans un tirage au sort méconnaissant le mérite et la compétence. Néanmoins sa loi du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économique a servi à E. Macron de marchepied à la présidence comme Arcole et la campagne d’Egypte en demi-teinte de Bonaparte avaient donné à celui-ci les moyens de renverser le Directoire et d’accéder au trône.
Le clin d’œil à l’histoire n’a échappé à personne dans le personnage du nouveau président de la République remontant le 14 mai 2017 la cour du Louvre en manteau redingote pour aller ensuite chanter la Marseillaise la main sur le cœur.
Mais l’analogie est sans doute beaucoup plus profonde ainsi qu’il ressort de sa politique depuis une année. Emmanuel Macron veut tout embrasser et tout réformer, du chômage à l’éducation et la formation, des retraites aux aides sociales, de la SNCF à la fiscalité, de l’objet social des entreprises à la constitution … Cette soif de tout bousculer est probablement un signe de son bonapartisme. Mais celui-ci relève peut-être moins de son admiration pour l’homme que de son adoption de la vision hégélienne du personnage.

Le 13 octobre 1806, le jour où Iéna fut occupée par les Français et où l’empereur Napoléon entra dans ses murs, Hegel venait de terminer son œuvre maîtresse, la Phénoménologie de l’esprit, dans laquelle il exposait la science du Savoir absolu et de la domination de l’Esprit qui doit conclure l’histoire. Hegel voit passer l’Empereur comme la concrétisation de son œuvre philosophique : "J’ai vu l’Empereur- cette âme du monde, écrit-il à son ami Niethammer, sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine »[1]. Napoléon réalise l’absolu dans l’action comme lui le pense en philosophe. L’entrée de Napoléon dans Iéna est un de ces événements qui "ne se produisent que tous les cent ou mille ans"... et à sa manière cet événement clôt l’histoire au sens où Fukuyama parlera deux siècles plus tard de la fin de l’histoire. « Ce qui veut dire pratiquement notait Alexandre Kojève en 1948 : - la disparition des guerres et des révolutions sanglantes. Et encore la disparition de la philosophie »[2].

Pour Hegel, Napoléon fait l’histoire en rendant effectif l’absolu dont il est l’instrument, en ayant une vison globale du monde. Alors que Benjamin Constant ou Germaine de Staël voit en Napoléon un usurpateur, Hegel reconnaît en lui un professeur de droit public en sa qualité de fondateur de l’Etat moderne. Et il voudrait que « la volonté du Ciel - c’est-à-dire de l’Empereur des Français »[3] institue une constitution comparable dans les états allemands. « Prince des batailles » selon Hegel, Napoléon est comme César et Alexandre, un héros antique et tragique. Comme eux, il représente l’Esprit en marche et porte à la conscience ce que veulent les autres de manière inconsciente. Ainsi ces héros deviennent-ils les « organes de l’esprit substantiel »[4].

C’est sans doute ce Napoléon que Macron a en perspective, celui qui vise l’universel : « Ces grands hommes semblent obéir uniquement à leur passion, à leur caprice. Mais ce qu’ils veulent est l’universel »[5]. Non seulement il a l’ambition de transformer la France, mais il veut imposer la paix au monde, devenir l’artisan de l’Europe. Et toujours à la manière hégélienne, c’est-à-dire au travers de l’Etat, car « Tout ce que l’homme est, il le doit à l’Etat : c’est là que réside son être. Toute sa valeur, toute sa réalité spirituelle, il ne les a que par l’Etat »[6].

Au travers de Hegel se dessine peut-être mieux cette ambiguïté permanente du président Macron toujours ouvert aux libertés, mais toujours favorable à l’Etat et toujours Jupiter en son état. Certes Emmanuel Macron emprunte à bien d’autres, de Tocqueville à Rawls, Amartya Sen ou Saint Simon. Comme ce dernier il souhaite « une grande transformation » menée par les forces productives sous la conduite d’une élite de « capacités », presque spirituelle, issue de la technocratie énarchique et des milieux professionnels. Mais il incarne plus Louis XIV quand, ce 1er mars 2018, il récite Pierre et le Loup de Prokofiev devant des centaines de spectateurs à l’Elysée comme le Roi Soleil dansait à Versailles. C’est qu’il veut démontrer sa capacité intégrale à l’instar de son ambition. Hegel est le philosophe de l’Esprit que Napoléon accomplit, mais E. Macron se conçoit peut-être à la fois comme l’Esprit et son acteur.

Avec Hegel, le président de la République pense que « le meilleur Etat est celui dans lequel règne le plus de liberté »[7]. Mais comme Hegel, il fait moins référence aux libertés subjectives des individus qu’à celles qui ne peuvent se concrétiser qu’au travers de l’Etat, c’est-à-dire dans « l’unité de la volonté singulière et de la volonté universelle…. Cette unité est le fondement de l’Etat ; elle est son être et sa substance… L’Etat est l’idée spirituelle dans l’extériorité de la volonté humaine et de la liberté de celle-ci »[8].

Cette vision explique et voudrait justifier la prise en charge par l’Etat, via la CSG, des cotisations maladies et chômage des salariés et même désormais des indépendants ou l’exonération de 80% des foyers de la taxe d’habitation, toutes mesures tendant à déresponsabiliser toujours un peu plus les citoyens déchargés d’eux mêmes par l’Etat. Plutôt que d’inciter à la capitalisation pour sauver les retraites d’une faillite annoncée, l’Etat croît réformer en les unifiant sous son contrôle. Il a confirmé la retenue à la source qui fait participer un peu plus les entreprises à la grande machine d’Etat et affranchit les individus du paiement de l’impôt comme acte citoyen. Cette conception de l’Etat permet de comprendre que le candidat Macron ait choisi Jean Ferry-Pisani comme maître de ses programmes économiques, féru de fiscalité redistributive, Commissaire général de France Stratégie, l’agence du gouvernement socialiste qui a imaginé d’imposer les loyers fictifs ou de distribuer aux jeunes de 18 ans une dotation en capital financée par un alourdissement des droits de succession. Sous cette emprise sans doute, l’ISF n’a été supprimé qu’en partie et plutôt que de favoriser l’investissement privé dans l’immobilier pour répondre aux besoins et augmenter l’offre de logements de façon à abaisser les prix, l’Etat devra vraisemblablement remettre la main à la poche.

Certes, comme chez Hegel, il y a en même temps une sensibilité à la liberté et à la responsabilité, mais elle est soumise à la volonté de l’Etat sublimé. Partie pour rendre aux employeurs et aux employés la liberté de négocier leurs accords, la réforme du droit du travail a finalement, malgré quelques avancées en faveur de la liberté de l’emploi, renforcé les branches avec lesquelles l’Etat peut négocier mieux qu’il ne le ferait avec les entreprises. De même, la réforme de la formation professionnelle écarte les entreprises et les syndicats pour mettre l’Etat au centre plutôt que pour rendre leur liberté aux individus qui devront naviguer dans un système entièrement contrôlé par l’Etat. Mais Monsieur Macron ne supporte pas plus la critique que ne la supportait Hegel qui s’opposait à la morale des maîtres d’école et des valets de chambre : « On reproche aussi aux grands hommes de ne pas avoir cherché la reconnaissance des autres, d’avoir méprisé leur opinion. Leur honneur c’est précisément d’avoir tourné le dos aux valeurs admises »[9]. Pourquoi donc ainsi s’embarrasser encore d’un parlement et de ses amendements sauf à les réduire à la portion congrue ?

Hegel, au demeurant, a inspiré les totalitarismes rouge et noir en justifiant de la domination de l’Etat par sa fusion avec le peuple là où Rousseau s’était « contenté » d’innocenter les tyrannies de la majorité. Mais le roi peut se retrouver nu à force de s’enfermer dans ses propres certitudes. Dans le conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur, deux escrocs tissent pour celui-ci, amateur de vêtements fastueux, un habit fictif qu’il revêt sous l’admiration unanime de ses courtisans pusillanimes jusqu’à ce qu’un enfant ose s’écrier que le roi est nu. Méfions-nous de même de cette adulation soudaine d’une politique qui ne porterait que les habits neufs de l’Etat omnipotent et du transformisme universel. Hegel note qu’à la fin, ses héros tombent « comme des douilles vides. Ils ont eu peut-être du mal à aller jusqu’au bout de leur chemin ; et à l’instant où ils y sont arrivés, ils sont morts »[10]. Dans notre époque d’accélération de l’histoire et de rétrécissement du monde, un Waterloo est toujours possible, peut-être même impromptu.

Jean-Philippe DELSOL, avocat, président de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, IREF

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Messages (2)

Pas d'accord.

le 8 mai, 09:21 par F Picot

Macron est un très brillant technocrate, mais il n'est que ça. De plus il est un caniche servile aux ordres de Bruxelles et de l'OTAN,donc des US. Et pour couronner le tout il a été élu par une élection complètement truquée avec seulement 18% des voix des inscrits. C'est aussi un coup d'Etat, comme pour Bonaparte, mais là ce n'est pas lui qui est au commandes, il n'a pas le pouvoir.

8 mai, 11:43 - J Ph Delsol

Je crois qu’il ne faut jamais minimiser ses adversaires. Macron est plus qu’un technocrate et c’est pour ça qu’il est plus dangereux encore qu’un technocrate
J.Ph. Delsol

- Répondre -

Comparaisons inadéquates : Napoléon / Macron

le 14 mai, 14:53 par JANCOURT

Bonjour Monsieur DELSOL,
A part la jeunesse, rien n'est comparable. Napoléon était proche de ses hommes, il connaissait les sacrifices, capable de proximité avec le peuple... Certes, ce qui les apparentent formellement c’est l’avidité du Pouvoir née chez Napoléon avec ses victoires et une volonté de grandeur de la FRANCE dans l'Europe. En comptant également à son crédit les Institutions qu'il nous a laissées et sur lesquelles nous vivons encore. Dommage que la CDBF ne soit pas pourvue d'un pouvoir de sanctions qui manquait déjà...
Je pense que Macron est un danger pour notre pays.
Comment peut on faire confiance à un homme élu avec 24% des électeurs tant le peuple est en défiance vis à vis des élites politiques de tous bords.
Oui, il faut réformer, nous avons 40 ans de retard par laxisme, électoralisme et couardise. Aujourd'hui, les gens sont en haleine, voient le PR s’affairer et lui concèdent "carte blanche" en "espérant". Les réformes qu'il a entreprises manquent de cohérence, votées avec une A.N. de commis à sa botte ; à peu près tous qui, comme lui, sont sans profondeur historique avec l'éducation et l'instruction démolies par les parents soixante-huitards démissionnaires…
Hypertrophié du MOI (EM, Jupiter, Napoléon !!!) Cet homme est dans une trajectoire mégalomaniaque notamment aujourd'hui que l'Europe vacille. Construite après la dernière conflagration sur des bases progressistes et réfléchies, dans une volonté d’harmonie éminemment compatible et fondée. Elle a été métamorphosée en monstre froid, broyeur, uniformisateur de peuples dont on détruit chaque identité pour des aspirations uniquement financières et de concurrences mondialistes ne laissant aucune place pour les spécificités de chaque pays. Quel gâchis pour nos enfants !
Un exemple parmi d’autres : Macron, Mre de l’Economie s’est permis ; avec la bénédiction « éclairée » de Hollande, en 2014 de préparer et sceller la vente de la branche énergie d’ALSTOM ; celle, stratégique pour la DFS qui équipe nos réacteurs nucléaires (notamment ceux de notre unique PA) œuvrant ainsi sur l’option américaine. En 2016, pour pousser EDF à renégocier les contrats avec GE, les EU ont suspendu qq jours l’entretien des turbines. Aujourd’hui, les menaces de TRUMP pour « l’América first » nous amputent d’une quelconque ambition de puissance et même d’aspiration (à moins qu’une découverte française nous propulse… Sinon nous sommes désormais leurs obligés : ce que refusait GDG à l’époque où la France était la Nation incontournable).
Je me permets de vous rappeler une phrase d'HEGEL : "L'esprit conquiert sa vérité seulement quand il se retrouve soi même dans le déchirement absolu". Et c'est alors que l'on atteint la résilience qui nous fait "grandir".
Veuillez agréer mes sentiments cordiaux,

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