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Le 3ème âge en France, ou le business de la solitude

par Aliénor Barrière
Vieillir, quelque chose qui nous attend tous et inquiète la plupart d’entre nous. Au-delà de l’inévitable perte d’autonomie, c’est la prise en charge dans les dernières années de la vie qui préoccupe.

Le livre Les Fossoyeurs sorti le 26 janvier enquête sur les dérives dans les Ehpad. Il s’agit plus particulièrement de dénoncer les pratiques du groupe Orpea qui en a subi les conséquences aussi bien financières que politiques : il chute en bourse depuis l’apparition des bonnes feuilles dans les colonnes du Monde (-30%), et la ministre déléguée chargée de l’Autonomie, Brigitte Bourguignon, a annoncé qu’elle allait convoquer le directeur général d’Orpea « dans les plus brefs délais afin qu’il explique la situation dans les Ehpad du groupe ». Les conséquences seront également juridiques puisqu’elle va « demander à l’administration une enquête flash sur le suivi des contrôles effectués en 2018 ». Elle a également évoqué au micro de RMC « la possibilité d’une enquête indépendante de l’IGAS (inspection générale des affaires sociales) sur ces faits graves, dénoncés, s’ils sont avérés ». Le ministre de la Santé Olivier Véran a fait part lui aussi de son attente d’éléments factuels.

La situation dans certains Ehpad n’est-elle pas un peu le reflet de la façon dont notre société traite les personnes âgées ?

Il faut dire que les faits rapportés dans cette grande enquête menée sur trois ans ont de quoi scandaliser : « rationnement » est le mot d’ordre dans tous les domaines, aussi bien pour l’hygiène que les soins ou même les repas, et ce alors que le coût mensuel d’une chambre dans les Ehpad d’Orpea varie entre 6500€ et 12000€. L’entrée de gamme seule correspond à six fois le tarif moyen dans les autres Ehpad. Et pour ce prix-là : un nombre limité de changes, des objets personnels qui « disparaissent », un temps de réponse anormalement long aux appels des malades, pas d’infirmières de nuit, une quantité et une qualité de nourriture insuffisantes, des soins d’hygiène non satisfaisants, des escarres négligées, voire non traitées…

Les révélations de Victor Castanet ont certes été un choc pour les politiques et la société civile, mais sûrement pas pour ceux dont les parents sont placés dans un Ehpad, qu’il soit public ou privé. Il n’est pas rare d’entendre parler d’un parent qu’on laisse avec du pus plein les yeux, ou le dos brûlé par des escarres, ou des dents gâtées. Il n’est pas rare d’entendre déplorer l’abandon dans lequel on laisse ces résidants qui perdent rapidement l’habitude de parler, n’ayant plus aucun interlocuteur ni personne pour les stimuler dans ces équipes trop pressées. Souvent, les familles n’osent pas protester trop fort, craignant que leur colère n’aggrave encore la maltraitance. Car c’est bien de cela qu’il s’agit parfois. Le drame de cette époque est que les Français vivent de plus en plus longtemps, mais l’explosion de la cellule familiale les fait vivre de plus en plus seuls. La situation dans certains Ehpad est évidemment révoltante, mais n’est-elle pas un peu le reflet de la façon dont notre société traite les personnes âgées ? En réalité, le décalage n’est pas si grand.

Aujourd’hui, les Français ont un éclairage cru des établissements où vieillissent « nos vieux »

Pour peu qu’une grand-mère ne vive pas dans la ville de ses enfants, elle sera seule la plupart du temps. Afin de se donner bonne conscience, et surtout de se dédouaner de tout devoir filial, ses enfants vont lui offrir un abonnement à la Poste pour qu’en échange de quelques euros, un facteur discute un peu avec elle autour d’une tasse de café. Puisqu’elle a ainsi de la visite toute les semaines, inutile d’aller la voir le week-end, et de toutes façons les téléphones de ses petits-enfants captent mal chez elle. Lorsque vraiment elle ne pourra plus vivre seule, que pourra-t-on en faire ? C’est aujourd’hui saugrenu de prendre ses parents chez soi, même avec la visite quotidienne d’une infirmière. Alors on leur trouve un Ehpad, pas forcément proche de chez soi puisque de toute façon les visites seront rares. On a vu la brochure, on a téléphoné à l’infirmière, ça n’a pas l’air trop mal, hop ! C’est décidé. Et maintenant qu’on imagine un ballet incessant de soignants et d’animateurs auprès d’elle, même un coup de téléphone devient superflu. Parfois les enfants pensent à leur propre vieillesse et se disent qu’ils devraient passer voir leur mère plus souvent, mais heureusement, la situation va les apaiser définitivement : le covid est arrivé. Pour le bien de leur vielle mère, pas question de s’approcher d’elle, il ne faudrait pas qu’elle attrape un virus ! Ils ne se sont jamais autant souciés de son bien-être que maintenant qu’ils ont une raison officielle de ne plus la voir. D’ailleurs, le bien-être des personnes âgées est élevé au rang de cause nationale durant ces deux dernières années ; que n’a-t-on pas fait ou interdit en son nom !

Aujourd’hui, les Français ont un éclairage cru des établissements où vieillissent « nos vieux ». Et encore s’agit-il là des meilleurs ! Peut-on espérer qu’une commission d’enquête parlementaire sur les Ehpad améliore la prise en charge des personnes âgées ? La réponse ne peut pas être seulement politique, elle doit avant tout venir de la société ; mais pour cela, il faudra que notre égoïsme renonce à une toute petite pensée : « Après tout, c’est bien pratique ».

Heureusement, il y a aussi de très bons Ehpad. Il y a aussi beaucoup de belles familles. On ne parle que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Les membres du personnel de nombre d’établissements sont remarquables. Et nombre de familles n’ont guère le choix. Il reste vrai que ce sont les familles plus que l’Etat qui doivent se préoccuper du sort de leurs vieux parents et veiller à ce que l’établissement où ils ont éventuellement été contraints de placer leur parent soit bienveillant et diligent.

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6 commentaires

Jean-Louis COUVERT 2 février 2022 - 4:52

J’avais pris ma mère avec moi jusqu’à son décès (à 100 ans passés) mais une personne âgée, c’est un peu comme un petit enfant capricieux et il s’avère qu’on se retrouve bloqué. Par exemple, lorsque je déjeunais ou dinais à l’extérieur, afin de me faire culpabiliser de « l’abandonner », ma mère ne mangeait pas alors que je lui avais tout pré paré… AVANT, lorsque les familles restaient unies, les anciens avaient encore leur utilité dans la famille (garder les enfants, procéder à des réparation, au ménage, à la couture, alimenter le feu, etc…) mais, c’était AVANT ! Dans un roman que j’ai écrit, j’ai imaginé une maison de retraite – orphelinat ce qui, d’une part, redonnait une raison de vivre (et de se bouger) aux anciens et, d’autre part, apportait un peu de tendresse et d’attention aux gosses sans parents. J’offre volontiers cette idée aux pouvoirs publics chargés du « bien-être » des anciens.

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Verdun 2 février 2022 - 9:21

Pour ceux qui connaissent ce système en tant que client ou professionnel, c’est l’hypocrisie qu’il finissent par découvrir suite à ces révélations.

Vous croyez sincèrement que orbea sur lequel s’acharnent les médias est le seul à pratiquer ces méthodes capitalistes de maîtrise des coûts où que l’état n’était pas au courant ; vous êtes dans l’erreur.

En amont dans les soins à domicile c’est la même logique et en aval à l’hôpital ou les epadh publics aussi ne vous en déplaise. Aujourd’hui il vous est même reproché de faire de l’acharnement thérapeutique lorsque vous venez aider à s’alimenter un parent malade.

Sodexho qui fait l’objet d’un autre article à su réduire les coûts pour rester compétitif et se maintenir dans la compétition ; avec les conséquences que cela engendre depuis la production des matières premières et l’impact sur l’environnement, jusqu’à la qualité des prestations, la formation du personnel et l’impact sanitaire de la mal bouffe qui sont par ailleurs des paramètres essentiels de l’efficacité du système immunitaire pour faire le lien avec la »pandemie ».

Que ton aliment soit ton médicament n’est ce pas là un principe fondamental vraisemblablement méconnu des hôpitaux ou autres établissements de santé ? Mais les cantines scolaires ou les restaurants d’entreprise n’ont parfois rien à leur envier.

Je vous proposerais bien d’autres exemples mais je ne voudrais pas vous saper le moral.

Mais ce n’est pas là fin. Il reste ensuite les obsèques et la succession pour les dernières plumes.

Bien à vous

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Rémi 2 février 2022 - 1:39

Il n’y a rien de pire que les aveugles qui ne veulent pas entendre….
Je parle principalement de la » » classe politique dans son ensemble » » » qui se nourrit de statistiques, de discours, de rapports, de commissions à géométries variables et autres programmes électoraux et qui se passe « la patate chaude », là comme ailleurs » alors qu’elle sait pertinemment que les situations s’aggravent avec le vieillissement de la population et les offres de soins et d’accueils qui ne sont pas adaptées…
Cette classe politique, dite « informée » met « la poussière sous le tapis » et classe ce problème par « pertes et profits » entassés dans les oubliettes des placards des ministères et autres préfectures….
Mais attention, un jour le réveil sera très brutal et les « anciens » des 3ème, 4ème et bientôt, 5ème âge…. votent et nous auront de plus en plus de votants et les coups de cannes et déferlements de fauteuils roulants….

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Francis Reversé 2 février 2022 - 2:29

Bonjour,
les hôtels sont inspectés tous les deux ans par des agences agrées par l’administration pour vérifier qu’ils offrent des services conformes à leur classement ! pourquoi ne pas faire de même avec les EPHAD ?

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AlainD 4 février 2022 - 2:28

L’Etat n’a pas grand chose à faire des vieux ! Pour les bien-pensants des cabinets ministériels, des multiples machins qui vivent assez bien sur le compte de la république et même à l’échelon le plus élevé : les vieux sont inactifs, improductifs, des boulets trop aisés au regard de la « solidarité intergénérationnelle » dont on nous abreuve à longueur de colonnes et de discours… Alors j’en ai ma claque de cette bande de bons à rien qui nous accuse, nous stigmatise, voudrait -sans oser l’avouer- que l’on débarrasse le plancher. Macron nous a essorés avec la hausse de la csg et la non revalorisation des pensions lui pourtant devrait se sentir concerné au premier chef, certes avec son indemnité de président et les privilèges qui y sont attachés je conçois que son épouse n’ait pas les mêmes fins de mois que les retraités que nous sommes. Il y a 18 millions de retraités qui votent et de cela il ferait bien de tenir compte…

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VIGNELLO Daniel 6 février 2022 - 5:17

Pour mon épouse l’EHPAD a été très bien, je n’en dirait pas autant de l’Hôpital Public qui en a fait une grabataire abandonnée à l’EHPAD mais dans notre société gauchiste il est interdit de critiquer ce qui tue la FRANCE : le statut public et la surbureaucratie

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