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Taïwan : territoire libéral en eaux chinoises

dimanche 16 mai 2021, par Jules Devie

L’hebdomadaire The Economist ne s’est pas trompé en désignant Taïwan comme l’endroit le plus dangereux sur terre du moment. L’île est située à un peu plus d’une centaine de kilomètres au large de la côte chinoise. Ce pays, qui n’en est pas vraiment un, entretient une relation extrêmement tendue, marquée par des tensions particulièrement fortes cette année, avec la République populaire de Chine.

Une division historique

Les tensions entre la République populaire de Chine et la République de Chine (nom officiel de Taïwan) naissent au lendemain de la guerre civile entre les communistes de Mao et les nationalistes de Tchang Kaï-chek. Le dirigeant du parti nationaliste s’exile sur l’île en 1949 après la défaite de ses troupes contre les communistes chinois, afin de perpétuer la République chinoise renversée sur le continent. Mao avait pour objectif de rapidement reprendre le contrôle de Taïwan mais la guerre de Corée, qui a éclaté en 1950, a poussé les Américains à l’en dissuader, voulant empêcher que le communisme se répande encore plus.

Dans les années 1950-1960, la situation de Taïwan est précaire, marquée par la pauvreté. Mais dans les années 1970, l’île se démocratise, se libéralise et connaît un véritable essor durant la décennie suivante, ce que l’on a appelé le « miracle de Taïwan ». C’est le début d’une grande période de croissance économique et de prospérité. Taïwan n’a jamais été reconnue comme un pays à part entière, ne siège dans presque aucune des organisations internationales et ses relations avec les autres pays ne sont, pour la plus grande partie, pas officielles. Mais dans la réalité, elle fonctionne comme un véritable pays avec son propre gouvernement, sa monnaie, ses institutions et son armée. Elle appartient au club informel des dragons asiatiques et se distingue aujourd’hui par une industrie technologique de pointe. Elle a récemment fait parler d’elle pour sa gestion parfaite de la crise sanitaire. Le PIB par habitant du pays a été multiplié par 13 en 40 ans pour atteindre 32 000 dollars par habitants en 2019 selon les données du FMI. A titre de comparaison, sur la même période, celui de la France n’a été multiplié que par trois. Les progrès démocratiques ont accompagné la prospérité économique. Le premier parti d’opposition a été créé en 1986 et la première élection législative s’est tenue en 1991. Une forte identité nationale s’est créée : en 1997, seulement 19% de la population se sentaient taïwanais et 23% se sentaient chinois. Aujourd’hui, les pourcentages sont respectivement de 65 et… 3%.

Une sorte d’ambiguïté stratégique persiste cependant entre la Chine, Taïwan et les États-Unis. Taïwan s’est engagée tacitement à ne pas déclarer son indépendance et ne pas menacer militairement la Chine continentale, avec en contrepartie, l’engagement chinois de ne pas s’immiscer dans ses affaires. De leur côté, depuis Harry Truman, les États-Unis se posent plus ou moins en protecteurs de Taïwan dans l’éventualité d’une offensive chinoise, mais sans rien d’officiel pour ne froisser personne (ce qui suscite quelques doutes chez les dirigeants taïwanais). Ces très fragiles engagements semblent voler en éclats aujourd’hui.

Tension maximale

Certes, depuis 1949, plusieurs périodes de tension ont marqué la relation entre les deux pays. En 1958, les troupes communistes de Chine continentale ont tenté de se rendre sur l’île sans succès. En 1996, alors que les Taïwanais allaient voter pour leur première élection présidentielle, la Chine a tenté de les intimider en programmant des essais balistiques au large de l’île. Les États-Unis sont intervenus, sur ordre de Bill Clinton. Ils ont envoyé un porte-avions lanceur nucléaire dans les eaux taïwanaises. À l’époque, la puissance militaire américaine était bien supérieure à la puissance chinoise, et les essais ont été abandonnés.

Mais aujourd’hui, la Chine a pris de l’assurance et le relatif équilibre est menacé. À Hong Kong, où la situation est similaire, la Chine a déjà repris le contrôle du territoire et a trahi ses engagements. Ce qui fait craindre le pire au peuple taïwanais qui, lors des dernières élections, a montré de réels désirs d’indépendance. Il veut se séparer définitivement de la Chine afin d’échapper au sort d’Hong Kong. L’état-major chinois multiplie les exercices à la frontière : près de 380 violations de l’espace aérien taïwanais ont été recensées en 2020, un record depuis 1996. De plus en plus d’experts estiment qu’une guerre avec Taïwan n’est plus un scénario improbable.

Enjeux technologiques

Taïwan est l’épicentre de la production d’une technologie essentielle : les semi-conducteurs.

Ces composants, qui ne mesurent que quelques nanomètres, permettent de faire circuler l’information dans les circuits électroniques. Tous les appareils électroniques, du plus élémentaire au plus sophistiqué, en sont donc dépendants : les écrans (ordinateurs, smartphones, télévisions, consoles de jeux), les voitures, les avions… Les semi-conducteurs sont également indispensables aux industries de pointe comme l’armement (missiles balistiques), l’intelligence artificielle, les ordinateurs quantiques, ou la 5G.

Le secteur est largement dominé par une entreprise taïwanaise, TSMC, qui détient près de 85% du marché des puces de 5 nanomètres, les plus développées à ce jour. De plus, l’entreprise est bien mieux positionnée que ses concurrents pour la production de la nouvelle génération de puces.

La Chine tente pour sa part de devenir autonome à ce niveau. Mais elle est encore très loin de pouvoir rivaliser avec les compétences technologiques taïwanaises, dont les infrastructures de production pourraient fort bien être visées par une intervention militaire.

Conclusion : le rôle clé des États-Unis

Les États-Unis ont un rôle fondamental dans la défense de Taïwan. L’île n’a évidemment aucune chance de pouvoir résister seule à une offensive chinoise. Leurs moyens sont sans commune mesure : la Chine alloue 252 milliards de dollars par an au budget militaire contre 12,2 milliards pour Taïwan ! Et la Chine est sans conteste devenue bien plus offensive à l’égard de Taïwan. Interviendra-t-elle ? Tout dépend de Xi Jinping, il a les pleins pouvoirs et il est imprévisible. C’est une probabilité que Joe Biden doit prendre en compte. Le défi est de taille : consolider les liens avec Taïwan sans pour autant menacer ou provoquer les dirigeants chinois. Il en va du sort des 23 millions de Taïwanais, et d’une manière générale de l’avenir de la démocratie et du libéralisme en Asie.

Sources :

https://www.economist.com/business/2021/04/29/how-tsmc-has-mastered-the-geopolitics-of-chipmaking
https://www.economist.com/briefing/2021/05/01/chinas-growing-military-confidence-puts-taiwan-at-risk
https://www.ft.com/content/26b03f60-ac06-4829-b2ed-da78ac47116a
https://en.wikipedia.org/wiki/Taiwan#Republic_of_China_(1912%E2%80%931949)

https://fr.irefeurope.org/Publications/Articles/article/Taiwan-territoire-liberal-en-eaux-chinoises

Vos commentaires

  • Le 17 mai à 06:27, par Tibus54 En réponse à : Taïwan : territoire libéral en eaux chinoises

    Assimiler Taiwan à un territoire chinois est largement discutable. C’est certes la position officielle de Pékin mais n’oublions pas que Formose a surtout servi de pays d’accueil au Kuomintang de Tchang Kai Check défait par les communistes de Mao. Cette arrivée massive de chinois continentaux n’avait pas été unanimement appréciée par les Formosans qui , à peine libérés des japonais, se sont estimés spoliés. L’Histoire de Formose n’a pas toujours été celle de la Chine continentale. La distance entre Formose et le continent (150 km) est proche de celle séparant Cuba des Etats Unis.

  • Le 17 mai à 06:37, par François MARTIN En réponse à : Taïwan a-t-elle les moyens de résister à la Chine ?

    À l’instar de la Suisse qui, cernée par les puissances de l’Axe pendant la deuxième guerre mondiale, a réussi à ne pas être envahie, Taïwan peut-elle pratiquer la stratégie du “risque disproportionné“ ? (Il faudrait que l’invasion de Taïwan présente, pour la Chine, plus d’inconvénients que d’avantages).

    Ce serait LA solution, car compter exclusivement sur les USA pour sa défense...

  • Le 17 mai à 07:25, par carlier christian En réponse à : Taïwan :

    Dans le livre récent de Mahlubani (diplomate Singapourien) sur la compétition entre la Chine et les USA, le sort de Taïwan est clair. Taïwan reviendra dans un avenir prochain au sein de la Chine.
    Pour la Chine ça fait partie de leur territoire.
    Pour l’Occident nous devrions préparer un plan pour acquérir les technologies de production de TSMC. Ils sont les seuls à savoir fabriquer les puces logiques les plus avancées.
    Vouloir faire une fonderie en Europe prendra 10 ans sans garantie de succès et nécessitera des dizaines de milliards.
    Trump a négocié avec TSMC un projet d’ouvrir une de ces usines en Arizona.
    L’Europe devrait faire la même chose.

  • Le 17 mai à 08:46, par Jules Devie En réponse à : Taïwan : territoire libéral en eaux chinoises

    Cher Tibus54,

    En effet, les premières décennies après l’arrivée du KMT à Taïwan ne furent pas faciles pour les Formosans. L’amélioration des conditions de vie, l’avènement de la démocratie et le renouvellement des générations ont progressivement permis à quasiment tous les habitants de l’île de développer un sentiment d’appartenance national fort.

  • Le 17 mai à 08:50, par Jules Devie En réponse à : Taïwan : territoire libéral en eaux chinoises

    Cher François Martin,

    Les Taïwanais (et leurs soutiens) comptent déjà sur cette stratégie. Ils ont d’ailleurs réformé leur armée pour développer des défenses tout au long de la côte au profit des défenses terrestres (par ex les chars) pour rendre une invasion plus compliquée. Cependant, l’aide des USA est indispensable car les Taïwanais ne peuvent rivaliser avec la machine de guerre chinoise.

  • Le 17 mai à 09:01, par Jules Devie En réponse à : Taïwan : territoire libéral en eaux chinoises

    Cher Christian Carlier,

    Les arguments de Mahlubani sont intéressants car ils reflètent la pensée des dirigeants chinois. Il alerte aussi les Occidentaux sur les projets de la Chine, ce que nous n’avons pas voulu voir pendant trop longtemps. Cependant, il peut être critiqué car il fait parfois preuve de déterminisme. Il ne faut pas oublier que l’URSS en son temps se voyait également imbattable et devait à terme conquérir le monde. Peu de gens avaient en revanche prédit son effondrement...

  • Le 17 mai à 09:49, par GeoEval En réponse à : Taïwan : territoire libéral en eaux chinoises

    Les questions que vous n’abordez pas : les USA ont-ils l’intention de prendre le risque d’une déflagration qui toucherait éventuellement leur territoire ou au moins durement leurs forces navales ? Ou sont-ils suffisamment convaincus qu’en affichant leur détermination, ils feraient reculer Pékin ? Et est-ce le cas : Pékin reculerait-il face à une détermination affichée des USA ?

    Ce sont les questions clés.

    Qui renvoient à l’affaire des missiles de Cuba :
    - mais les missiles menaçaient les intérêts vitaux des USA
    - les USA pouvaient offrir en échange le retrait de leurs fusées turques. Quoi cette fois-ci ?

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