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La tentation du totalitarisme chez les intellectuels français
Raymond Aron et L’Opium des intellectuels

C’est avec un grand plaisir que l’IREF publie cet article écrit par un jeune chercheur à la Sorbonne. Il nous rappelle la lucidité de Raymond Aron face à l’intelligentsia de gauche attirée par l’idéologie totalitaire et l’importance de l’engagement de l’intellectuel au service de la liberté.

« La politique n’a pas encore découvert le secret d’éviter la violence. Mais la violence devient plus inhumaine encore quand elle se croit au service de la vérité à la fois historique et absolue. »

Raymond Aron (1905-1983) étudie aux côtés de Jean-Paul Sartre et de Paul Nizan à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Dans ces années d’après-guerre, le jeune Aron est influencé par les idées pacifistes d’Alain. Élève brillant, il est reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1928, avant de se rendre en Allemagne au début des années 1930 afin d’étudier successivement à Cologne et à Berlin. Il obtient finalement son doctorat avec une thèse intitulée Introduction à la philosophie de l’histoire. Pendant la guerre, il fait sa première expérience de l’écriture journalistique au sein de la rédaction de La France libre. A la fin du conflit, Raymond Aron retourne dans l’enseignement (il passera par l’ENA, l’IEP de Paris, la faculté des lettres et sciences humaines de l’université de Paris, l’EPHE, le Collège de France…) et écrit régulièrement dans différents journaux et revues.

Contrairement aux idées reçues, Raymond Aron était bel et bien un homme de gauche. Passé par la SFIO dans les années 1920, il fut profondément marqué par son séjour en Allemagne, où il assista au triomphe du nazisme. Cette expérience lui inspira un profond dégoût à l’égard des régimes totalitaires. Pacifiste et socialiste dans les années 1920, sa pensée évolua vers un libéralisme assumé. Il participa notamment en 1938 au colloque Walter Lippmann qui réunissait des intellectuels et des économistes libéraux, tous venus à Paris pour débattre de l’avenir de la démocratie face à la montée des totalitarismes en Europe.

Il est important de rappeler que Raymond Aron baignait dans un milieu profondément imprégné par les pensées hégélienne et marxiste, au sein duquel l’adhésion au communisme ne faisait pas scandale tandis que l’affiliation au fascisme était inconcevable et durement condamnée. Anticommuniste et libéral, Aron faisait figure de “mauvais élève” de la gauche française, dont il se détacha définitivement après la guerre. Il s’engage au RPF en 1947, où il anime la revue Liberté de l’esprit.

À partir des années 1950, il dénonce le “conformisme marxisant” de l’intelligentsia française et la complaisance de cette dernière envers l’idéologie et le régime communistes. Il devient ainsi l’opposant principal de Jean-Paul Sartre, son ancien camarade de l’ENS et figure dominante de la décennie 1960 ; il doit à cet antagonisme sa réputation d’« intellectuel de droite ». Il énonce l’essentiel de sa critique dans son ouvrage L’Opium des intellectuels, paru en 1955.

Pour bien comprendre pourquoi la publication d’un tel livre en 1955 a pu susciter une controverse en France, il faut se remémorer le contexte. Les communistes, sortis vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, jouissaient malgré la Guerre froide d’une image positive aux yeux d’une grande part de l’opinion et des élites françaises. Les positions défendues par Aron dans cet ouvrage étaient un véritable acte de dissidence et de courage intellectuels. Porter au jour pour les critiquer les contradictions du régime communiste au-delà du rideau de fer, et surtout la complaisance des intellectuels français envers ce régime et cette idéologie, n’allait pas de soi. L’heure était à la sympathie à l’égard de l’U.R.S.S. et l’influence du marxisme pesait sur les milieux intellectuels et étudiants de ces années d’après-guerre. Jean-Paul Sartre qualifiait l’idéologie marxiste d’horizon indépassable et Maurice Merleau-Ponty la voyait comme la seule philosophie possible de l’histoire. Cette bienveillance émanant du milieu de la recherche et de l’enseignement, dont les travaux étaient souvent influencés par le P.C.F. et les conceptions marxistes, était significative. Il faut aussi rappeler l’antiaméricanisme et l’anticapitalisme des élites françaises de l’époque qui, par un relativisme parfois abject, comparaient volontiers les violences du capitalisme et de l’impérialisme américain aux violences du communisme soviétique jugées regrettables mais nécessaires pour la construction d’un avenir plus radieux. Surtout, les réalités du stalinisme étaient très peu connues en France, et de nombreux sympathisants communistes voyaient dans l’U.R.S.S. l’incarnation d’un État moderne à même de réaliser des prouesses économiques. Cette modernité supposée et les succès économiques fantasmés ont fortement influencé la culture de la gauche en France, contribuant à banaliser l’U.R.S.S. dans les esprits. Dans Le Communisme, une passion française, Marc Lazar écrit : « Le mythe soviétique, surtout à l’époque de Staline, répond à de vieilles attentes millénaristes d’égalité et de justice, de félicité et d’abondance, qui sont profondément ancrées dans notre société et notre imaginaire »[1].

Cependant, il ne faut pas voir en Aron un libéral dogmatiquement anticommuniste. Spécialiste de Karl Marx, qu’il a étudié et enseigné pendant de longues années à la Sorbonne, il nouait avec cet auteur une relation équivoque. En tant que grand connaisseur de la philosophie allemande, Aron entretenait manifestement une certaine estime à l’égard de la pensée marxiste. Il réfutait toutefois ce qu’il nommait les « prophéties » de cette pensée, dont il sut développer une critique aiguisée.

L’Opium des intellectuels est divisé en trois grandes parties. Dans la première, intitulée « Mythes politiques », Aron décrit les mythes sur lesquels repose l’idéologie de la gauche. Selon lui, la gauche serait animée par trois idées phares : la liberté contre l’arbitraire, l’organisation au service d’un ordre rationnel, et l’égalité contre les privilèges. Il dénonce également l’emprise trop importante du marxisme sur l’idéologie de la gauche, notamment en ce qui concerne la foi inconditionnelle envers un futur forcément supérieur au passé. Aron évoque ensuite le mythe de la révolution. D’après lui, la révolution consiste en la substitution soudaine par la violence d’un pouvoir à un autre. Il met en évidence le prestige inhérent à l’idée de la révolution, qui fait accroire aux révolutionnaires qu’à travers elle, tout est possible. Ainsi, la révolution induit le concept marxiste de fin de l’histoire, cible principale de la critique aronienne. La fin de l’histoire serait le stade atteint lorsque se trouve réalisé un idéal indépassable (le « bien absolu ») – idéal au nom duquel les pires actes se trouvent légitimés. Aron reproche à la gauche de ne jamais avoir eu la « sagesse de se passer d’idéal », en affirmant que « tous les régimes connus sont condamnables si on les rapporte à un idéal abstrait d’égalité ou de liberté ». Il dresse un parallèle entre le mythe de la révolution et le « culte fasciste de la violence[2] ». Dans ce chapitre, Aron a voulu « ramener la poésie idéologique à la prose de la réalité », c’est-à-dire confronter au réel la vision marxiste de la révolution et du prolétariat : « La classe ouvrière constitue-t-elle ”l’intersubjectivité authentique“ ? Peut-elle devenir la classe dirigeante ? Est-elle libérée lorsqu’un parti exerce un pouvoir absolu en son nom mais en la dépouillant des instruments de la relative et partielle libération, conquise dans la démocratie capitaliste ? Pourquoi la révolution en tant que telle constitue-t-elle un bien ? »[3]. Enfin, il déconstruit le mythe du prolétariat. L’eschatologie marxiste aurait assigné au prolétariat un rôle historique, celui de sauveur collectif, de classe élue. Le prolétariat doit, nourri par ses passions et ses souffrances, sauver l’humanité tout entière. S’il montre la difficulté réelle de définir la classe ouvrière, en mettant en avant l’absence d’homogénéité en son sein, il explique surtout que « si le malheur confère la vocation, c’est aux victimes des persécutions raciales, idéologiques, religieuses qu’elle revient aujourd’hui ».[4]

Dans la seconde partie de l’ouvrage, Aron fait référence à « l’idolâtrie de l’histoire ». Il démontre comment, pour de nombreux intellectuels français, le marxisme est considéré comme contenant la vérité définitive, comme étant la seule philosophie de l’histoire. Raymond Aron engage une critique violente de la notion marxiste de la fin de l’histoire. Selon lui, l’historien doit rendre l’histoire intelligible en cherchant à déceler le sens d’évènements historiques par nature profondément complexes, sans pour autant proclamer une conception universelle, infaillible et déterministe de l’histoire. Il ne doit donc pas lui trouver un sens, afin de ne pas réduire la complexité du monde humain à un sens unique. Il reproche également au concept de fin de l’histoire de négliger totalement la part de contingence qui a existé dans le passé. Si nous pouvons rendre le passé intelligible, nous ne pouvons pas supposer que l’avenir sera conforme aux décrets de la Raison. Le marxisme porte l’idée du déclin inéluctable du capitalisme qui laisserait nécessairement place à la réalisation du bien suprême. De manière dialectique, toute critique est disqualifiée puisque les manifestations le plus visiblement répréhensibles du marxisme sont en réalité des étapes vers l’idéal en acte. Cela explique que les intellectuels français soient peu enclins à remettre en cause les dogmes marxistes, alors que ces mêmes dogmes ont entraîné la naissance d’un régime totalitaire (le stalinisme) qui justifie ses crimes par la grandeur du but au nom duquel il les commet. Ainsi, « la fausse philosophie de l’Histoire répand le fanatisme et la fin sublime excuse les moyens horribles ».

Enfin, la dernière partie de l’ouvrage porte sur ce qu’il nomme « l’aliénation des intellectuels ». À travers le thème de la « religion séculière », Aron montre que le marxisme, comme le nazisme, peut être comparé à une religion en ce qu’il professe la victoire d’une classe élue (le prolétariat), victoire à laquelle l’humanité entière devra son salut. Aron constate que les intellectuels entreprennent de combler le vide laissé par la mort de Dieu, l’idéologie d’État se substituant à la religion.

Ainsi, Aron formule sa principale critique à l’intention de l’intelligentsia française de gauche. Selon lui, ses membres, en devenant compagnons de route du communisme, ont trahi ce qui fait l’essence même du rôle d’un intellectuel (apaiser les passions et faire triompher la raison) au nom d’une idéologie dissidente et révolutionnaire promettant une fin de l’histoire, une morale supérieure. Il dénonce de ce fait l’hypocrisie de certains intellectuels, impitoyables quand il s’agit de dénoncer les crimes et les dérives du capitalisme et de l’Occident, et soudainement aveugles ou indulgents lorsqu’il s’agit d’évoquer le régime communiste derrière le rideau de fer.

Raymond Aron était un homme des Lumières : en témoigne son combat, en plein siècle des idéologies et des guerres mondiales, en faveur de la liberté et de la raison. Dans la lignée de Montesquieu, Constant, Tocqueville, Elie Halévy, il est aujourd’hui une figure du libéralisme politique français. Ce libéralisme se fonde dans une conception plurielle et ouverte de la liberté, récusant tout système intellectuel clos (il n’existe d’ailleurs pas d’aronisme), et la rigidité qu’imposent les dogmes. À cet égard, L’Opium des intellectuels est fidèle à son auteur. Sa pensée n’est dirigée par aucune doctrine, mais par un état d’esprit, celui de vouloir insatiablement « comprendre et agir dans l’histoire au lieu de la subir ». Sa démarche ne nous offre pas de cadre fixé pour l’éternité, mais une « méthodologie de pensée réaliste, comparatiste, probabiliste et dialectique ».[5] L’Opium des intellectuels est le symbole d’un choix qui a guidé la vie intellectuelle de Raymond Aron : intégrer le camp de la responsabilité contre celui de l’utopie et de la violence. Critique, engagée envers le combat pour la liberté, la démarche de Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels n’en reste pas moins celle d’un homme mesuré et prudent face aux remous du monde qu’il tente, avec humilité, d’analyser et de comprendre.

Le fait d’avoir assisté aux premières loges à la montée du nazisme en Allemagne a sûrement joué un rôle non négligeable dans son choix de ne pas « fermer les yeux devant le monde qui l’entoure et de ne pas mettre rêves et abstractions à la place des réalités, de faire de l’expérience vécue la pierre de touche des théories ».[6] Ainsi, peu de temps avant de s’éteindre, Aron écrit dans ses Mémoires ne jamais avoir « justifié l’injustifiable pour raison dialectique ». Il fit donc, à la sortie de la guerre, le choix peu populaire de faire descendre de son piédestal l’Union soviétique et l’idéologie communiste, à un moment où le Parti communiste français était respecté et craint, les intellectuels se montrant bienveillants si ce n’est élogieux envers lui. Ce choix courageux s’imposait pour un homme qui voyait dans son rôle d’intellectuel le devoir de ne pas être aveuglé, de combattre la passion par la raison.

La question de l’arbitraire est un élément central de la pensée de Raymond Aron. Très tôt, il comprend que le totalitarisme, qu’il soit brun ou rouge, systématise toujours une violence légitimée par un idéal de l’ordre du sublime. À cela s’ajoute le fait que tous les hommes portent en eux une échelle de valeur – produit de la rencontre d’une époque et d’un individu – qu’ils considèrent comme plus ou moins juste et universelle. Comme Hobbes trois siècles auparavant, Aron admet qu’il n’y a rien de plus naturel pour l’homme que de vouloir imposer aux autres hommes ce qu’il croit et ce qu’il ressent comme étant l’idée du bien. Si chaque individu possède une vision originale et singulière du monde qui l’entoure et de ce que devrait être une société idéale, ils ont tous comme point commun de la croire universelle et légitime. Il n’y a en effet rien de plus authentique que ce qu’un individu ressent en sa chair. Chacun est susceptible d’expérimenter un moment où tout semble devenir logique et où les questions qu’il s’est toujours posées sur l’existence, l’homme et la société trouvent une résolution. Ce sentiment de clarté est mécaniquement suivi d’une question : « Si tout le monde voyait le monde aussi clairement que je le vois, ne serait-ce pas beaucoup plus simple ? ». C’est ainsi que l’arbitraire se mue en idéologie (politique, religieuse, ou les deux), et que la conception du juste de quelques-uns devient, par la force des choses, universelle et totalisante. Au nom de ce bien, de cette vérité « à la fois historique et absolue », tout est légitime, et la frontière déjà fine entre les notions de bien et de mal finit par disparaître. L’adversaire politique devient un ennemi du bien et donc un criminel : il n’est plus simplement en désaccord, il commet une faute d’ordre moral. Ainsi, celui qui s’offusquait des crimes commis au nom d’un idéal qu’il réfutait, applaudit ces mêmes crimes lorsqu’ils sont commis au nom d’un idéal qu’il juge légitime.

Cet ouvrage est donc un « livre témoin ». Publié dans un contexte de guerre froide, Aron fait preuve d’une lucidité spectaculaire. Mais L’Opium des Intellectuels offre un intérêt supplémentaire : celui d’une réflexion sur l’engagement et le rôle de l’intellectuel. En critiquant l’intelligentsia française de gauche, à qui il reproche d’avoir soutenu le parti du mensonge et des crimes au nom de la foi et de la passion idéologique, il fait l’éloge de la vérité et de la justice, de la raison et de la lucidité. Sa conclusion en témoigne : « Si la tolérance naît du doute, qu’on enseigne à douter des modèles et des utopies, à récuser les prophètes de salut, les annonciateurs de catastrophes. Appelons de nos vœux la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme. »[7]

Baptiste Gauthey
Etudiant en histoire à la Sorbonne, le sujet de recherche est l’histoire des politiques publiques environnementales

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Messages (1)

chérir la liberté

le 25 décembre 2019, 15:58 par ekaterine

La mort de Raymond Aron m'avait profondément attristée car je ne savais plus qui allait avec autant de talent défendre la recherche de la vérité, assumer la responsabilité du doute et de la tolérance, enfin défendre cette soif intarrissable de liberté que tant de totalitaires veulent étouffer. Merci au Point de suivre ce modèle de réflexion critique en ces temps périlleux de tentatives mi-révolutionnaire, mi-totalitaire.

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