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Guerre en Ukraine : de quel droit imposerait-on quoi que ce soit à des Etats souverains et des peuples libres ?

par Nicolas Lecaussin
Plus de 20 % du territoire ukrainien est occupé par les Russes. Des villes et des villages détruits, des milliers de victimes, des millions de réfugiés… Et pourtant, le service après-vente de Poutine fonctionne toujours.

La thèse d’une OTAN se précipitant, dès la fin de la guerre froide, pour s’étendre à l’Europe centrale et orientale ne correspond pas aux faits historiques

Le maître tout-puissant du Kremlin a décrété que l’Ukraine et la nation ukrainienne n’existaient pas ? Fadaises. Intox. Et de toute façon ce n’est pas le plus important. Le plus important – et là, on nous sert une fois de plus la farce préférée de l’ancien lieutenant-colonel du KGB – c’est que les Etats-Unis ont promis à la Russie, en 1990, après la chute du mur de Berlin, que l’OTAN « ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est », selon les traductions consacrées.

Or, c’est faux. Mikhaïl Gorbatchev, à l’époque encore président de l’URSS, l’a dit on ne peut plus clairement : « L’expansion de l’OTAN n’a jamais été discutée durant ces années-là… le seul sujet abordé a été la présence des troupes de l’OTAN sur le territoire est-allemand après la réunification ». Son traducteur d’alors, Pavel Palajcenko, maintenant chef du département des relations internationales de la Fondation Gorbatchev, l’a récemment et non moins clairement confirmé.

C’est aussi ce qui ressortait du discours de l’ancien secrétaire de l’OTAN, Manfred Wörner, le 17 mai 1990. Il y était question de la présence des troupes de l’Organisation (à l’exception des soldats ouest-allemands) en Allemagne de l’Est pour une certaine durée. Cela n’avait rien à voir avec les pays de l’Est et l’élargissement de l’OTAN. D’ailleurs, la thèse d’une OTAN se précipitant, dès la fin de la guerre froide, pour s’étendre à l’Europe centrale et orientale ne correspond pas aux faits historiques. En premier lieu, cette alliance – défensive – n’est pas un Politburo : elle appartient à ses États membres qui prennent leurs décisions par consensus. Plus encore, en 1997, le président Bill Clinton a refusé, plusieurs fois, l’offre de Boris Eltsine d’un « gentlemen’s agreement » selon lequel aucune ancienne république soviétique n’entrerait dans l’OTAN : « Je ne peux pas prendre d’engagements au nom de l’OTAN, et je ne suis pas dans la position de mettre mon veto, contre aucun pays quel qu’il soit, à son expansion, et encore moins de vous laisser, vous ou n’importe qui d’autre, le faire… L’OTAN fonctionne par consensus ». Enfin, l’entrée de pays d’Europe centrale et orientale n’est intervenue qu’en 1999, soit une décennie après la chute du mur de Berlin et, avant l’annexion de la Crimée par Poutine en 2014, les forces de combat terrestres de l’OTAN stationnées dans ces pays étaient insignifiants. Au moment de l’invasion de l’Ukraine en février, il y avait moins de 8 000 soldats de l’OTAN stationnés dans les pays membres, de la mer Baltique jusqu’à la mer Noire. Pas vraiment une menace pour la Russie…

Faut-il rappeler aussi qu’en diplomatie (comme en justice), une « promesse » n’a strictement aucune valeur ? Seuls les accords écrits et signés en ont. Comme par exemple le Mémorandum de Budapest (1994) que nos vendeurs de mensonges poutinistes oublient de citer. Pourtant, la Russie l’a bien signé, reconnaissant l’intégrité territoriale de l’Ukraine, qui en échange renonçait à son arsenal nucléaire. Faut-il rappeler d’autres documents dans lesquels la Russie fut associée à l’élargissement de l’OTAN, obtenant des contreparties notables : le Partenariat pour la paix (1994), l’Acte fondateur OTAN-Russie (1997) et un Conseil OTAN-Russie (2002), avec un champ de coopération élargi ? Sans oublier que, lorsque les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN décidèrent de déployer une défense antimissile, ils proposèrent à la Russie de coopérer. C’était en en 2013. Poutine avait refusé.

Par quelle étrange morale, surtout quand on est soi-même bien au chaud sous protection, s’offusquerait-on de ce qu’un pays menacé cherche à se défendre ?

Prétendue promesse donc au sujet de l’OTAN et vrai mensonge. Il s’ajoute aux autres, censés « justifier » l’envahissement de l’Ukraine. Mais c’est un leurre qui voudrait nous détourner du problème de fond : de quel droit empêcherait-on, et même voudrait-on empêcher, des pays indépendants, démocratiques, souverains et des peuples libres d’adhérer à l’OTAN, ou d’ailleurs à toute autre organisation internationale ? Par quelle étrange morale, surtout quand on est soi-même bien au chaud sous protection, s’offusquerait-on de ce qu’un pays menacé cherche à se défendre ? De quelle curieuse éthique peut-on se réclamer pour approuver le dépeçage d’un Etat, comme l’a fait un vieil embaumé de la politique, l’ancien Secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger, soutenant que l’Ukraine devrait céder une partie de son territoire ? A-t-on déjà oublié que la « doctrine Kissinger » n’a fait que revigorer l’impérialisme de l’URSS qui, durant les années 1970, s’est imposé encore plus durement en Asie, en Amérique latine et en Afrique ? Alors que, comme l’explique très bien Thierry Wolton dans son « Histoire mondiale du communisme », M. Kissinger a renforcé la dictature chinoise en lui livrant des secrets militaires et des informations satellitaires ? Comment nos poutinolâtres réagiraient-ils si Kissinger disait trouver normal que l’Italie revendique la Corse, que l’Allemagne veuille récupérer l’Alsace… et que la France, ne lésinons pas, débarque en Louisiane pour y rétablir ses droits ?

Quand on ne voit plus les peuples, leurs existences, leurs souffrances que comme des accessoires pour se faire un nom dans l’Histoire, quand toute compassion a disparu (rappelons que le mot signifie « souffrir avec » et non avoir pitié) dans l’âpreté des ambitions ou la glaciation des tactiques politiques, quand on ne fait que calculer sans plus rien sentir, on devient un robot de la politique et un ennemi des peuples.

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