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Le chantier de la réforme des retraites : vers un nouveau Flamanville ?
UN PILOTAGE MAL CONDUIT

(deuxième partie)

Après avoir présenté dans une première partie les fondements fragiles de la réforme des retraites ainsi que les inconséquences de sa gouvernance, voici les risques soulevés par un calendrier flou et les défauts d’un paritarisme typiquement français qui empêche les vraies réformes. La voie de la nationalisation est toute tracée.

1 – Qu’il l’admette ou non, le chef de l’État part avec un très lourd handicap vis-à-vis des retraités. En effet, même si le candidat avait bien inscrit dans son programme la majoration de la CSG, les retraités ont vécu douloureusement le fait de l’acquitter sans compensation aucune, alors que tous les autres redevables ou presque se sont vu reconnaître de substantielles compensations. Mais surtout ce qu’ils ne pardonnent pas au Président, c’est de leur avoir effrontément menti lorsqu’il leur a solennellement promis à plusieurs reprises, tant comme candidat que comme Président, la garantie de leur pouvoir d’achat ("on ne fera pas d’économies sur le dos des retraités"), alors qu’un dimanche soir, le 26 août 2018, il reniait sa promesse en gelant indûment les pensions pour 2019, avant de reconduire son mensonge sur 2020. Maintenant les retraités savent parfaitement ce que vaut la parole présidentielle à leur égard et leur défiance s’est étendue à un certain nombre d’actifs qui mettent aujourd’hui ouvertement en doute les promesses qui leur sont faites.

2– Le calendrier de la réforme a été d’emblée mal posé. D’abord par rapport au quinquennat, puisque le pouvoir savait dès l’origine que cette réforme serait la plus importante et la plus délicate du mandat présidentiel. Tout le temps perdu à hésiter, à faire croire qu’on débat alors que chacun ne parle que de son côté, à dire oui les jours pairs et non les jours impairs, à empiler sans gêne aucune les contradictions selon les interlocuteurs et finalement à souffler le chaud et le froid... cette manière d’agir se retourne inévitablement contre son promoteur, coupable de ne pas avoir donné une priorité calendaire absolue à cette réforme capitale. Dans l’année même de l’élection et dans la sidération du séisme électoral de 2017, le projet n’aurait rencontré que des oppositions meurtries et dispersées et son adoption n’aurait sans doute pas traîné sur plusieurs années. Mauvais choix calendaire aussi quant à l’année civile : on ne place pas une réforme aussi sensible à la rentrée parlementaire d’automne, à quelques semaines de tir des fêtes de fin d’année, si importantes pour toute l’activité économique du commerce, comme pour les Français attachés aux retrouvailles familiales.

3 – L’épisode de la démission Delevoye est proprement pitoyable, révélant l’amateurisme de tous les promoteurs directs du projet, éclaboussant tant l’entourage présidentiel et le gouvernemental que les autorités judiciaires et administratives chargées de veiller à la parfaite indépendance du haut-commissaire. Laddition est d’autant plus lourde qu’au début du quinquennat, on a clamé urbi et orbi que c’en était fini des pratiques anciennes et que la Nouvelle République, c’était désormais la clarté, la transparence et l’intégrité au pouvoir.

4 – Il faut avoir un piètre sens de la manœuvre et de la stratégie pour ajouter au programme, déjà ambitieux, d’une réforme présentée comme systémique, la grenade dégoupillée d’une réforme paramétrique nécessitant un effort préalable et annuel d’une bonne dizaine de milliards d’euros pour remettre le système à flot. Surtout quand cet ajout imprévu provient d’une grossière erreur de prévision, qui avait fait croire au candidat – pas trop curieux quand même ! - que la réforme n’avait besoin d’aucun rééquilibrage préalable. Cela souligne une nouvelle fois le haut degré d’improvisation qui semble avoir présidé à cette réforme, dont on ignore toujours deux ans après son lancement le plan-masse financier, ce qui inquiète inévitablement tous les Français profondément anxieux sur leur sort.

5 – On reste atterré que la question de l’âge-pivot puisse être clivante au point – contre tout bon sens - de diviser les Français et de les jeter dans la rue. En effet, qui peut contester que la progression générale de l’espérance de vie entraîne inévitablement une augmentation de la durée de vie en retraite, laquelle doit évidemment être financée d’une manière ou d’une autre ? Rrappelons d’ailleurs que les syndicats réformistes qui ont fait de cet âge-pivot une sorte de ligne rouge n’ont pas hésité eux-mêmes en 2015 à la franchir tous ensemble, lorsqu’ils l’ont tout simplement instituée en même temps que le gel relatif des pensions, au sein de l’Agirc-Arrco, la plus importante des caisses de retraites privées. Tout observateur sérieux savait que, dès cet instant, l’État s’engouffrerait dans la brèche en se servant de cet exemple pour imposer lui-même bien d’autres sacrifices aux actifs et aux retraités.

6 – La reconnaissance de la pénibilité participe incontestablement de la justice et de l’égalité, mais comment se satisfaire d’un dispositif aussi compliqué que minimal, quand on sait que la bonification maximale n’excédera pas deux ans, alors que les cadres vivent en moyenne six à sept ans de plus que les salariés confrontés aux tâches les plus pénibles ?

7 - Par le biais des bonus d’entrée, des revalorisations massives de carrières déjà actées pour l’enseignement, mais qui gagneront inévitablement l’hôpital et tous ceux des autres corps qui refuseront de se voir déclassés par les concessions précitées et par les allongements accordés sur des transitions déjà longues, on s’aperçoit qu’on est en train - dans le temps, comme dans les montants - de reconstituer sournoisement tout le monde des privilèges qu’on avait promis d’abolir. Et comme toujours, le seul secteur pour lequel la grève est non seulement coûteuse, mais périlleuse, supportera tout le poids d’une réforme que son maigre pouvoir de nuisance ne lui permet pas de contourner, d’amender ou d’éviter.

8 – Cette réforme enterrera définitivement le paritarisme, miné par ses confrontations intestines et sans doute coupable de ne pas voir vu ce que la participation des retraités aurait pu lui apporter comme surplus d’équilibre et de légitimité. La réforme va sceller définitivement la nationalisation du régime des retraites. Ainsi, en quelques décennies, l’État aura-t-il pris le contrôle de la quasi-totalité de notre système social : maladie, chômage et retraite. Quand on voit :
- où la puissance publique a mené l’hôpital, les déserts médicaux que son aveuglement a créés,
- son incapacité à ramener le chômage aux étiages internationaux, l’immense gâchis des seniors parqués dans de longs couloirs d’inactivité sans issue,
- les trous abyssaux que l’État a creusés dans ses propres régimes de retraite, comme ceux dont il assure les frasques à subventions ouvertes,
- les dérives de plus en plus inquiétantes d’une politique budgétaire jamais maîtrisée,
- le désastre industriel (dixit la Cour des comptes !) du régime social des indépendants ;
- la passivité de la puissance publique pour traquer et sanctionner la fraude notamment sociale,
on peut être légitimement inquiet de ce monopole général d’État. Surtout si on y ajoute le renforcement préoccupant d’une réglementation de l’assurance-vie qui laisse à craindre que tout le dispositif de crise envisagé, qui permet aux assureurs de faire scélératement main basse sur les profits non distribués, ne soit pas avancé par hasard. Plus grave encore, cela montre que l’État est prêt à tout pour complaire aux assureurs et aux financiers au détriment de tous ceux qui ont naïvement cru pouvoir leur faire confiance.

CONCLUSION

La réforme en cours se présente donc encore comme un immense chantier, dont on n’est pas absolument sûr qu’il parvienne à son terme. Et quand bien même il y parviendrait, on peut craindre dés à présent qu’il s’agisse d’une énième réforme "Canada Dry", de celles qui font beaucoup de bruit, coûtent beaucoup d’argent (cf. avis de la Cour des comptes sur la réforme Soubie) sans donner de résultats probants. À voir toutes les concessions, toutes les dérogations, tous les délais accordés au secteur public, les Français du secteur privé sont fondés à se demander si, une fois de plus, on ne leur propose pas un immense marché de dupes. Qui peut assurer aujourd’hui qu’après la réforme, les Français seront plus égaux, que la plupart des injustices auront disparu et que les retraites ne coûteront pas plus cher qu’à présent ? Entretemps on aura accentué les fractures que les gilets jaunes ont mises en évidence. On aura mis à feu et à sang un pays qu’une réforme moins tapageuse mais mieux réfléchie, autour de la constitution de trois blocs homogènes – salariés du privé, salariés du public et travailleurs non salariés (agriculteurs, commerçants, artisans, professions libérales et apparentés) – aurait sans doute moins traumatisé. Une approche plus modeste, mais pas moins ambitieuse, respectueuse des spécificités de chaque métier, aurait facilité l’acceptation des changements requis, notamment la nécessité de rogner progressivement les écarts dûs à des privilèges d’une autre époque. On a préféré mélanger tous les brouets, même les plus toxiques, dans une immense cuve, en espérant créer un nectar. Si les capitulations en cascade du pouvoir continuent à vider le projet du peu de sens qui lui reste, rendez-vous peut être pris à plus ou moins long terme : l’injustice et le coût insensé de cette réforme finiront par faire entrer l’opinion publique en éruption.

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