La nouvelle politique internationale de l’administration Trump, que l’on peut qualifier d’imprévisible, ne fournit plus à ses alliés européens des garanties de sécurité suffisantes. La menace russe s’accentuant sur les pays d’Europe centrale et orientale, il devient presque vital pour eux de se réarmer. C’est le cas de la Pologne, qui a acté le renforcement de sa défense dès 2022 et qui vient de passer une vitesse supplémentaire en ce début d’année 2025. Pour son Premier ministre, Donald Tusk, il n’y a « aucun doute que la Russie se réarme massivement en préparation d’une confrontation, non seulement avec l’Ukraine mais également avec quelqu’un de beaucoup plus gros ».
Une part de la défense dans le PIB en constante augmentation depuis 2022
Avec l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, la Pologne a pris conscience de la nécessité de se protéger et de renforcer son outil de défense, mais c’est bien l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022 qui marque un tournant pour la défense polonaise. En mars 2022, une loi « sur la défense de la Nation » est adoptée par la Sejm, l’Assemblée nationale. Les crédits accordés à l’armée se renforcent alors considérablement. De 10,1 milliards de dollars constants en 2014 puis de 15 milliards en 2021, le budget militaire polonais grimpe à 34,9 milliards en 2024. En pourcentage du produit intérieur brut (PIB), les dépenses militaires sont passées de 1,88 % en 2014 à 2,23 % en 2022 puis 3,26 % en 2023, 4,12 % en 2024 et probablement 4,7 % en 2025. L’objectif est d’atteindre 5 % du PIB, ce qui ferait de la Pologne le pays d’Europe qui dépense le plus pour sa défense par rapport à sa richesse, et de loin. L’effort est d’autant plus important que le PIB du pays a beaucoup augmenté en dix ans, passant de 539 milliards de dollars en 2014 à 811 milliards en 2024.
Cette mobilisation pour les dépenses militaires doit être inscrite dans le marbre. Début mars, le président de la République Andrzej Duda a déclaré avoir soumis à la Sejm un amendement constitutionnel fixant le taux de dépenses militaires minimum à 4 % du PIB.
Armée de 500 000 hommes et arme nucléaire
La hausse constante et massive du budget militaire vise à faire de l’armée polonaise la plus grande armée de terre d’Europe. Le 7 mars, devant les députés, le premier ministre Donald Tusk a dit souhaiter que la Pologne obtienne l’arme nucléaire, ou du moins soit protégée par le parapluie nucléaire français évoqué par Emmanuel Macron. Il a déclaré que « la Pologne doit se doter des capacités les plus modernes, y compris en matière d’armes nucléaires et d’armes modernes non conventionnelles. […] Il s’agit d’une course à la sécurité, et non à la guerre ». Dans ce contexte, Donald Tusk s’est également dit favorable au retrait de la Pologne du traité d’Ottawa interdisant les mines antipersonnelles, pour éventuellement poser des champs de mines le long des frontières biélorusse et russe. De son côté, le président Duda a appelé les Etats-Unis à transférer des armes nucléaires sur le sol polonais : « Je pense que ce n’est pas seulement parce que le moment est venu, mais aussi parce qu’il serait plus sûr que ces armes soient déjà ici » ; il rappelle que la Russie a déménagé une partie de son arsenal nucléaire en Biélorussie « sans demander la permission à personne ».
La Pologne se réarme et renouvelle massivement son arsenal militaire. Une grande proportion de son matériel date de l’époque soviétique, c’est pourquoi elle affirme, dans une projection pour 2032, vouloir renouveler entièrement ses équipements – chars, blindés, lance-roquettes – avec des systèmes occidentaux modernes, et en augmenter le nombre. Elle a par ailleurs transféré une partie de son arsenal soviétique à l’Ukraine.
Un autre objectif est de porter les effectifs des troupes à 500 000 soldats, contre environ 200 000 à l’heure actuelle. Aussi, outre le recrutement, Donald Tusk envisage-t-il la création d’un « modèle permettant à tous les hommes adultes de Pologne de s’entraîner à la guerre et de disposer d’une réserve suffisante pour faire face à d’éventuelles menaces » d’ici la fin de l’année. « Tout homme en bonne santé devrait vouloir s’entraîner pour être en mesure de défendre la patrie en cas de besoin. Nous le préparerons de manière à ce qu’il ne soit pas un fardeau pour les gens. » Ce n’est pas un simple retour du service militaire, qui a pris fin en 2008 sous… Donald Tusk, qui a déjà été premier ministre de 2007 à 2014 :  il s’agit de créer une grande armée de réservistes.
Une volonté forte mais des risques de blocage
Certes, la volonté polonaise de se constituer une défense imposante est forte. Mais elle peut se heurter à deux problèmes. Le premier, avec les Etats-Unis. La Pologne compte un nombre important de bases militaires américaines sur son sol, ce qui fait d’elle un partenaire de premier plan dans le cadre de l’OTAN, mais le caractère imprévisible de l’administration Trump pourrait faire voler en éclat cette entente qu’elle entend pourtant préserver. Son armement dépend beaucoup des entreprises américaines. Hélicoptères, avions de chasse, missiles et bien d’autres équipements sont américains. A l’automne 2022, elle avait passé pour 20 milliards de dollars de commandes militaires aux Etats-Unis. S’ils se retiraient d’Europe, pourrait-elle utiliser cette partie de son arsenal ? La réponse est probablement oui, les Etats-Unis étant omniprésents sur son territoire. Donald Trump vantait d’ailleurs la Pologne comme un bon élève de l’OTAN. Toutefois, un risque demeure. Pete Hegseth, le secrétaire américain à la Défense, a déclaré lors d’un déplacement à Varsovie que « les Européens ne pourront pas compter éternellement sur la présence de troupes américaines sur leur continent. » Il envisage de diminuer le budget de l’armée américaine, ce qui pourrait signifier un amaigrissement des troupes positionnées en Europe de l’Est. Qui plus est, avec la nouvelle doctrine Trump, si un pays de l’OTAN autre que la Pologne (comme l’un des pays Baltes) était attaqué par la Russie ou si le conflit en Ukraine s’accentuait, si les forces russes se rapprochaient des frontières de l’OTAN, les Etats-Unis s’engageraient-ils dans ce type de conflit et autoriseraient-ils les autres pays de l’OTAN à utiliser des équipements estampillés USA ? Bien qu’encore théorique, la question doit être posée. Dans cette optique, l’achat de matériel militaire devrait être prioritairement européen.
L’autre problème, moins hypothétique, est celui des finances de l’Etat. La hausse de la dépense militaire accompagne celle de la dépense publique. En 2023, le taux de dépense des administrations publiques polonaises était de 46,7 % du PIB (contre 57,3 % en France). La même année, le déficit public atteignait 5,1 % du PIB, classant la Pologne dans les mauvais élèves de l’UE avec la France, la Hongrie, la Roumanie, l’Italie, la Belgique, l’Estonie, l’Espagne, la Slovénie, la République Tchèque et la Slovaquie. Si la dette publique en Pologne est l’une des plus faibles de l’UE, à 53,5 % au troisième trimestre 2024 contre 113,8 % en France et 136,3 % en Italie, elle augmente considérablement par rapport aux dernières années (48,6 % au 3e trimestre 2023, soit + 4,9 points en une année).
Des économistes polonais s’inquiètent de tout cela. Le projet de budget pour 2025 adopté par le gouvernement prévoit que le déficit s’élèvera à 289 milliards de zlotys (PLN) pour des recettes de l’État fixées à 632,6 milliards PLN et des dépenses maximales à 921,6 milliards PLN. Selon les économistes du Forum pour le développement civique, la loi budgétaire prévoit également un niveau record de dépenses publiques. Pour autant, le responsable n’en est pas le budget militaire, mais (comme en France) les dépenses sociales et en particulier les dépenses de retraites qui ont explosé ces dernières années. Ces économistes plaident pour des coupes budgétaires dans les pensions de et les prestations sociales ainsi que pour un recul de l’âge de départ à la retraite. Comme la France, la Pologne va devoir, pour pouvoir augmenter le budget de l’armée, faire des choix afin de stabiliser ses dépenses dans les autres secteurs.
Les efforts militaires polonais se concentrent sur l’armée de terre, et dans une moindre mesure sur l’armée de l’air. La marine, en revanche, est délaissée car jugée peu pertinente dans une attaque russe. Aussi, la Pologne s’arme pour devenir une force majeure au sein d’une alliance, actuellement atlantique, mais potentiellement européenne. Car c’est bien une alliance militaire qui peut contrer la menace russe et faire plier les revendications impérialistes de Vladimir Poutine.
4 commentaires
Se défendre oui, se laisser entraîner dans les bisbilles historiques entre les pays-de-l’est et la Russie, non. Les Polonais ont bien le droit de se réarmer s’ils le jugent utile. Mais ceux qui s’imaginent qu’une “bonne guerre” remettra les compteurs économiques à zéro se leurrent. Des régions comme l’Ukraine risquent plutôt de se retrouver durablement dépeuplées et appauvries. En outre, sacrifier la jeunesse à l’heure où la démographie s’effondre ne semble pas une super idée stratégique.
les pays se défendent car la Russie de Poutine est un danger
“bon élève de l’OTAN” signifie assujetti aux USA. Les Polonais le sont déjà en matière d’aviation aux dépens du Rafale et leurs achats d’avions américains les oblige encore à dépendre en tout des USA pour les faire voler à prix exorbitant .
A part les hommes, qu’y a-t’il d’Européen dans leurs Armées. Aucun doute sr la vaillance des Polonais qui ont si long temps victimes du Communisme qu’ils persistent à craindre la Russie. La dépendance sera la même pour le nucléaire.
élève de l’OTAN signifie être protégé