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Souveraineté numérique : il vaut mieux favoriser la liberté, la concurrence et l’innovation

La souveraineté numérique est un argument politique de protection. Derrière cette volonté se cachent des velléités protectionnistes et de l’interventionnisme politique.
Les tentatives pour lancer des plateformes numériques ont été nombreuses, avec autant d’échecs. Cela pour deux raisons : l’interventionnisme et le dirigisme étatiques. S’y ajoute le fait que ces politiques souhaitent copier des outils numériques déjà existants et performants, sans en avoir les moyens. Ces échecs ont générés des pertes qui se chiffrent en dizaines de millions d’euros d’argent public.

L’IREF propose :
• de réduire l’inflation législative et réglementaire concernant les nouvelles technologies
• d’en finir avec le protectionnisme sous couvert de protection des données ou de « souveraineté numérique »
• de laisser faire les acteurs et le marché sans que l’Etat interfère dans des choix économiques
• de réduire les taxes, les normes et la législation enserrant les nouvelles technologies et internet
• de prôner un véritable marché économique unique au sein de l’Union européenne.

La souveraineté numérique est pour nos responsables politiques, français et européens, l’un des enjeux du futur dans ce domaine. Elle a donné lieu à de nombreux projets, qui tous trahissent d’une part la crainte d’une ingérence en Europe d’entreprises « trop puissantes », et d’autre part une peur politique envers l’usage des données. Cette aspiration à la souveraineté numérique inspire souvent des propositions protectionnistes, des réglementations supplémentaires, et un interventionnisme économique qui a échoué par le passé. Il semblerait plus judicieux de laisser faire le marché, de laisser se développer librement l’innovation, afin qu’un champion européen voie le jour.

L’expression « souveraineté numérique » est apparue il y a une dizaine d’années. En 2011 Pierre Bellanger, le président de Skyrock, a clairement défini la notion dans un entretien accordé à la revue Le Débat, puis dans une tribune parue dans Les Échos. La souveraineté numérique, c’est « la maîtrise de notre présent et de notre destin tels qu’ils se manifestent et s’orientent par l’usage des technologies et des réseaux informatiques ».
L’objectif affiché pour établir une souveraineté numérique, grâce à une alliance entre des entreprises spécialisées et la puissance publique, est de protéger la France et l’Europe d’une ingérence étrangère. Pierre Bellanger, lors de la consultation publique sur la création d’un Conseil national du numérique, indiquait : « Pas de souveraineté nationale sans souveraineté numérique. L’internet est un réseau mondial sous contrôle des États-Unis. Les entreprises américaines y sont le plus souvent dominantes. La dépendance et le transfert de valeur occasionnés par ce déséquilibre doivent amener les pouvoirs publics à mettre en œuvre une politique industrielle de l’internet. »
Ces mots ont de quoi inquiéter. Ils laissent craindre que notre Etat ne veuille élaborer un plan, encore un, dans un domaine où ses compétences ne semblent pas d’une solidité à toute épreuve. On a du mal à imaginer la France concurrencer Google. Preuve en est qu’un des fleurons de la souveraineté numérique française est… Qwant, moteur de recherche inutilisé, gouffre financier qui plus est.

I- La souveraineté numérique, européenne et française : protectionnisme et interventionnisme économique

A- Objectif politique protectionniste

L’objectif de l’UE est d’acquérir une compétence industrielle et réglementaire européenne permettant de pouvoir se passer des solutions technologiques extérieures. Les Gafam ne sont pas bien perçus par les responsables politiques. Pourtant, pendant la crise du coronavirus, à la différence des masques ou du gel hydroalcoolique, les outils numériques ont toujours été disponibles. Ce n’est pas la nationalité des fournisseurs de ces outils qui a importé, mais la capacité de ces outils à tenir la charge des usages (robustesse des développements informatiques, cybersécurité, infrastructures redondantes et distribuées, etc.). En matière de numérique, l’enseignement à tirer de la crise devrait porter avant tout sur la nécessité de compléter la transformation numérique du pays avant de s’inquiéter de la nationalité des outils numériques utilisés. Cependant beaucoup de nos responsables politiques préfèrent faire ressortir la dépendance de l’Europe envers des solutions technologiques étrangères et on a observé un net désir de réagir. Il s’est traduit par une volonté très affirmée d’orienter la production de certaines entreprises en ce sens.
La manière d’atteindre cet objectif relève de choix politiques. Chaque pays ayant sa propre conception des politiques publiques à mener, et des plans à valider, l’harmonisation en la matière semble encore incertaine, voire lointaine. Mais, si des politiques publiques européennes protectionnistes voient le jour, il est possible de craindre un accès réduit, ou plus difficile, aux technologies innovantes qui ont permis de traverser la crise du COVID plus aisément. Prenons l’exemple du télétravail et des visioconférences qui ont aidé l’Europe, et l’aident encore, à traverser la crise : ce sont Zoom ou Google Meet qui ont cartonné, et ils sont américains ; Skype a également été utilisé mais moins ; il est d’origine européenne, mais a été racheté par Microsoft, et en tout état de cause il n’est pas né d’une volonté étatique.
Les politiques de souveraineté économique se font souvent par des subventions à des entreprises choisies politiquement, ou par de nouvelles règles et obligations régissant certains modèles commerciaux en ligne, sans que l’Etat se préoccupe trop d’en examiner les conséquences ni d’évaluer correctement leurs résultats, positifs ou négatifs. Il en va de même dans le secteur numérique : les stratégies s’imposent toutes par le biais de l’Etat, l’Etat français seul ou en coopération avec d’autres membres de l’UE. Avec des conceptions étatiques, des subventions étatiques, des plans étatiques. A aucun moment il n’est envisagé de laisser faire les entreprises privées et encore moins de les aider en leur donnant plus de liberté, en les taxant moins, en les libérant d’un bon paquet de normes et règlements dont l’utilité reste à prouver.
Au surplus, une telle traduction de la souveraineté risque d’entraîner l’Europe dans une spirale protectionniste alimentant une guerre commerciale avec les autres régions du monde, à commencer par les Etats-Unis qui ne sont pas dupes du discours “souverainiste”.

B- Le dilemme des données ou la peur politique

La peur des responsables politiques français et européens est principalement liée à la question des données et de leur protection. Le problème, c’est qu’elles sont nécessaires pour assurer le bon fonctionnement des sociétés numériques, y compris par exemple des éditeurs de presse en ligne. S’attaquer à cela, c’est s’attaquer à la gratuité des services.
Il y a en effet deux possibilité sur le marché : un service gratuit, avec de la publicité et un traitement des données comme chez Google, Facebook, Twitter et tous les éditeurs de presse en ligne reposant sur de la publicité en ligne ; ou un service payant, sans publicité mais faisant néanmoins intervenir un traitement des données.
Si la publicité en ligne est souvent associée à un traitement des données plus poussé, du fait du ciblage publicitaire, l’expérience montre que les consommateurs sont peu enclins à payer des services qu’ils pourraient obtenir gratuitement.
Si l’Etat et les élus se montrent défiants envers l’utilisation des données faite par les sociétés numériques, ce n’est pas (ou moins) le cas du consommateur. Lui, au contraire, se méfierait plutôt des services de l’Etat et de la possible utilisation de ses données personnelles par celui-ci. En témoigne par exemple le flop de l’application StopCovid, ou encore la méfiance à l’encontre des compteurs Linky. L’Etat critique la gestion privée des données numériques, mais agit de la même façon, voire de façon plus inquiétante. Il est plus à craindre car il dispose du pouvoir de contrindre pour l’exercice duquel il pourrait utiliser les données à sa portée. Certes, la crainte en matière de vie privée qu’implique l’accès à des services informatiques est parfaitement compréhensible. Ce problème doit être pris en compte par les entreprises du net pour qu’elles adaptent leur système de fonctionnement et de protection. A défaut, la puissance publique se charge de réguler cet aspect par l’instauration de dispositifs complexes, coûteux, et contraires à la liberté des communications .
D’ailleurs, d’ores et déjà les entreprises du numérique offrent aux utilisateurs les moyens de protéger complètement leurs données. Elles ne mettent aucune barrière au traitement des données qu’elles collectent, et proposent des fonctionnalités de portabilité tout à faite ergonomiques (par exemple celles de Google TakeOut ou de Twitter) qui permettent à l’usager de télécharger ses données, voire de les faire traiter par une entreprise tierce. Mais le marché ne répond pas à cette offre possible, du moins pour le moment.

C- L’Institut de la souveraineté numérique

L’Institut de la souveraineté numérique est un outil de l’Etat français, présidé par Didier Renard. Il est dirigé par Bernard Benhamou, ancien délégué aux usages de l’internet au ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, et sherpa de l’ambassadeur de France aux Nations unies sur les questions numériques . Il n’a pas de parcours industriel dans le numérique mais il est le technocrate qui parle à l’oreille des décideurs politiques.
M. Benhamou a contribué à la création (en 2014) de cet institut par l’intermédiaire de l’opérateur de cloud souverain financé par l’Etat français, Cloudwatt . Ce dernier a fermé en février 2020, après avoir englouti des millions d’euros d’investissements inutiles.
L’Institut de la souveraineté numérique a pour but de « Promouvoir de nouvelles formes de souveraineté pour l’Europe numérique ». L’objectif est de « fédérer l’ensemble des acteurs concernés par les mutations numériques de nos sociétés (de l’énergie aux transports, de la maîtrise de l’environnement à la Culture…) et de faire connaître les nouveaux enjeux de la souveraineté numérique auprès des acteurs publics, des acteurs industriels ainsi que des citoyens. L’ambition de l’Institut de la Souveraineté Numérique, avec l’appui de chercheurs et d’experts, (historiens, scientifiques, économistes, entrepreneurs, sociologues, philosophes) est d’imaginer de nouvelles formes de rapports économiques et sociaux à l’âge du numérique. Le rôle de l’Institut sera aussi de proposer des mesures technologiques, juridiques et politiques qui permettront de faire valoir la souveraineté numérique sur l’ensemble de nos ressources numériques et en particulier sur nos données. Il s’agit en effet, en accord avec les principes et valeurs européennes de liberté et de transparence, de promouvoir les enjeux de la souveraineté numérique en France et plus largement en Europe . »
On a donc ici un institut, au financement public, qui fait du militantisme pro-souveraineté numérique, sans autre réel argument que la peur des Gafam.
Pourtant, l’histoire récente démontre suffisamment que les tentatives politiques de créer des « champions » du numérique français ont toutes échoué.

II- Les tentatives pour créer des leaders numériques franco-européens : une série d’échecs

A- Quaero

Quaero était un programme de recherche et d’innovation lancé le 26 octobre 2004, destiné à développer des « outils intégrés de gestion des contenus multimédias », dont des extensions multimédias pour des moteurs de recherche nouvelle génération. Lancé par la France et soutenu par Oséo (EPIC, public), le programme incluait une participation allemande.
Il était né d’une volonté politique de relancer de grands programmes d’innovation industrielle et de réagir face à la montée en puissance des moteurs de recherche américains comme Google ou Yahoo ! (à l’époque). Il devait, à terme, créer un nouveau moteur de recherche.
Les principaux secteurs visés par le programme étaient :

> les portails et outils de recherche et de navigation de documents multimédia grand public,

> les outils pour la numérisation, l’enrichissement et la diffusion du patrimoine audiovisuel et des bibliothèques numériques,

> les solutions professionnelles intégrées de gestion de contenus audiovisuels et de métadonnées.
Pour atteindre ses objectifs, le programme s’est appuyé sur un consortium d’une vingtaine de partenaires et sur une aide d’environ 100 millions d’euros apportée par l’agence de financement public Odéo. Il a également reçu 90 millions d’euros de l’Agence de l’innovation industrielle . Le budget total, avec des apports d’autres participants, a été d’environ 200 millions d’euros.
Mais tout cet argent n’a pas suffi. En 2008, Quaero a reçu, de la France, une aide supplémentaire de 99 M€ validée par l’UE.
Quaero a été identifié comme l’arme européenne anti-Google et a aussitôt fait l’objet de critiques : trop gros, trop cher et piloté par un acteur industriel, Thomson, jugé illégitime. En somme, une usine à gaz et un échec annoncé dès la création.
Stéphane Distinguin, fondateur de FaberNovel, start-up spécialisée dans les contenus interactifs, se désolait de ce projet qui « est parti avec une approche très étatique, très arrogante et va coûter cher à la collectivité, avec au bout du compte de petits projets. Car j’imagine très mal voir sortir des innovations de rupture . » La suite des événements lui a donné raison.
Dès 2006, l’Allemagne et des entreprises allemandes s’étaient retirées du projet, qui n’était plus que français. L’affaire s’est terminée en 2013 : un échec cuisant et des millions d’argent public gaspillés.

B- Andromède

Andromède est le nom du projet de « cloud souverain » lancé à l’initiative du gouvernement de François Fillon en 2011.
L’idée de départ remonte à 2009, lorsque le Premier ministre expliquait vouloir créer un grand partenariat de « cloud computing » entre public et privé, dans le cadre des Investissements d’avenir : « Il faut absolument que nous soyons capables de développer une alternative française et européenne dans ce domaine, qui connaît un développement exponentiel, que les Nord-Américains dominent actuellement . » Une société devait se former autour de trois acteurs français de l’informatique et des télécommunications : Orange, Thales et Dassault Systèmes. Le financement de ce projet (150 millions d’euros) devait être réalisé via les Investissements d’avenir (dits aussi Grand emprunt) avec la Caisse des dépôts comme actionnaire majoritaire (un tiers du capital). Mais à la suite d’un désaccord entre Orange et Dassault Systèmes, le projet initial Andromède a été abandonné. Il s’est divisé en deux autres projets, deux entreprises de cloud : Numergy , et Cloudwatt .
Numergy a été créée le 5 septembre 2012. C’était un projet de cloud souverain financé par la France dans le cadre des investissements d’avenir, suite à la « scission » du projet Andromède. Elle était au départ détenue à 20 % par Bull, à 47 % par SFR et 33 % par l’État via la Caisse des dépôts et consignations.
Le cloud souverain français avait comme objectif de proposer aux entreprises et organisations publiques une offre garantissant la localisation et la confidentialité des données. Il se posait comme une alternative aux solutions mises en œuvre par des groupes français ou étrangers, notamment ceux soumis à la juridiction américaine - par exemple Patriot Act, loi obligeant les fournisseurs américains à répondre aux demandes de la justice américaine d’accès à des données, étant observé qu’à cet égard les principales entreprises du numérique américaines font preuve d’une grande transparence en publiant régulièrement les données relatives aux nombres de demandes d’accès et de communications de données par des autorités, un niveau de transparence que l’on aimerait voir de la part des entreprises européennes (par exemple des opérateurs de télécommunications).

Après trois années de fonctionnement, Numergy a été placée sous procédure de sauvegarde le 13 octobre 2015. Son chiffre d’affaires était très inférieur à celui que l’on espérait et il y avait un risque que les salariés ne puissent plus être payés. Elle a été totalement absorbée par SFR le 25 janvier 2016.
L’entreprise Cloudwatt a été créée le 6 septembre 2012 par Orange et Thales (avec un fort soutien de la Caisse des dépôts et consignations). Fleur Pellerin, à l’époque ministre déléguée chargée des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique, avait précisé l’engagement du gouvernement en matière de « cloud computing », technologie qu’elle qualifiait d’« enjeu majeur pour la compétitivité des entreprises ».
Initialement, chacun de ces deux clouds était valorisé à hauteur de 225 millions d’euros. En 2014, Cloudwatt n’aurait généré que 2 millions d’euros de recettes. Numergy, avec 6 millions d’euros de recettes en 2014, visait l’équilibre financier pour 2017.
La première tentative, Andromède, a été un échec. Et la division entre Orange et Dassault entrainant la naissance de deux clouds distincts, l’a été également.
Financée notamment par l’Etat et les contribuables pour au moins 75 millions d’euros, Cloudwatt a fermé définitivement début 2020. « A compter du 1er février 2020, la plateforme Cloudwatt sera désactivée et sans action de votre part vos données seront définitivement effacées et non récupérables », a averti la société dans un message destiné à ses clients, relayé sur Twitter et par mail fin juillet 2019.
Cette annonce n’a pas surpris. Cloudwatt avait été racheté totalement par Orange en mars 2015. Vue comme une opportunité pour accélérer le déploiement du cloud public souverain en France et en Europe », Cloudwatt voulait, à l’époque, s’imposer dans la révolution cloud… On peut dire que cela a été un échec cuisant.
Ni Numergy, ni Cloudwatt n’ont su trouver (suffisamment) de clients, pas même l’Etat ou les collectivités locales .

C- Qwant

Qwant est un moteur de recherche français. Mis en ligne en version définitive le 4 juillet 2013, il promet depuis son lancement ne pas tracer ses utilisateurs ni vendre leurs données personnelles, afin de garantir leur vie privée. La Banque européenne d’investissement a décidé d’y investir 25 millions d’euros en octobre 2015, afin d’étendre son offre en Europe. La Caisse des dépôts et consignations a fait de même en 2017 (15 millions d’euros) et est entrée au capital à hauteur de 20%. Plusieurs dizaines de millions d’euros provenant du contribuable (français et européen) ont ainsi permis de renflouer les caisses de Qwant. Autre investisseur, lui aussi pour 20% : le groupe de presse allemand Axel Springer, qui en faisait ainsi un bras armé de son lobbying en faveur d’une taxe sur les moteurs de recherche pour subventionner la presse européenne. Ainsi, en avril 2019, le fondateur de Qwant annonçait dans les médias attendre “les RIB des éditeurs de presse” afin de les rémunérer pour les indexer. Qwant était ainsi le seul moteur de recherche à prendre une telle direction, à rebours des positions prises par toute la communauté internet contre l’idée de droits voisins pour la presse véhiculée par la directive européenne relative aux droits d’auteur sous la pression des éditeurs de presse allemands et français.
Récemment, malgré les déboires de Qwant, les deux grands détenteurs de l’entreprise ont décidé de réinjecter 10 millions d’euros pour une refonte complète de l’entreprise. Elle va licencier un quart de son effectif pour réduire ses coûts et se concentrer uniquement sur son moteur de recherche. Pourtant en 2017, Qwant annonçait l’embauche de 1000 personnes d’ici 2021. Aujourd’hui il y a moins d’une centaine d’employés .
Car Qwant n’est que peu utilisé par les particuliers. Seules certaines administrations et organisations publiques l’ont adopté, comme le Centre national d’études spatiales (CNES) en 2019. Qwant avait déclaré vouloir atteindre « 5 % à 8 % de parts de marché sur le continent européen à l’horizon de 2018-2019 ». Mais en juin 2018, selon la plateforme Statcounter, sa part de marché dans les moteurs de recherche, en France, est évaluée à 0,55% ! Ce qui est ridicule ! Bing se situe autour de 5% à la même date, et Google à 91% . Le géant américain semble indéboulonnable. Il faut aussi rappeler que Qwant, qui se veut indépendant et affirme ne pas utiliser de données, est dépendant du moteur de recherche Bing de Microsoft à 64% pour le web et à 100 % pour les images !
Enfin, Qwant est un gouffre d’argent public. En 2017, il affichait un résultat négatif de 8 583 200 euros (-3.7 M€ en 2016, -4M€ en 2015)…
Non seulement Qwant est un échec, un puits sans fonds pour les finances publiques, mais il ne tient pas sa promesse d’indépendance puisqu’il est encore fortement lié à Bing, de Microsoft.

D- Cloud de confiance

Malgré l’échec flagrant de Numergy et Cloudwatt, Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie et des Finances, a relancé l’idée d’un cloud indépendant, à l’abri d’intrusion de « puissances étrangères » .
L’Etat a signé un contrat stratégique de filière, rédigé par des acteurs du secteur comme OVH ou Oodrive. Le but est de faire émerger un « cloud de confiance » que certaines entreprises dites “stratégiques” seraient contraintes par la voie législative d’utiliser pour leurs données jugées “stratégiques”. Outre la difficulté de définir précisément quelles sont les entreprises stratégiques et quelles sont les données stratégiques, il est surprenant de voir l’Etat vouloir imposer des choix technologiques aux entreprises françaises, comme si celles-ci ne prenaient pas en compte les enjeux de sécurité dans leurs choix. Cette approche interventionniste relève quasiment du paternalisme.

Cela semble encore mener à une impasse. Ce sont les mêmes stratégies, avec des acteurs similaires, et un même objectif.
L’interventionnisme et le dirigisme étatique dans le secteur du numérique en Europe et en particulier en France ont accouché d’échecs. Non seulement à cause des pesanteurs et des régulations, mais aussi parce que l’Etat ne pousse pas à l’innovation. Pour lui, accéder à la souveraineté numérique, c’est s’appliquer à copier des outils déjà existants et très performants, en oubliant que les consommateurs et les clients décident in fine, en particulier sur internet qui est un environnement plus ouvert et plus concurrentiel que jamais. Sans recherche, sans inventivité, sans audace, la France et l’Europe n’ont aucune chance de coiffer qui que ce soit au poteau. Pourquoi ne pas tirer les leçons de ces échecs répétés, libérer l’énergie des entrepreneurs et laisser faire le marché ?

E- Le projet germano-européen de cloud souverain : Gaïa-X

La France n’est pas la seule à viser la souveraineté numérique. L’Allemagne s’associe à bon nombre de projets dont au moins un, nommé Gaia-X, devrait voir naître une structure de données en réseau, ou cloud, au niveau européen. L’Allemagne souhaite assurer sa propre souveraineté en matière de données, ce qui inclut cette nouvelle infrastructure. Le projet vise l’interopérabilité, c’est-à-dire que Gaia-X sera conçu comme une future alternative aux fournisseurs américains et chinois, dont la collaboration est néanmoins souhaitée, ainsi que la compatibilité entre tous les systèmes . Cela serait une souveraineté numérique conçue avec les entreprises leaders dans leurs domaines proposant un nouveau service propre à l’Europe.
La démarche du gouvernement fédéral allemand associe l’ensemble des représentants de l’industrie, des PME et de la science afin de mettre en place cette infrastructure de données qu’il veut performante, compétitive, sûre et fondée sur les « valeurs européennes ».
Elle devrait selon lui à la fois renforcer la souveraineté numérique des demandeurs de services cloud et favoriser la position concurrentielle des fournisseurs européens.
Le « Projet GAIA-X » est destiné à donner naissance à un écosystème numérique ouvert dans lequel les données peuvent être mises à disposition, agrégées et partagées en toute sécurité. Les entreprises et les modèles commerciaux européens pourront ainsi évoluer de manière compétitive à travers le monde, afin de sauvegarder la création d’emploi en Europe .
Ce projet GaÏa-X semble avoir le mérite d’être ouvert sur l’international, à la différence d’autres initiatives franco-françaises, comme en témoigne la réponse à la question “Is the project open for international cloud providers ?” sur la version anglaise de son site. Mais croisons les doigts... La puissance publique est aux manettes, mais elle fait appel à des acteurs compétitifs dans ce domaine.
Il faut voir comment va évaluer ce projet. Une chose est sûre : la souveraineté numérique européenne peut s’accomplir, à condition que les entreprises évoluent dans un cadre réglementaire et normatif souple, dans un marché unique flexible et libre, au niveau européen.

III- Pour devenir un pôle d’innovation, ne soyons plus les leaders de la régulation

A- L’Europe doit être le leader de l’innovation, pas de la régulation et du protectionnisme

Il est nécessaire que l’Europe devienne un grand pôle d’innovation. Et ce n’est pas à coup de réglementations, d’interventionnisme étatique, de plans ou de protectionnisme, qu’elle y parviendra.
Il faut au contraire faire confiance aux individus et aux entrepreneurs. S’ils étaient libres de créer et de se développer, de futurs géants du numérique pourraient émerger. Microsoft, Apple, ou Google ne sont pas nés par la volonté de l’Etat américain, mais par le génie de ses créateurs. Et ces grandes entreprises ont pu prospérer grâce à une législation favorable pour les entrepreneurs.
Durant la crise sanitaire, ce sont les outils des Gafam qui ont permis de télétravailler (logiciels Windows ou Apple), d’organiser des réunions (Google Meet, Zoom), de commander des articles quand les boutiques étaient fermées (Amazon). Imagine-t-on l’impact qu’auraient eu des mesures protectionnistes à l’encontre de ces plateformes ?
Allons même plus loin. Imaginons que l’UE prenne des mesures protectionnistes contre les Gafam. Avec un Donald Trump à la tête de la puissance économique et numérique américaine, la réponse politique ne se ferait point attendre. Cela pourrait, par exemple, empêcher la plateforme de covoiturage Blablacar de se développer Outre-Atlantique. Et c’est également valable avec d’autres plateformes. Si les leaders européens veulent se développer ailleurs dans le monde, le protectionnisme est à bannir.

B- Le marché unique européen doit se développer encore plus afin d’être plus attractif et plus influent dans le monde

Pour devenir un leader mondial de l’innovation, la première chose à faire serait donc de réduire l’armure des normes, du protectionnisme, du dirigisme. Et de façonner un véritable marché unique dans lequel les entreprises puissent donner toute leur puissance. Un marché aidé par des politiques favorable à la concurrence et des incitations à la recherche et à l’investissement.
Nigel Farage, farouche partisan du Brexit, l’avait décrit lors de son discours d’adieu au Parlement européen : « Nous (le Royaume-Uni) avons signé pour intégrer un marché commun, pas une union politique » . L’Union européenne se doit de développer a minima un véritable marché commun voire un réel marché unique. Cela permettrait une plus forte entraide et union entre entreprises, libres, afin de se coordonner pour innover dans le secteur internet, et créer un nouveau géant du numérique, européen. Le développement du marché unique numérique est une nécessité qui permettra d’établir une concurrence au sein de l’UE afin que la course à l’innovation se fasse par une compétition entre grandes entreprises européennes, et non par une course à la subvention. De même, la libre circulation de l’information et de la connaissance dans l’UE permettra de maximiser la croissance et l’innovation dans l’UE ainsi que dans chaque pays européen.
La fin des barrières à l’entrée, la promotion de la concurrence, la suppression des obstacles réglementaires et fiscaux, l’ouverture des échanges : voilà comment favoriser le développement du secteur numérique et donc d’une souveraineté numérique au niveau européen.

Notes

Webinaire Google France : « Comment réconcilier régulation des activités numériques et l’attractivité digitale française ? », 26/06/2020.
https://fr.irefeurope.org/Publicati ...
http://www.senat.fr/rap/r19-007-2/r ...
https://www.usine-digitale.fr/artic ...
http://www.souverainetenumerique.fr ...
https://fr.wikipedia.org/wiki/Quaer ...
Pierre Cahuc, André Zylberberg, Le négationnisme économique. Et comment s’en débarrasser, 2016.
https://ec.europa.eu/commission/pre ...
https://www.lesechos.fr/2011/02/qua ...
https://fr.wikipedia.org/wiki/Androm%C3%A8de_(cloud)
https://www.latribune.fr/technos-me ...
https://fr.wikipedia.org/wiki/Numer ...
https://www.lemondeinformatique.fr/ ...
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cloud ...
https://www.lesechos.fr/tech-medias ...
https://www.europe1.fr/technologies ...
https://www.contrepoints.org/2020/0 ...
https://www.liberation.fr/checknews ...
https://www.acteurspublics.fr/artic ...
https://www.usinenouvelle.com/edito ...
https://www.bundesregierung.de/breg ...
https://www.bmwi.de/Redaktion/DE/Do ...
https://youtu.be/LIgmfpHBiDw ...
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Messages (1)

Le numérique

le 27 août, 09:47 par alaind'henin

le vieux fond socialo-communiste imprègne encore nos élites ,formatées à une politique dépassée mais qui leur permet de continuer de baigner dans leur sécurité et leur incompétence.

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