Le 7 mars dernier s’est déroulée la journée internationale de protestation, placée sous le slogan Stand up for science ! contre les rudes coups portés par Donald Trump au monde académique américain. Nous avons récemment parlé du livre co-dirigé par trois universitaires, Face à l’obscurantisme woke, qui était annoncé aux PUF mais qui a fait l’objet de nombreuses attaques, la plus virulente et médiatisée venant de l’historien Patrick Boucheron. Nous souhaitons revenir aujourd’hui sur cet incident et, plus généralement, sur un phénomène qui use d’armes profondément perverses.Â
L’influence de Patrick Boucheron, le pape de l’historiographie française, ainsi que les risques de boycott par les libraires, ont fait reculer l’éditeur qui a, dans un premier temps, déprogrammé le livre… quitte à prouver par là -même son bien-fondé et la justesse de sa dénonciation (ultradocumentée par l’Observatoire de l’éthique universitaire) du sectarisme woke, grand promoteur de la cancel culture contre toute expression dissidente et a fortiori toute critique. Cette démonstration par l’absurde et la force de la polémique qui s’est ensuivie semblent, aux dernières nouvelles, conduire les PUF à reprogrammer la publication.
Si tel est le cas, on ne peut que s’en féliciter mais cet épisode montre la manière dont se met en place un dispositif de dissuasion intellectuelle, particulièrement redoutable pour les libéraux : accusés d’être les complices ou les idiots utiles du trumpisme, ils sont soit réduits au silence soit sommés de cautionner les pires fadaises du prétendu « progressisme » en vogue. Bref, « trumpiste ou wokiste ! » est devenu le nouveau choix cornélien qu’on voudrait nous imposer, ou plutôt le faux dilemme auquel on voudrait nous réduire. En ce sens, le retour de Donald Trump au pouvoir est une aubaine inespérée pour une extrême-gauche dont l’hégémonie dans le débat public commençait à s’éroder, notamment face à la progression des idées libérales. Mais l’on a trop vite oublié sa domination universitaire et médiatique : la vigueur et l’efficacité de sa réaction (dans tous les sens du terme) en sont la preuve. Tout comme ses attaques redoublées contre de grandes institutions et de grandes figures libérales, dont l’agitation incessante à Sciences Po et les ignominies posthumes contre Jean-François Revel sont les tristes illustrations.
Le trumpisme n’est pas libéral
La nouvelle « trahison des clercs » qui s’opère sous nos yeux n’hésite pas à recourir à tous les amalgames et à toutes les confusions.
Confusion sur le trumpisme d’abord. Certes il partage avec le libéralisme la promotion de la liberté d’expression et d’entreprise ainsi que la lutte contre la bureaucratie et l’étatisme, mais il est d’abord un mouvement populiste proclamant que l’élection l’emporte sur toute considération de droit, doublé d’un capitalisme de connivence dont la figure d’Elon Musk est l’incarnation et contre lequel la tradition libérale se bat depuis Adam Smith. Depuis quand le libéralisme plaide-t-il pour le protectionnisme, l’abaissement des contre-pouvoirs et l’annexion de territoires contre leur gré ?
Tout cela ne fait pourtant pas (encore ?) du trumpisme le « néofascisme » auquel l’on voudrait nous faire croire, quitte à accuser contre l’évidence Elon Musk d’antisémitisme, ou à oublier que les expulsions massives d’étrangers délinquants ont été permises par le vote d’une loi en bonne et due forme.
Mais justement : dans la polarisation et la diabolisation actuelles, le simple rappel de ces faits incontestables suffit à vous rendre suspect de trumpisme caché. N’y aurait-il pas là un moyen commode pour les accusateurs de s’épargner tout examen de conscience sur le rôle décisif des excès du wokisme dans le retour victorieux du président américain ? De fait, l’aveuglement têtu des démocrates sur leurs errements idéologiques explique qu’ils demeurent, malgré les excès du « MAGA », au fond des sondages.
Quand l’extrême gauche se cache derrière l’extrême droite
Confusion sur « l’extrême droite » ensuite, concept fourre-tout et marque d’infamie infligée aux conservateurs, aux libéraux, aux macronistes, voire aux sociaux-démocrates, bref à tout ce qui n’est pas… d’extrême gauche. Nous invitons chacun à demander systématiquement aux grands manieurs du mot une définition précise de « l’extrême droite » et le constat sera vite fait qu’ils en sont incapables. Et pour cause,  car nombre de traits historiques de l’extrême droite se trouvent aujourd’hui à l’extrême gauche : agitation parlementaire, violence politique, identitarisme ethnique et religieux, antisémitisme.
 Le libéralisme comme bouc émissaire
Méconnaissance accusatoire du libéralisme enfin : que celle-ci soit entretenue par des historiens est désolant. On pense à Johann Chapoutot, auteur naguère d’un remarquable ouvrage sur Le nazisme et l’Antiquité. Son dernier livre sur Les Irresponsables laisse pantois : invention oxymorique d’un « libéralisme autoritaire » (à quand « le nazisme égalitaire » ou le « communisme libéral » ?), incarné selon lui par la figure de Von Papen (connu jusqu’ici comme un nationaliste conservateur) ; analogies aussi fréquentes que douteuses entre l’entre-deux guerres et la situation actuelle ; affirmation sidérante que « les extrêmes droites ont toujours été mises au pouvoir par des libéraux ». Cette présentation fallacieuse et cette généralisation hâtive sont ennuyeuses chez un historien qui confond visiblement libéralisme et grand capitalisme et « oublie » opportunément la responsabilité des communistes dans les succès des nazis.en 1933 comme en 1939. Or les grands esprits « libéraux » ont été les adversaires les plus constants du fascisme comme du nazisme (les deux haïssaient le libéralisme) : Ortega Y Gasset, Huizinga, Einaudi, Croce, Röpke, Hayek, Arendt, Aron, etc.
Le libéralisme, antidote à l’autoritarisme et au totalitarisme
En vérité, loin d’être disqualifié par le trumpisme, le libéralisme reste la meilleure réponse à son défi comme à celui du wokisme ; non pas comme « une troisième voie » mais comme une doctrine dont les fondamentaux permettent justement de contrer la tentation trumpienne comme la tentation woke : État de droit, liberté d’expression, équilibre des pouvoirs, autodétermination des peuples,  pluralisme dans tous les domaines pour faire droit à « la pluralité humaine » chère à Arendt ; enfin distinction radicale entre sphère privée et sphère publique. Pour reprendre le titre du dernier livre de Claude Habib, « le privé n’est pas politique » : il est justement la limite infranchissable du politique. Autant de traits qui ont fait du libéralisme le meilleur antidote à toutes les tentations autoritaires et a fortiori totalitaires.
Au demeurant, les libéraux n’ont-ils pas toujours été placés devant de tels faux dilemmes ?  Entre ordre et progrès ; entre liberté économique et avancées sociales ; entre religion et laïcité ; entre totalitarismes concurrents ; entre sécurité et liberté. Autant de choix biaisés qu’ont dû affronter tour à tour Condorcet, Tocqueville, Bastiat, Arendt, Aron, Revel ou Sowell, tous sommés (et refusant) de se rendre au « pour nous ou contre nous ! » de leur temps.
Au prix d’une certaine solitude, certes. Le libéralisme, victime de son individualisme consubstantiel, a toujours été freiné dans son organisation collective, intellectuelle et politique, qu’il faudra bien enfin, devant l’immense et multiforme défi illibéral de notre époque, savoir inventer.
2 commentaires
Elon Musk n’a pas eu besoin de Trump pour devenir ce qu’il est.. Il a été mis là par Trump car il est compétent.
Nous ne sommes pas dans du capitalisme de connivence.
Quant au populisme… Mais l’Amérique est populiste par essence ! Raison pour laquelle les “néo-platoniciens” (progressistes en tout genre) la détestent et détestent Trump et toute cette Amérique qui le soutient.
Et c’est cette Amérique populiste qui fait tout le charme du pays justement.
Et vous devez tenir compte qu’il y a des prédateurs qui ne jouent pas le jeu du libre-échange.
Dans l’absolu, Trump est pour le libre-échange et zéro taxe douanières.
Il ne peut pas mettre zéro taxe douanière dans son pays alors que d’autres pays surtaxent l’Amérique, dont certains ont dans l’idée de l’affaiblir, et avec certains qui lui doivent beaucoup d’argent en plus.
Je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué à comprendre là -dedans.
Trump est pour l’équité, il n’est pas un protectionniste. Il constate juste qu’il y a des enc…. qui veulent “niquer” son pays. “Make money, fuck the country” pour faire simple.
A++
trump est un remede que je pense inapproprié à des problèmes réels..
Le financement public de la science devrait être associé à une charte qui limite les risque de connivence science politique… écrite de telle façon que quiconque puisse dénoncer un financement.. qu’attend on de la recherche…CLAIREMENT…
De façon générale toute incursion du politique hors de son domaine régalien devrait être associé à des mécanismes d’évaluation et des charte.. la politique “sociale”!!! y compris… santé..
la démocratie fait des lois.. elle est antilibérale si les délits ou crime qu’elle crée ne sont pas définis en regard de la violations des libertés individuelles..
les lois “environnementales”, les lois sur la” santé publique” introduisent des curieuses idée du bien commun..