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Thierry Wolton, Les nouvelles routes de notre servitude, Grasset, 2022

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L’homme se soumet-il à internet comme à une nouvelle servitude volontaire ? Thierry Wolton en a l’inquiétude et déjà la conviction raisonnée.

Internet nous envahit, nous asservit dès la jeunesse. Il y aurait, écrit-il, 43% des petits Français de moins de 2 ans qui utiliseraient internet. Les internautes représentent deux tiers de la population mondiale et nombre d’entre eux sont victimes de dépendance numérique. Pire, le numérique voudrait aller jusqu’à nous prescrire des choix, remplacer notre conscience.

Internet nous trompe en nous faisant croire qu’il est gratuit quand il vend nos données à notre insu. Et il nous les prend pour nous dominer, nous prescrire nos préférences ou nous empêcher d’en changer, nous y enfermer.

Selon une expérience menée par des universitaires américains, des milliers d’utilisateurs de Facebook désactivés pendant quatre semaines ont senti monter en eux un sentiment de bonheur. Ils retrouvaient leur autonomie, leur créativité. Car les écrans seraient notre nouvelle caverne de Platon à cette différence près que nous nous y enchaînerions nous-mêmes. Cette soumission « aux outils numériques nous fait voir ce que nous voulons voir, sans l’avoir choisi librement, en fonction de goûts et d’intérêts variés, synthétisés selon des calculs qui nous échappent ».

Les réseaux sociaux répondent à nos besoins narcissiques autant que voyeuristes. Ils satisfont à deux tropismes humains contradictoires, l’individualisme et l’égalitarisme. Ils accentuent la tendance du monde moderne à vivre d’immédiateté à la recherche du bien-être. Thierry Wolton souligne comment l’internet surfe sur un fond d’éternel humain dont il renforce les mauvais ressorts intimes. Déjà écrit-il, le roman Nous autres de Zamiatine décrivait le totalitarisme du « fantasme d’une société sans classes, transparente et soumise à des règles communes ». On pourrait aussi en trouver l’annonce dans le panoptique de Bentham. Thierry Wolton note encore qu’en 2010 « Mark Zuckerberg, estimait la notion de vie privée dépassée, lui préférant le terme de  « vie publique  » ». Celle-ci devient un modèle social instituant un conformisme des réseaux dont les insoumis sont vite ostracisés. Le danger d’internet est bien alors celui de massifier les personnes comme à chercher à le faire la souveraineté populaire que Benjamin Constant soupçonnait de vouloir « offrir au peuple en masse l’holocauste du peuple en détail ».

Le risque que Thierry Wolton souligne à juste titre est bien que l’individu perde sa singularité et son autonomie. Mais ce risque n’existait-il pas aussi dans les collectivités par trop prégnantes de l’Antiquité et du Moyen Age, quand Aristote et saint Thomas, malgré l’immense richesse de leur pensée, enseignaient que le Bien de la communauté est plus grand que celui des personnes qui la composent ? Bien sûr la reconnaissance faciale et les vues aériennes de Google Map peuvent attenter à notre vie privée, mais elles peuvent aussi nous protéger. Bien sûr les Etats peuvent s’en saisir à notre détriment, pour nous infantiliser, nous mettre sous tutelle, nous surveiller, comme dans la société de 1984 qu’anticipait Orwell, comme dans la Chine contemporaine. Mais nous pouvons nous-mêmes nous servir d’internet et du progrès pour construire notre propre humanité, sans nous y soumettre. Internet favorise les fake news autant que la recherche de la vérité. A chacun d’en user à bon escient. Oui, les risques sont accrus de comportements aliénants et toxiques, mais tout comme les capacités d’y réagir.

Certes Thierry Wolton reconnaît que « la technique est neutre, elle dépend de l’usage qui en est fait. Humaine, trop humaine, elle est porteuse du meilleur comme du pire, ce qui nous renvoie à nos responsabilités… ». Il admet également que le progrès a ses avantages à coté de ses inconvénients : l’industrialisation a détruit certains rapports humains, mais a permis de rapprocher les hommes comme internet rapproche les esprits. Il sait que l’histoire de l’humanité « est ponctuée de cette dualité, partagée entre volonté d’être libre et peur de l’être ». Les hommes se disent victimes des GAFA auxquels ils se livrent sans scrupules.

Mais je crois que Thierry Wolton est trop pessimiste lorsqu’il considère que la parabole d’Adam et Eve croquant le fruit de l’arbre de la connaissance serait « un avertissement qui fait du libre arbitre un fardeau trop lourd pour être porté par l’être humain ». N’est-ce pas la grandeur de l’être humain de pouvoir poursuivre la création et de disposer de la liberté pour conjurer les dangers de ce monde ? Cet ouvrage a le mérite d’élever le débat sur notre avenir numérique.

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