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Samuel Piquet : Le serment sur la moustache (Editions de l’Observatoire)

par Alexandre Calinescu

Dans une littérature qui a produit, au fil du temps, de grands satiristes et de redoutables pamphlétaires, Samuel Piquet nous surprend avec un court « roman-pamphlet » d’un humour irrésistible, très ancré  dans l’actualité. Il nous surprend, car c’est le premier livre – et, en même temps, un succès incontestable – de cet ancien professeur de français, collaborateur du site parodique Gorafi et de l’hebdomadaire « Marianne ». Le livre est sorti au milieu de la campagne présidentielle de cette année en France, une occasion pour esquisser  les portraits, en traits audacieux, de plusieurs candidats. Mais la verve satirique de Piquet vise surtout l’idéologie en vogue aujourd’hui, issue du politiquement correct , avec ses dérapages et ses absurdités « progressistes ». Le protagoniste du livre s’appelle Guillaume, un professeur de lycée qui, avec Louise, également enseignante, vit dans un petit studio parisien, situé dans un quartier assez tristement célèbre (mais qu’ils adorent, car il correspond à l’idéal de la société actuelle : la diversité). Les deux ont déjà un passé révolutionnaire : Louise a fait partie du groupe d’étudiants qui a empêché – par esprit antiraciste – la représentation, à la Sorbonne, d’une pièce d’Eschyle ; Guillaume, lorsqu’il était étudiant à Nanterre, avait rejoint les camarades qui – au nom de la tolérance et des valeurs démocratiques – avaient empêché la conférence qui allait être donnée par un philosophe « réactionnaire » (c’est ce qui s’est passé à Sciences Po avec Alain Finkielkraut, mais ce n’est pas un cas isolé). Guillaume et Louise ont beaucoup en commun : ils n’osent pas condamner les attentats islamistes, parce qu’ils veulent éviter « l’amalgame », ils appliquent des « stratégies pluridisciplinaires » dans l’enseignement, et du coup, leurs élèves acquièrent des « compétences transversales », ils critiquent avec véhémence les dérives du néolibéralisme, conscients des méfaits du colonialisme, du « patriarcat systémique » et de la « masculinité toxique ».

Lors de leur premier rendez-vous, Guillaume hésite à l’embrasser, de peur d’être accusé de harcèlement sexuel et de « viol labial ». Tous deux pratiquent l’écriture inclusive, bien sûr, et s’engagent à ne jamais utiliser certains mots comme « islamo-gauchisme », « néo-féminisme », « racisme anti-blanc », des mots manipulés par les conservateurs. Appliquant avec créativité l’affirmation du président Macron selon laquelle il n’y a pas une culture française, mais plusieurs, vivant paisiblement sur un territoire nommé arbitrairement la France, Guillaume réécrit avec les élèves un célèbre poème des Fleurs du mal, avec l’intention de décoloniser et de « dégenrer » Baudelaire. L’analyse du texte (il s’agit de L’Invitation au voyage) et sa réécriture – une fois tous les clichés « réactionnaires » enlevés – sont d’un comique énorme.

La vie du couple est bouleversée par l’entrée en scène de Wedy Le Plen (les noms dans le texte sont très transparents), dans laquelle on reconnaît le célèbre Edwy Plenel (également célèbre pour sa moustache épaisse), ancien trotskyste, ancien rédacteur en chef du journal « Le Monde », fondateur du site Mediapart, journaliste craint pour ses enquêtes, qui font parfois tomber des têtes innocentes. Entre temps, Guillaume décide de soutenir la candidature de l’infatigable féministe et militante écologiste Sandrine Rousseau, celle qui a déclaré qu’elle était mariée, mais qu’elle a « déconstruit son mari » . Dans le livre de Piquet, l’infatigable militante veut parfaire l’écriture inclusive et supprimer tous les mots sexistes du langage : son slogan de campagne est « Tous les hommes blancs naissent égaux en ce qui concerne le racisme ». Inspiré par son programme, Guillaume réécrit la Marseillaise, dont la première ligne se lit désormais : « Allons personnes qui menstruent ou susceptibles d’une prostate de la Matrie européenne » (tout mériterait d’être cité mais , hélas, ce n’est pas possible. Et pourtant, un autre extrait :  » Entendez-vous, dans nos centres-villes/ Mugir ces féroces nazillons du repli sur soi/ Qui viennent jusque dans nos pensées sans taches/ Offenser nos minorités non-binaires et nos compagnons du vivre-ensemble »).

Louise tombe amoureuse de Plenel (pardon, Le Plen) dans lequel, miraculeusement, elle n’identifie plus les stigmates de la masculinité toxique. Le grand journaliste, phare de la pensée progressiste, l’invite à écrire des textes sur divers sujets sur son site Internet, Louise devient rapidement une chroniqueuse réputée. Resté seul, Guillaume a tout le temps pour se consacrer à l’école. Naturellement, l’école est un espace de liberté, de multiculturalisme et de dialogue. Pour séduire et mobiliser les étudiants, Guillaume privilégie les textes de certains rappeurs (Booba, par exemple), des textes inclusifs et antiracistes. Quoi qu’il en soit, les élèves ont toujours raison, tout le processus éducatif est centré sur l’élève (« l’apprenant », dans le nouveau jargon pédagogique), dont le « potentiel » doit être valorisé. Pour expier son péché d’être né mâle blanc et descendant des colonisateurs, Guillaume répète chaque nuit  ces deux vérités mobilisatrices : « L’identité de la France, c’est sa diversité » et « Tout va bien dans les périphéries des villes, ce n’est pas pire qu’avant ».

Le livre ne nous dit pas qui fut le vainqueur de l’élection présidentielle. Ça n’a d’ailleurs aucune importance. Ce qui compte c’est que le pamphlet de Samuel Piquet nous venge du conformisme et du délire idéologique qui nous agressent chaque jour toujours plus .

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