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Le nucléaire revient à la mode, les entreprises françaises sont-elles prêtes ?

par François Turenne

A l’approche de l’élection présidentielle, l’énergie est redevenue prégnante dans le débat public. Chacun affine son programme : les Verts et LFI veulent une production 100% renouvelable d’ici à 2035, quand Valérie Pécresse promet la construction de six nouveaux EPR.

La multitude de rapports publiés récemment par le gestionnaire du réseau électrique RTE ou par le think tank Négawatt vient nourrir l’argumentaire des pronucléaires comme des antinucléaires. Le président -en campagne- Emmanuel Macron affiche maintenant un certain volontarisme en matière d’énergie nucléaire : plusieurs milliards d’euros devraient être consacrés à la construction des futurs réacteurs EPR. Est-ce réalisable ? Il existe de sérieux doutes sur la capacité de nos entreprises à rénover, moderniser et reconstruire notre parc nucléaire. D’ailleurs, la France part avec un certain retard sur les Anglais, les Russes, les Chinois ou les Américains. Le fort pouvoir de nuisance des écologistes et les hésitations de nos décideurs publics en sont, pour partie, la cause.

Pourtant, le président d’EDF a récemment attiré l’attention sur un risque « d’effet falaise » dès 2035. Une date clé puisque la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) de 2019 prévoit la fermeture de 14 réacteurs nucléaires d’ici à 2035. Sans la construction de moyens de production de substitution, nous augmenterons les risques de black-out.

Il est nécessaire d’investir fortement pour reconstituer un tissu d’entreprises industrielles capables de contribuer au redéploiement du nucléaire

Le retour en force de l’atome est bénéfique à plus d’un titre. En premier lieu, la filière nucléaire est porteuse d’emploi : la Société française de l’énergie nucléaire (SFEN), dans un rapport de 2019, les estimait à près de 220 000 (directs et indirects). En outre, la filière nucléaire est la troisième filière industrielle avec plus de 2 600 entreprises sur tout le territoire. La SFEN notait cependant que le nombre d’emplois a diminué depuis 2009, le dernier réacteur mis en service datant de 2002. Le manque de projet, depuis, a conduit à la suppression de centaines d’emplois et à la disparition de nombreux sous-traitants, et donc de nombreuses compétences, qui avaient émergé dans les années 70-80 sous l’impulsion du plan Messmer.

En second lieu, la relance du nucléaire serait un facteur encourageant pour l’innovation. De nombreuses start-up ont émergé ces dernières années, d’autres devraient le faire avec les annonces récentes du président de la République. Le plan France 2030 prévoit notamment un investissement de 5 milliards d’euros pour créer le « SpaceX du nucléaire ». Cependant, la directrice de la SFEN souligne que la France ne dispose pas, pour le moment, d’un écosystème d’entreprises ni d’un tissu industriel assez important pour porter les ambitions du président. De plus, elle pointe que les financements étatiques ne suffisent pas. La France a besoin de compter sur un réseau de financeurs privés comme aux Etats-Unis et au Royaume-Unis.

Pour l’heure, ces deux facteurs constituent un frein à l’enthousiasme ambiant sur le renouveau de l’atome. Aux Etats-Unis, par exemple, des entrepreneurs comme Bill Gates investissent des dizaines de millions d’euros par an dans des start-up qui travaillent sur des réacteurs de petite taille dits SMR. En Russie et en Chine, les pouvoirs publics et les grands fonds y investissent des dizaines de milliards d’euros chaque année. Concrètement, la Chine a déjà lancé la construction de deux réacteurs SMR test. Nous n’en sommes qu’au stade du laboratoire.

La France peine à prendre le bon virage. Si nos entrepreneurs sont innovants, la fiscalité sur la production lourde et notre système administratif, tout aussi lourd, ne permettent guère à beaucoup des idées de nos jeunes start-up de dépasser le niveau de la conception. Pire, le coût faramineux de la production en France pourrait pousser ces jeunes pousses à s’exiler en Allemagne ou en Suisse. Pourtant des start-up comme Naarea, Transmutex ou Jimmy Energy portent des projets prometteurs et ambitieux, qui sont à un stade très avancé. A l’heure de la transition écologique, les débouchés possibles de ces petits réacteurs sont multiples, notamment pour décarboner l’industrie, le transport maritime ou l’habitat.

Le nucléaire a de l’avenir

Le nucléaire est une source d’énergie décarbonée, sûre et fiable. C’est un poncif mais qu’il faut répéter tant ses adversaires sont nombreux. C’est, aussi, une source extraordinaire d’innovation. Depuis 50 ans, nous maîtrisons la fission et les ingénieurs de Framatome cherchent sans cesse de nouveaux moyens d’exploiter les formidables quantités d’énergie qu’elle génère. Par ailleurs, dans tous les pays, des ingénieurs cherchent à maîtriser la fusion. Les essais débutent à peine en France, pionnière dans le domaine avec le site de Cadarache où s’est installé le projet ITER. Enfin, les premiers essais scientifiques concluants sur les SMR laissent présager le développement futur d’une technologie de rupture. Les entrepreneurs imaginent déjà des porte-conteneurs ou des bateaux de commerce civils qui seraient propulsés par ces petits réacteurs. Les Russes en utilisent déjà la technologie pour propulser leurs brises glaces. La start-up française Naarea promet la commercialisation, dès 2030, de SMR à sels fondus, dont la vertu serait de dissoudre complètement le combustible fissile, sans produire de déchets radioactifs. Ces petits réacteurs pourraient, dans des zones de production industrielle très consommatrices d’électricité, leur en fournir de manière continue, peu chère et décarbonée. Surtout, les réacteurs de Naarea fonctionneront avec du combustible usé, issu des réacteurs traditionnels exploités par EDF.

L’arrivée de Naarea viendra concurrencer EDF sur la production et l’exploitation nucléaire. L’opérateur historique jouit d’un monopole de droit et de fait, jamais remis en cause depuis 50 ans. La pertinence de ce monopole a peut-être servi nos intérêts nationaux mais semble dépassée par des concurrents internationaux. L’arrivée de concurrents sérieux ne pourra être que bénéfique pour une filière en besoin d’innovation de rupture et de concurrence. Car Naarea n’est pas seule à se positionner sur le segment des SMR : la jeune start-up franco-suisse Transmutex entend, à terme, commercialiser des réacteurs à thorium fonctionnant avec des déchets radioactifs appauvris.

Le nucléaire a de l’avenir en France et dans le monde. Mais il reste extrêmement lié aux bons vouloirs des politiques. La filière pourrait subir un coup d’arrêt brutal en cas d’élection d’un président écologiste. Il est donc nécessaire de la protéger en lui donnant une autonomie et une visibilité à long terme. Enfin, il apparaît urgent de favoriser le financement privé pour faire de la France un pays moteur dans les technologies nucléaires.

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6 commentaires

Christian 16 décembre 2021 - 7:39

Le nucléaire revient à la mode, les entreprises françaises sont-elles prêtes ?
A-t-on le choix ? Depuis début novembre RTE annonce que le parc éolien ne tourne même pas à un quart de ses capacités. Le photovoltaïque itou . Quelle énergie veut-on demain ? Le black-out ?
Depuis un mois l’énergie dans toute l’Europe est à 300€/Mwh. Vous n’avez pas fini de voir monter le prix de votre facture. Le contribuable n’a pas fini de payer les erreurs de nos politiques. En attendant c’est le charbon en allemand et le gaz russe qui produisent l’électricité de l’Europe. De plus nous sommes importateur net d’électricité. Même pas capable de satisfaire nos propres besoins avec le parc nucléaire actuel.

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Gilles 16 décembre 2021 - 8:22

Le nucléaire revient à la mode, les entreprises françaises sont-elles prêtes ?
Et si les déchets ne peuvent finalement pas servir de carburant, qu’est-ce qu’on fait ?
On continue de les parsemer dans les mines désaffectée ou sur des terrains privés de vulgaires escrocs avec lesquels traitent volontiers les autorités ?
Ou on ruine tout le bassin parisien de Paris à Strasbourg (Allemagne Luxembourg, Suisse) en les enfouissement en Meuse.
Un ingénieur alsacien en retraite a proposé une méthode pour les éliminer efficacement et écologiquement dans des puits de lave et cette technologie n’a jamais été évaluée .. !
Les libéros n’ont rien à envier aux écolos !

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Christian 16 décembre 2021 - 9:43

Le nucléaire revient à la mode, les entreprises françaises sont-elles prêtes ?
Quelque soit le mode d’énergie utilisé, il produit des déchets. Les éoliennes vont laisser d’énormes blocs de béton dans le sol, à la fin de leur durée de vie. La Commission européenne a commis une grave erreur en voulant privatiser les modes de production. En effet il faut traiter proprement les déchets. À cette fin une structure partiellement étatique nous protège mieux des abus que des structures privées. Les petites structures ,opératrices des éoliennes , majoritairement allemandes, sont construites financièrement pour faire faillite au bout de 20 ans et laisser les blocs de béton au propriétaire du terrain. L’énergie ne doit pas être regardée uniquement sous l’angle du prix de revient , mais aussi suivant sa disponibilité, et en fonction de la souveraineté nationale.
Notons que les réacteurs à thorium en cours de développement laisseront beaucoup moins de déchets que leurs aînés. Déchets à durée de vie beaucoup plus courte, donc facilement traitables.

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Obeguyx 16 décembre 2021 - 10:13

Le nucléaire revient à la mode, les entreprises françaises sont-elles prêtes ?
Et si ma tante en avaient ? Nous étions leader mondiaux dans l’énergie nucléaire. Nos politiques et nos énarques ont tout foutu par terre en 40 ans. Le dernier « criminel » en date s’appelle Macron en dilapidant Alsthom et en fermant Fessenheim qui venait d’être rénové. Les chinois formés par les soins de la France sont passés devant nous. Chez eux on ne discute pas, on avance. Nous avons perdu notre indépendance énergétique, militaire, alimentaire, industrielle. Que nous reste-t-il ? Ah, oui les services et la fonction publique (et assimilés). Quel beau tableau. Je connais quelques « anciens » qui sont ravis du résultat, surtout après avoir tant donné, .

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Jean AYMAR-DESCONDS 16 décembre 2021 - 3:02

Le nucléaire revient à la mode, les entreprises françaises sont-elles prêtes ?
Mme Pécresse n’est pas claire sur le sujet. Elle promet une relance du nucléaire, mais se garde bien de dire ce qu’elle prévoit en matière de renouvelables. Suivra-t-elle les Républicains en ce qui concerne le moratoire sur l’éolien terrestre? Ce n’est pas du tout ce qu’elle avait prévu pour sa région, qu’elle comptait bien couvrir d’éoliennes ! En ce qui concerne l’éolien en mer, elle sera très vite rattrapée par un conflit d’intérêts: M Pécresse dirige la division de Général Electric dédiée à la fabrication d’éoliennes en mer.

Bizarrement – mais faut-il s’en étonner? – aucun candidat à la présidence n’évoque la possibilité de revenir sur les dispositions de la loi de transition énergétique de 2015, qui prévoyait de diviser par deux la puissance nucléaire en 2025. Pour justifier la poursuite du développement massif des renouvelables inscrite dans la PPE, M Macron présente comme une volonté incontournable du peuple cette loi irréaliste de 2015 pondue par des idéologues. Pourtant, lui-même s’est dépêché de faire une entorse à la PPE en repoussant de 5 ans (ou plus?) l’échéance de 2025. Nécessité fait loi, surtout lorsqu’on a la frousse d’un black-out électrique. Lequel a bien failli arriver en janvier 2021, mais est passé sous le radar des médias.

La triste réalité, c’est que l’Allemagne, profitant de la mollesse et surtout de la lâcheté des dirigeants français face aux Verts, a réussi, entre 2013 et 2021, à imposer son programme à la France:
– disparition du nucléaire français;
– démantèlement d’EDF (en sursis pour l’instant) sous prétexte de libéralisation du marché européen de l’électricité;
– poursuite du déploiement de l’éolien allemand sur le sol français (45% des parcs éoliens français ont été construits et sont exploités par des entreprises allemandes);
– montée de la production d’électricité française au gaz …russe, dont le robinet sera contrôlé par l’Allemagne.
Tout le reste est de la poudre aux yeux, en particulier les SMR, présentés par M Macron comme l’arme secrète salvatrice, mais qui n’ont rien à faire dans un réseau national de transport d’électricité hyper-maillé et hyper-centralisé au niveau de la production.

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Jean-Marc FRENOVE 16 décembre 2021 - 5:00

Le nucléaire revient à la mode, les entreprises françaises sont-elles prêtes ?
Les allemands ont fait croire que l’éolien est l’avenir, mais ont réouvert leur colossale industrie du charbon, 1ère cause de la dégradation du climat. Ils se moquent totalement du reste de l’Europe, pire ils ne supportent pas que la France soit le bon élève et font tout depuis 30 ans pour attaquer le nucléaire français. Ils ont leurs complices, les verts, car le fantôme de Pierre Laval est vivace en France, y compris au sommet de l’État.
Personnellement je rêve d’un jour où l’on fera le procès pour crimes contre l’humanité des maîtres du charbon et de leurs alliés anti-nucléaires, qu’ils soient allemands, ou français.

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