Cette étude conteste, pièces en main, les thèses de Thomas Piketty et de Gabriel Zucman sur les hauts revenus et les patrimoines. Piketty fait reposer tout son édifice sur l’inégalité r > g, selon laquelle le rendement du capital excéderait durablement la croissance. Or un capital progressant de 4 % net par an pendant deux siècles, face à une croissance de 1 %, atteindrait plus de mille fois le revenu national : le patrimoine ne peut pas croître plus vite que la richesse créée, et la formule s’effondre avec la théorie qu’elle prétend fonder.
Zucman, de son côté, obtient ses écarts de taux d’imposition par une série de choix méthodologiques discutables : cotisations sociales comptées comme des impôts sans leur contrepartie, bénéfices non distribués imputés fictivement aux actionnaires, impôt sur les sociétés acquitté à l’étranger écarté, impôts de production ignorés alors qu’ils dépassent l’IS, prestations sociales des ménages modestes négligées.
Le bénéfice d’une société n’est pourtant pas le revenu de ses associés, et les holdings ne sont pas des abris fiscaux.
Comparer les grandes fortunes au PIB revient enfin à confondre un stock et un flux : les 500 premières représentent 6,8 % du patrimoine des Français, 4,5 % si l’on y ajoute leurs créances de retraite.
En réalité, le capital est imposé 4,17 fois plus que les revenus d’activité, et les droits de transmission français comptent parmi les plus lourds au monde.
L’expérience suédoise, danoise et norvégienne, comme le bilan de quarante ans d’ISF, montrent où mène cette voie : moins de recettes, moins de croissance, et des contribuables qui s’en vont.
L’Américain admire la réussite, le Français la jalouse. Serait-ce dû à notre vieille mentalité catholique à l’égard de l’argent mauvais maître, qui survit à la laïcité ambiante, à notre passion égalitariste trempée de la nostalgie de 1793 ou à notre esprit contestataire ? L’égalité reste un mot d’ordre rassembleur autant que réducteur, ignorant de la diversité de la nature humaine et des inévitables inégalités qui font une partie de la richesse de nos sociétés lorsqu’elles sont tempérées par la justice et la bienveillance.
Périodiquement, en France, des poussées de fièvre égalitariste emportent les foules contre les riches en forme d’exutoire contre la hausse du coût de la vie, la médiocrité gouvernementale, contre un mal-être social tout simplement… Il traîne toujours quelques apprentis gourous prêts à lever le drapeau du nivellement quand l’opportunité s’en présente. En dénonçant de manière caricaturale la propriété et la richesse, ils rallient l’opinion que suivent doctement partis et syndicats. Certains universitaires en ont fait leur lait démagogique au risque de renoncer à toute rigueur académique. Ce fut notamment le cas ces dernières années de Thomas Piketty, puis de son élève Gabriel Zucman. Pourtant leurs théories, par trop simplistes, affirment plus qu’elles ne démontrent, servent une cause idéologique plus qu’elles ne concourent à la connaissance scientifique et à l’amélioration du genre humain. Elles ne résistent pas à l’analyse à laquelle bien peu osent se livrer de peur de contredire la doxa ambiante. Raison de plus pour s’y aventurer.
L’escroquerie intellectuelle de Piketty
Dans ses ouvrages successifs, et notamment dans Le capital au XXIe siècle (2013), Piketty a développé sa thèse principale selon laquelle le capitalisme conduit inéluctablement à toujours plus d’inégalité. Son postulat est que l’accroissement inéluctable des écarts de richesse est dû à l’inégalité fondamentale qu’il note r > g où r désigne le rendement du capital (c’est-à-dire ce que rapporte le capital en moyenne au cours d’une année, sous forme de profits, dividendes, intérêts, loyers…, en pourcentage de sa valeur) et où g représente le taux de croissance (c’est-à-dire la variation annuelle de la production de biens et services). Il part du principe que la croissance au cours des deux millénaires précédents a toujours été inférieure à 1 %, voire d’à peine 0,2 à 0,5 % avant le XIXe siècle et sauf au XXe siècle où elle a été sensiblement supérieure, alors que tout au long de cette période le rendement du capital s’est situé à un niveau de 4 à 5 %. « Cela implique mécaniquement que les patrimoines issus du passé se recapitalisent plus vite que le rythme de progression de la production et des revenus. Il suffit donc aux héritiers d’épargner une part limitée des revenus de leur capital pour que ce dernier s’accroisse plus vite que l’économie dans son ensemble. Dans ces conditions, il est presque inévitable que… la concentration du capital atteigne des niveaux extrêmement élevés… »[1].
Mais la formule mathématique, que Piketty utilise comme la clé magique du sens de l’histoire économique et sociale, semble pécher par son incohérence dans son application dans le temps[2]. Ce nouveau prophète du socialisme avancé soutient sérieusement que le taux de rendement du patrimoine se serait situé à 4 points au-dessus du taux de croissance pendant les vingt siècles passés, soit après consommation personnelle et impôt à plus de 3 points au-dessus du taux de croissance. Mais si tel avait été le cas, comment le capital aurait-il pu s’accroître ainsi à des niveaux durablement supérieurs à ceux que permettait la croissance ? Car le patrimoine ne peut pas être accaparé par les plus riches, comme le pense Thomas Piketty, au-delà des limites de la richesse existante et dont la croissance mesure, peu ou prou, l’augmentation du volume. Si au cours des vingt siècles écoulés, le patrimoine s’était accru de 4 % par an en moyenne alors que la croissance oscillait à des taux inférieurs à 0,5 %, il se serait avéré bien vite que le patrimoine disponible était insuffisant pour satisfaire à la demande d’augmentation de patrimoine que l’épargne aurait exigé en placement. Ou pour le moins les taux de rendement auraient baissé beaucoup plus vite que ne l’imagine Piketty.
Le patrimoine d’un pays, ou du monde, ne peut pas s’accroître dans le long terme plus que la croissance du PIB. Sachant au surplus que sur le long terme le stock de capital est resté dans un rapport au revenu national de l’ordre de 6, il faut nécessairement admettre que la formule de Piketty ne fonctionne pas. Ce rapport du stock au revenu est actuellement supérieur, proche de 10, du fait notamment des récentes évolutions technologiques, mais ce rapport ne peut pas monter jusqu’au ciel. Car le capital ne peut pas durablement s’accroître plus vite que l’économie, que la création de richesse dans son ensemble. Pour que le revenu du capital, après consommation et impôts (guère importants autrefois comme le note Piketty lui-même), des riches soit durablement de 4 % par an, il faut que la richesse produite augmente d’autant. Or peu ou prou et sur le long terme, la croissance du PIB ou du revenu national est un marqueur de la création de richesse, à la mesure de l’activité humaine sans laquelle il n’y a pas de richesse. Seuls les besoins humains et l’activité développée pour y répondre sont créateurs de richesse. L’or lui-même n’a pas de valeur tant qu’on ne l’a pas extrait et tant que les hommes ne lui ont pas attribué un ou des usages. [3]
Prenons l’hypothèse, proche des données de Piketty, que les riches d’un pays détiennent la moitié des richesses du pays, d’une valeur de 2 400 unités monétaires soit 1 200 unités détenues par les riches qui leur rapportent globalement 5 % par an, soit 60 unités monétaires par an dont 12 qu’ils consomment et 48 (donc 4 %) qu’ils réinvestissent à nouveau chaque année dans les mêmes conditions. Imaginons encore que le capital national, donc le patrimoine ou la richesse, soit six fois supérieur au revenu national annuel, toujours selon des hypothèses proches de celles de Piketty, soit un revenu national, ou un PIB, de 400 dont la croissance serait de 1 % par an. Donc, 200 ans plus tard, le patrimoine, ou capital, des riches serait de 3 060 900 unités monétaires tandis que le revenu national serait de 2 926 unités[4]. En imaginant même qu’après 200 ans le patrimoine des riches représente 100 % du capital de la nation concernée, cela signifierait que le patrimoine des plus riches, qui serait aussi le capital national, aurait une valeur 1 046 fois supérieure au revenu national, ce qui n’a pas de sens. CQFD. Les riches ne peuvent pas être riches de plus de valeur qu’il n’en a été créé.
M. Piketty oublie que le capital subit de très nombreux aléas ; décès, incapacités, guerres, désastres, crises, mauvaise gestion… Les familles ont très rarement la sagesse et l’intelligence, ou simplement la possibilité, d’investir durablement à bon escient. M. Piketty a pourtant fondé toute son analyse, toutes ses conclusions sur cette équation r > g dont il fait l’alpha et l’oméga de l’histoire du monde. Et elle est fausse. Sa théorie s’est écroulée. Il n’en parle plus guère, mais il maintient ses conclusions… erronées.
L’imposture Zucman
Le discours de Gabriel Zucman, élève de Piketty, ne dépare pas celui de son mentor. Il prétend que le taux d’impôt payé par le Français moyen (en cumulant tous les impôts payés) est de 46 % de son revenu, celui des classes populaires est de 30 % et celui des milliardaires de 13 % ! Pour parvenir à ce résultat tiré par les cheveux, il compare tous les prélèvements obligatoires et retient notamment toutes les cotisations sociales sans tenir compte de leur contrepartie. Car les assurances maladie donnent droit à des remboursements de soins ; les cotisations familles payées par les entreprises permettent aux foyers, particulièrement les plus modestes, d’obtenir de nombreuses aides et allocations ; les cotisations retraites ouvrent des droits « à » pension…. Il en fait fi ![5]
Bien plus, il reprend les calculs contestables d’une étude[6] de 2023 du très orienté Institut des politiques publiques, IPP, émanation de la Paris School of economics dont Piketty est l’un des leaders, réalisée à partir de données de 2016, qui attribuait déjà fictivement aux dirigeants et actionnaires d’entreprises les bénéfices de leurs entreprises pour conclure qu’ils ne payaient pas assez d’impôts. Gabriel Zucman augmente ainsi le revenu des actionnaires de sociétés de leur part des bénéfices non distribués de celles-ci à proportion de leurs participations supérieures à 10 % au capital desdites sociétés. Puis, pour déterminer le rapport prélèvments obligatoires sur revenus de ces « riches », il augmente, fictivement, le montant d’impôts supporté par ces « riches » actionnaires de la même quote-part de l’impôt sur les sociétés payé en France par les sociétés concernées.
À cet égard, sa démonstration apparaît très lacunaire :
- Il note que les milliardaires payaient en moyenne 4 M€ chacun d’impôt sur le revenu en France en 2016, mais il ne le retient pas en jugeant un tel montant anecdotique pour eux !
- Le taux d’imposition de droit commun des bénéfices des sociétés est de 25%. Mais l’impôt sur les bénéfices des grandes sociétés (plus de 3 Md€ de chiffre d’affaires) est porté désormais à 35,3 %. En outre une « Contribution sociale sur les bénéfices des sociétés » est prélevée au taux de 3,3 % de l’impôt sur toutes les sociétés ayant réalisé un chiffre d’affaires de plus de 7 630 000 €. Soit au total un impôt de droit commun de 25,825 et un taux de 36,46 % pour les sociétés les plus importantes.
- Il ne prend pas en compte l’impôt payé par les sociétés concernées à l’étranger (12 % dit-il) alors qu’il n’est pas une charge fiscale différente de celle de l’impôt français pour ceux qui le supportent.
- Il ne tient pas compte des autres impôts que payent les entreprises, notamment les impôts de production dont la charge est supérieure à celle de l’impôt sur les sociétés : en 2016, année d’étude de l’IPP, les impôts de production ont représenté 78,1 Md€ tandis que le produit de l’impôt sur les sociétés a été de 30 Md€! En 2023 les impôts de production représentaient 90,2 Md€ et l’impôt sur les sociétés 56,8 Md€.
En négligeant les aides, allocations et autres subsides publics perçus par les ménages modestes, il fausse gravement le calcul. Les allocations, écrit-il, sont difficiles à prendre en compte car « les prestations sont souvent reçues avec un décalage et un certain degré d’incertitude – n’importe qui ayant eu affaire avec la Caisse d’allocations familiales a pu en faire l’expérience » ! Pourtant, selon l’Insee, cette redistribution élargie à l’ensemble des services publics et incluant les retraites correspond à un transfert de 500 milliards d’euros par an. « Avant transferts, constate l’Insee, les ménages aisés ont un revenu 18 fois plus élevé que celui des ménages pauvres, contre 3 fois après transferts ». Tandis que moins de 45 % des foyers fiscaux sont imposables à l’impôt sur le revenu, selon les chiffres de la Direction générale des finances publiques, les 10 % de contribuables les plus aisés en supportent 76 % de la charge et le 1 % supérieur 35 %. [7]
Certes, il reconnaît, au détour d’un paragraphe, que « Les ménages les plus pauvres sont bénéficiaires nets de la redistribution – les dépenses publiques dont ils bénéficient sont supérieures aux prélèvements dont ils s’acquittent – et c’est heureux ». Mais peu lui chaut ! Il note accessoirement qu’il pourrait retenir l’impôt payé par les sociétés à l’étranger. Pour autant, il ne modifie pas ses conclusions !
Le revenu des sociétés n’est pas un revenu personnel
La pseudo démonstration de M. Zucman est d’abord viciée dans son principe. L’idée d’affecter, fictivement, aux riches un revenu égal à la part de bénéfice auquel pourrait leur donner droit leur participation dans des sociétés industrielles et commerciales est factice et trompeuse. Il ignore à cet égard, et volontairement sans doute, que le bénéfice des sociétés n’est pas toujours distribué et très rarement pour sa totalité quand il l’est. Car le bénéfice net, après impôt et intéressement, permet d’investir, d’accompagner la croissance qui exige généralement de la trésorerie (le fonds de roulement), de constituer des réserves pour des jours plus sombres… Cela n’a donc aucun sens de retenir, par exemple, comme revenu d’une personne physique associée à 40 % du capital d’une société X, 40 % du bénéfice de celle-ci dont il ne verra peut-être jamais la couleur à titre personnel si ce bénéfice n’est jamais distribué. Surtout quand, à défaut de majorité au capital, il n’est pas décisionnaire des distributions.
Les sociétés holdings ne sont pas des abris anti-fisc
Mais dit Gabriel Zucman, ces revenus peuvent être distribués à des holdings personnelles sans payer d’impôt. Elles bénéficient en effet, sous certaines conditions du régime mère fille ou du régime des groupes de sociétés, accordé aux sociétés holdings et pratiqué par tous les pays développés. Ces régimes permettent de distribuer le bénéfice d’une société ayant déjà payé l’impôt à sa société mère française avec un impôt réduit (calculé sur 5 % de la distribution) pour que les groupes de sociétés ne soient pas taxés deux fois, ou plus, sur le même bénéfice qui circule au sein du groupe avant d’être réinvesti ou distribué. N’est-il pas normal que cet impôt ne soit pas payé chaque fois que le résultat imposable change de poche au sein du même groupe, pas plus qu’il ne doit être imposé chaque fois que le titulaire d’un compte en banque change de banque dépositaire ?
Lorsque ce bénéfice est, in fine, distribué à des personnes physiques domiciliée en France, celles-ci sont imposables au taux actuel de 31,4 % (le prélèvement forfaitaire unique, ou flat tax), voire 38,6 % en application de la CEHR[8] et de la CDHR[9]. Au total le bénéfice est donc bien imposé au taux de 49,11 % [ 25,825 + ( 74,175 x 31,4 %)] au mieux et de 62,30 % au plus (36,46 % + 63,54 x 38,6 %). Outre un taux de 1,25 % à 1,76 % prélevé à l’occasion de chaque distribution interne entre une filiale et sa société mère. Et les holdings payent leurs impôts normalement sur leurs revenus autres que les dividendes reçus de leurs filiales. On est largement au-dessus du taux de 13 % évoqué par M. Zucman !
Cette condamnation sans procès des holdings tient de la chasse aux sorcières autant que de la bêtise. Certes certaines holdings logent des biens personnels déguisés en biens professionnels, mais cette pratique anormale est déjà condamnable juridiquement au titre de l’abus de biens sociaux et fiscalement à titre d’acte anormal de gestion et/ou de manœuvres frauduleuses. Certes, il y a parfois des abus que le fisc met du temps à sanctionner. Mais depuis la loi de finances pour 2026, une nouvelle taxe sur les holdings patrimoniales s’applique, sous certaines conditions, au taux de 20 % de la valeur des actifs somptuaires de la société et s’ajoute à l’impôt sur les sociétés (IS).
Sous cette réserve, l’idée de vouloir surtaxer les sociétés holdings est en soi une aberration économique. Car les holdings sont utiles. La constitution de sociétés holdings permet de répartir le capital d’un groupe entre les membres d’une famille sans éparpiller le capital des sociétés opérationnelles, de réunir dans un cadre commun et une unité stratégique diverses filiales gérant de manière autonome des entreprises d’un même groupe, de trouver des fonds extérieurs en les associant au capital de la holding qui réinvestit dans ses filiales, de dissocier sans les séparer la gestion des actifs immobiliers et celle des entreprises actives… Les holdings qui conservent des bénéfices accumulés le font généralement dans la perspective de réinvestissement ou d’épargne en vue de dépenses à venir (par exemple pour prendre le contrôle d’un concurrent, les distribuer à terme aux actionnaires tenus de payer des droits de successions, ou pour préparer une négociation avec des actionnaires minoritaires en vue du rachat de leurs actions…). Quand les holdings conservent des liquidités, elles les placent dans des banques qui re-prêtent cet argent à d’autres entreprises qui en ont besoin. Pas plus que les particuliers, les sociétés, holding ou pas, ne gardent d’argent qui dort. Plus grand monde cache encore son or dans sa cheminée ! L’argent déposé sur les comptes de la caisse d’épargne sert à financer le logement social via la Caisse des dépôts et consignations. Les sommes placées dans les fonds d’investissement ou dans les assurances vie permettent de capitaliser les entreprises et ainsi d’investir, ou de financer la dette incommensurable de l’État …
Il est donc idiot de prendre comme revenu des riches le montant du bénéfice des sociétés dont ils sont actionnaires, aussi idiot que de retenir l’impôt sur les sociétés payé par les sociétés dont les riches sont actionnaires comme impôt de ceux-ci, et encore plus idiot, le cas échéant, d’en décompter l’impôt payé à l’étranger dès lors que, où qu’il soit payé, la société dont les riches sont actionnaires l’a supporté.
Une taxe stratosphérique
Pourtant, fort de ses constats fallacieux et de ses assertions qui ne le sont pas moins, M. Zucman propose d’imposer personnellement les contribuables disposant d’une fortune de plus de 100 millions de dollars à un impôt annuel global minimum de 2 % de leur patrimoine. En pratique ils seraient imposés au taux de 2 % de la valeur de leur patrimoine sous déduction des autres impôts payés par eux au titre, par exemple, de l’impôt sur le revenu, de la CSG…, sans toutefois retenir au titre de cette déduction les impôts sur les sociétés payés par les sociétés dont ces contribuables sont actionnaires alors qu’il ajoute leur part théorique dans les bénéfices de ces sociétés à leurs revenus pour pointer du doigt l’importance de leurs revenus et l’insuffisance des impôts supportés par eux. Tous les éléments de patrimoine seraient imposés, y compris les biens professionnels. Il part, sans réelle justification, du principe que le rendement moyen des patrimoines des riches est de 6 % par an et qu’ils peuvent donc bien payer 2 %, soit 33 % de leurs revenus. Sauf qu’il s’agit de revenus très théoriques et peu prévisibles. Il a réussi néanmoins à faire adopter une telle taxe par l’Assemblée nationale, sur une proposition de loi du groupe écologiste et social portée par Éva Sas et Clémentine Autain, le 20 février 2025 (116 voix contre 39), avant qu’elle ne soit rejetée par le Sénat le 12 juin 2025 (188 voix contre 129). Pour éviter que les « gros » contribuables ne fuient l’impôt par l’exil fiscal, il était prévu que les personnes concernées par cet impôt plancher continueraient d’y être soumis pendant les cinq années suivant leur départ. M. Zucman reconnaît que certains détenteurs de patrimoines importants n’auraient sans doute pas les moyens de payer de tels impôts en numéraires à défaut qu’ils soient producteurs d’un rendement suffisant. Mais peu lui importe : qu’ils empruntent, vendent leurs biens ou payent en nature en remettant à l’État des actions de leur entreprise. La réalité est qu’il souhaite sans doute trouver ainsi le moyen de nationaliser peu à peu et sans frais les biens des riches.
Il s’agit d’une expropriation lente et sans frais. Le taux de 2 % sur le patrimoine est déjà exorbitant, mais l’histoire montre qu’un taux modeste peut grandir très vite. La CSG de Rocard a été instituée dans la loi de finances pour 1991 au taux de 1,1 % pour monter désormais à 10,6 % sur les revenus du capital. En 1914, le premier impôt sur le revenu a été mis en œuvre avec un taux marginal de seulement 2 % pour les plus hauts revenus. Après-guerre, la Chambre des députés où la droite était majoritaire -le Bloc national – l’a porté à 60 % en 1920, puis à 75 % en 1923.
Patrimoine des plus riches : une présentation de mauvaise foi
Monsieur Piketty observe que selon « le magazine Challenges, qui n’est pas un repaire de gauchistes dit-il les 500 plus grandes fortunes sont passées de 200 milliards d’euros à 1 200 milliards entre 2010 et 2025, soit une progression de 500 % »[10]. Les riches pourront donc payer. Gabriel Zucman dénonce « l’emprise inédite des milliardaires sur la vie démocratique de la nation ». Il s’insurge qu’entre 2012 et 2024 le patrimoine[11] des 500 plus grandes fortunes soit passé « de l’équivalent de 13 % du PIB en 2012 à l’équivalent de 42 % du PIB en 2024 »[12], ce qui d’ailleurs, en valeur constante, marque une valorisation de facteur 3 et non de facteur 6.
À dire vrai les fortunes peuvent aussi baisser. Car la valeur des grandes fortunes est essentiellement composée d’actions d’entreprises non liquides et dont la valeur dépend de leur aptitude à se développer, de la capacité des actionnaires à choisir de bons dirigeants, pragmatiques et visionnaires à la fois, mais aussi de la conjoncture, de la bourse… En 2025, la richesse des 500 plus grandes fortunes de France a diminué de 100 milliards d’euros en un an. Elle se monte en 2025 à 1 128 milliards, soit 38,7 % du PIB de 2024 (2 917 Md€).
Mais comparer un niveau de fortune individuelle au PIB revient à mélanger des carottes et la casserole pour les faire cuire. La fortune est un stock, un actif, tandis que le PIB est un flux, celui de la richesse produite chaque année. Selon l’Insee, fin 2022 le patrimoine net des ménages français s’établissait à 14 616 milliards d’euros, soit 9,6 années de leur revenu disponible net (RDN), contre 5,8 années en 2001. Leurs actifs atteignaient au total 16 590 milliards d’euros fin 2022, tandis que leurs passifs s’élevaient à 1 974 milliards d’euros. Sous réserve d’ajustements liés à la prise en compte complémentaire du patrimoine non professionnel des 500 premières fortunes, il faut donc comparer le patrimoine de celles-ci, soit 1128 Md€ au patrimoine des Français, soit 16 590 Md€. Le patrimoine professionnel des 500 premières fortunes représente donc 6,8 % de la fortune des Français. La façon de présenter les chiffres est un exemple patent de manipulation politique et de mauvaise foi. [13]
D’autant qu’il faut ajouter au patrimoine des Français leurs créances de pensions de retraite sur l’État. Les Français cotisent pendant toute leur vie active pour recevoir en échange une pension lors de leur retraite. L’État a donc une dette envers les cotisants ou ceux qui l’ont été. Certes, l’État, imprévoyant et cachotier, ne prend pas en compte cette dette dans le calcul annuel de sa dette publique. Pourtant cette dette existe. Elle représentait fin 2023 un montant de 8 474,4 Md€[14].
Si on ajoute cette créance au patrimoine des Français, le patrimoine des 500 premières fortunes représente 1 128/ (16590 + 8474,4) = 4,4 % du patrimoine des Français.
La réalité est que les impôts sur le patrimoine sont 4 fois plus importants que sur le revenu
Zucman prétend pour sa part que les revenus du patrimoine sont au moins deux fois moins imposés que ceux du travail[15]. À cet effet, comme dans son calcul justifiant d’un impôt démesuré sur le patrimoine (cf. paragraphe 2 ci-dessus), il omet dans les revenus des plus modestes les avantages sociaux qu’ils perçoivent : RSA, prime d’activité… En outre, il considère comme des impôts les cotisations donnant accès à des assurances sociales (maladie, retraite, chômage…) pour comparer les revenus du travail qui les supportent aux revenus du patrimoine qui ne les supportent pas mais n’en acquièrent pas le bénéfice[16]. Il faut bien entendu exclure de l’évaluation les cotisations sociales dans la comparaison. Il faut aussi noter que sans bénéficier des assurances sociales, les revenus du patrimoine concourent néanmoins largement au financement du système social dit de solidarité, puisqu’ils payent la CSG comme les revenus d’activité, c’est-à-dire au taux de 9,2 % voire 10,6, la CRDS de 0,5 %, et en plus ils supportent un prélèvement spécifique de solidarité de 7,5 % qui représentait 15 Md€ en 2024.
Outre l’impôt sur le revenu (jusqu’à 49 % CEHR incluse), la CSG et les taxes additionnelles sur les revenus du patrimoine (17,2 ou 18,6 %), les prélèvements obligatoires sur le capital sont très nombreux : taxes foncières locales sur la propriété immobilière, taxe et surtaxe d’habitation sur les résidences secondaires, IFI, droits d’enregistrement sur l’achat de biens immobiliers ou parts sociales, droits de succession et donation, taxe sur les baux, taxe sur les transactions financières … Ils représentaient 4,4 % du PIB en 2020 en France pour une moyenne de 2,5 % dans l’Union européenne.
Au total les revenus d’activité et de remplacement, qui totalisent près de 1 500 Md€, ont généré en 2024 un total d’impôt sur le revenu, CSG et RDS compris, de 220,3 Md€, soit une contribution fiscale de 14,7 % de ces revenus. Tandis que les impôts et taxes sur le patrimoine représentaient, la même année, pour le moins, un montant de 122,8 Md€ à comparer aux revenus de ce patrimoine évalués à 200 Md€, soit une contribution fiscale de 61,4 % de ces revenus.
En 2024, l’imposition du capital était donc en France 4,17 fois supérieure en proportion à celle des revenus d’activité et de remplacement[17].
Ils veulent supprimer l’héritage
Pourtant il ne leur suffit pas de vouloir taxer annuellement de manière démesurée les revenus et le capital. Piketty inspire et relaye les attaques permanentes qui se développent en France contre les transmissions familiales[18]. Il s’en fait volontiers le chantre en contestant l’idée même de propriété privée. « L’idée, écrit-il, selon laquelle il existerait une propriété strictement privée et des formes de droit naturel et inviolables de certaines personnes sur certains biens ne résiste guère à l’analyse. L’accumulation des biens est toujours le fruit d’un processus social, qui dépend notamment des infrastructures publiques (en particulier du système légal, fiscal et éducatif), de la division du travail social et des connaissances accumulées depuis des siècles»[19]. Dans la lignée du vieux solidarisme de Léon Bourgeois, il considère donc que « dans ces conditions il est parfaitement logique que des personnes ayant accumulé des détentions patrimoniales importantes en rendent une fraction chaque année à la communauté, et qu’ainsi la propriété devienne temporaire et non plus permanente » [20]. Il a le mérite d’être clair : il veut déposséder les propriétaires de leurs propriétés ». Il propose d’ailleurs que les taux d’imposition sur les plus hautes successions atteignent des niveaux de l’ordre de 60 %-70 %, voire 80 %-90 %. De la spoliation pure et simple, du vol ! Il oublie « seulement » que ces biens ont été acquis généralement avec de l’argent qui avait supporté l’impôt, dans des transactions ayant supporté des droits et qu’ils supportent encore chaque année des impôts non négligeables, le tout contribuant très largement aux dépenses publiques engagées pour valoriser l’environnement public de ces biens.
Des droits de transmission français déjà paroxystiques
D’ailleurs, nos droits de succession et donation sont déjà parmi les plus élevés du monde. Ils sont perçus en ligne directe à un taux de 20 % très vite au-delà d’une franchise très basse, limitée à 100 000 € par donateur et donataire renouvelée tous les quinze ans. Ils grimpent à des taux très élevés, jusqu’à 45 %, en ligne directe au-delà de 1 805 677 €. Ils peuvent représenter 60 % entre parents au-delà du quatrième degré sous réserve d’un abattement de… 1 594 € ! Certes, la signature d’un pacte dit « Dutreil » entre les actionnaires d’une société industrielle, commerciale, libérale ou agricole ou encore d’une société holding animatrice de son groupe, permet de réduire sensiblement l’assiette des droits de succession ou donation, mais ces avantages s’amenuisent et sont soumis à des engagements qui immobilisent le capital entre les mains des donataires, au détriment des exigences d’une bonne gestion du capital des sociétés concernées.
Par comparaison, les dons et successions entre ascendants et descendants directs sont exonérés de droit au Canada comme au Luxembourg. Ces droits ont été supprimés au Portugal en 2004, en Suède en 2004, en Autriche en 2008, en Norvège en 2014, en République tchèque en 2014… En Italie, ils sont nuls jusqu’à 1 M€ et de 4 % au-delà. Dans les cantons suisses, quand ils ne sont pas nuls, ils sont modestes…Dans d’autres pays européens où des droits plus importants existent, ils sont, néanmoins, moins lourds qu’en France.
En Allemagne ils sont nuls jusqu’à 400 000 € et ne sont que de 30 % au-delà de 26 Md€. Depuis 2016, les droits de succession sur les actifs professionnels sont exonérés à hauteur de 85 % jusqu’au seuil de 26 millions d’euros, sous réserve que le bénéficiaire conserve les actifs reçus durant 5 années, et que l’effectif salarié soit maintenu. Si l’engagement n’est plus de 5 mais de 7 ans, l’exonération est totale jusqu’à 26 millions d’euros, puis le pourcentage d’exonération décroît progressivement jusqu’à 90 millions d’euros.
La France est avec la Belgique et la Corée au premier rang de l’OCDE pour le poids de ces droits de transmission en pourcentage du PIB (0,7 % environ). Ils ne représentent que 0,3 % du PIB en Allemagne, 0,2 % au Royaume-Uni, 0,1 % aux États-Unis, moins de 0,1 % en Italie.
La justification contestable des droits de transmission
Pourtant, la mort ne modifie pas la volonté qu’un individu a pu exprimer de vouloir transmettre ses biens d’une manière ou d’une autre. Le taxer au point de l’en empêcher revient à violer sa volonté, à voler sa propriété. Pourquoi chacun est encouragé, par des dispositions fiscales favorables, à faire des dons chaque année à des organismes sans but lucratif, mais devrait être interdit de transmettre à ses enfants ou autres ? Pourquoi les parents pourraient-ils, devraient-ils transmettre un savoir, des valeurs et autres biens immatériels… à leurs enfants, mais ne pourraient pas leur transférer leurs biens matériels ?
Pourtant, la propriété inscrit les individus dans la durée, elle les enracine. Elle structure matériellement les familles, elle les protège et les fait prospérer. La remise en cause des transmissions nuit généralement aux familles et à l’esprit familial que les propriétés rassemblent dans l’espace et dans le temps. Dans l’énergie que chacun met à accumuler de la richesse, qu’elle soit modeste ou importante, il y a le plus souvent plus que la volonté de jouir de ses biens ou de se protéger de l’avenir. Il y a presque toujours le souhait de transmettre, de vivre par ses héritiers dotés au-delà de soi-même, de faire vivre un patrimoine, son œuvre après soi. Et cette possibilité de transmettre est un puissant moteur dans l’action quotidienne, dans les projets, dans le souci d’économie de chacun sans lequel il n’y aurait pas ou moins d’investissement et donc une économie plus faible. Les êtres humains sont prêts à s’engager plus facilement dans l’aventure que représente tout investissement lorsqu’ils savent qu’ils le font aussi pour ceux qu’ils aiment.
La richesse réduit la pauvreté
Certes, les richesses construites sur la corruption, la violence, la tromperie… n’enrichissent en général que ceux qui les accaparent au détriment de tous les autres. Dans les pays de libre marché, au contraire, l’enrichissement des entrepreneurs joue un rôle d’entrainement. Lorsque l’économie prospère, le marché du travail en profite. Les salariés peuvent être plus exigeants auprès de leurs employeurs qui se les disputent. Les entreprises créatrices d’emploi font aussi prospérer leur environnement de fournisseurs et sous-traitants. La passion de ces entrepreneurs à remodeler les processus économiques, à produire de la nouveauté incite une certaine jeunesse à l’aventure créatrice sans laquelle le monde ne connaitrait pas le progrès. Enfin plus les entreprises se développent, plus elles échangent, au niveau désormais mondial et le développement considérable des échanges ces quatre dernières décennies a permis la baisse drastique[21] de la grande pauvreté de plus de 40 à moins de 10 % de la population mondiale.
Bien sûr, le comportement de certains entrepreneurs, dont l’hubris démesurée apparaît vain, surprend et peut choquer. Mais s’ils ne s’enrichissent qu’en créant des produits que le monde leur achète librement, ils ne volent pas leur richesse. Elon Musk, qui veut gagner plus d’argent que le Picsou de Walt Disney, a initié le marché des véhicules électriques abordables et construit des fusées spatiales à prix bien moindre que celles que nos gouvernements produisaient.
Même si le nombre de riches a augmenté depuis quarante ans, notamment avec la révolution numérique et la montée en puissance des fonds d’investissement qui ont aidé à la croissance des entreprises et à leur concentration, le monde entier en a profité, y compris en France malgré la folie fiscale et normative qui y règne. Selon l’Insee et l’Observatoire des inégalités, en 2022 les 10 % de Français les plus modestes percevaient la même fraction de l’ensemble des revenus qu’en 1996 tandis que celle des 10 % les plus riches est passée de 22,2 % en 1996 à 24,4 % du revenu national en 2022. L’augmentation de leur part du revenu national est donc réelle, mais modeste. Le revenu national en monnaie constante a augmenté de 42 % en France de 1996 à 2022. Le revenu national net par habitant calculé en dollars constants par la Banque mondiale est passé en France de 25 223 en 1996 à 31 681 en 2021, soit une augmentation réelle par habitant, hors inflation, de 25,6 %. Donc même si la part des 10 % des Français les plus modestes en pourcentage du revenu national est restée stable, ceux-ci ont augmenté la valeur qui leur revient autant que le revenu national lui-même a augmenté. Le revenu disponible brut et son pouvoir d’achat n’ont donc pas cessé d’augmenter. Mieux, entre 1960 et 2023, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut a été multiplié par 5,318, et de 3,2 par unité de consommation[22]. Le patrimoine de tous les ménages a augmenté significativement, pas seulement celui des 500 plus grandes fortunes.
Les hauts taux tuent les totaux[23]
Mais à force de taxer le capital, le travail, les transmissions…, c’est l’activité et le développement économique qui sont découragés. Bien sûr, il est normal que chacun contribue à la vie commune « à raison »[24] de ses revenus et/ou de son patrimoine. Mais sans pour autant empêcher ceux qui entreprennent, investissent, travaillent… sauf à appauvrir tout le monde. Au-delà d’un certain seuil, variable selon les pays et les époques, trop d’impôt tue l’impôt parce qu’il entrave l’activité, l’initiative, l’épargne…
Plusieurs études ont démontré que l’augmentation de l’impôt sur le capital en Suède et au Danemark[25] ainsi qu’en Norvège[26] nuit au pays concerné, notamment en faisant fuir les entrepreneurs. Et à l’inverse, la réduction des impôts sur le capital favorise la croissance. En 1981, en US dollars courants, le Danemark qui avait encore son impôt sur le capital disposait d’un PIB par habitant, de 12 000 à peine supérieur à celui de la France de 10 956. Après que la France a supporté un impôt fortune pendant plus de 40 ans tandis que le Danemark avait abandonné le sien dans les années 1990, le PIB par habitant du Danemark était, en 2025 (toujours en US dollars courants), de 76 970 tandis que celui de la France était de 48 985[27]. Certes, l’impôt fortune n’est pas la cause de tout, mais l’évolution contraire de ces deux pays est troublante. D’ailleurs, après la suppression de ses droits de succession et donation en 2004, à l’unanimité du Parlement, tous partis confondus, la Suède a bénéficié, avec d’autres réformes dont la suppression de l’impôt fortune, d’une réduction de ses prélèvements obligatoires de 51 % du PIB en 2000 à 44 % en 2014. Dans le même temps ses revenus fiscaux ont pourtant augmenté de 260 milliards de couronnes suédoises en valeur constante (hors inflation), soit environ 30 Md€ représentant plus de 6 % de son PIB ou 15 % de ses recettes fiscales de cette même année 2014.
Beaucoup de pays qui avaient instauré un impôt fortune en ont compris les méfaits. Depuis les années 1990, ils sont nombreux à l’avoir supprimé : l’Irlande dès 1978, l’Italie en 1992, puis l’Autriche en 1994, le Danemark et l’Allemagne en 1997, les Pays-Bas en 2001, et encore le Luxembourg et la Finlande en 2006, suivis par la Suède en 2007, la Grèce en 2009, la Hongrie en 2010. L’Espagne fait exception. Elle avait abandonné son impôt fortune en 2008 mais l’a rétabli dans les Régions, puis en 2022 au niveau national à un taux marginal très élevé de 3,5 % au-delà de 10 695 996 € (compte tenu d’un abattement à la base de 700 000 €) sous réserve d’exonération des biens professionnels strictement définis. Cet impôt fait déjà fuir les étrangers qui s’étaient installés en Espagne et rebute nombre de riches Espagnols.
Des phénomènes comparables sont observés aux États-Unis dans les États qui instituent des impôts sur le revenu considérés comme significatifs ou des impôts sur la fortune. Alors que divers États américains, comme le Missouri, la Géorgie ou la Caroline du Sud, adoptent des mesures de réduction d’impôt, les deux chambres de l’État de Washington, dans le nord-ouest des États-Unis, ont voté définitivement le 12 mars 2026 un impôt de 9,9 % sur les revenus supérieurs à 1M$. Dans un article publié par le Wall Street Journal le 17 mars 2026 et co-écrit avec Stephen Moore, Arthur Laffer a fait part de son inquiétude sur l’avenir de l’état de Washington. Cet État est l’un de ceux qui a connu l’une des croissances les plus significatives ces dernières années. La région de Seattle abrite de grandes entreprises telles que Microsoft, Amazon, Boeing et Starbucks. L’État de Washington a été la Floride ou le Texas de la côte Ouest. Mais avec cette taxe sur les millionnaires de 9,9 %, Washington passe de l’un des neuf États sans impôt sur le revenu à celui ayant le cinquième taux le plus élevé du pays. Onze autres États ont adopté une même démarche depuis 1960 : Virginie-Occidentale, Indiana, Michigan, Nebraska, Illinois, Maine, Pennsylvanie, Rhode Island, Ohio, New Jersey et Connecticut. Depuis lors, ils ont sous-performé. « Ces onze États, observent MM. Laffer et Moore, représentaient ensemble environ un tiers de la production nationale en 1970. Aujourd’hui, ils n’en représentent qu’un peu plus d’un cinquième. Depuis que l’Ohio a adopté son impôt sur le revenu en 1971, sa part de la production nationale a presque été divisée par deux. Depuis que le Michigan a adopté le sien en 1967, sa part des recettes fiscales étatiques et locales au niveau national a chuté de 53 %. La part de la Pennsylvanie dans la production nationale a diminué de 42 % depuis son impôt sur le revenu de 1971 ; la Virginie-Occidentale a accusé un retard de 56 % par rapport à la croissance démographique nationale depuis son impôt de 1961 ; et la part du Rhode Island dans les recettes fiscales étatiques et locales a chuté d’un tiers depuis son impôt de 1971. En termes d’évolution de leur part dans la population et la production nationale, aucun des États ayant instauré un impôt sur le revenu n’affiche de résultat positif depuis son adoption. Et les chiffres négatifs sont souvent très marqués. […] L’Illinois a instauré son impôt sur le revenu en 1969, et depuis, sa part de la population nationale a chuté de 40 %. En suivant cette voie, Washington rejoindra le rang des États en déclin démographique ».
En France, une étude publiée en janvier 2026 par Rexecode sur le « Bilan de 40 ans d’impôt sur la fortune en France » conclut à un impact négatif de l’ISF sur la croissance économique et sur les finances publiques françaises. Sur la période, observe cette étude, les 19.000 départs de contribuables pour éviter cet impôt « ont entraîné une perte fiscale de 2,5 milliards par an. Il s’ajoute une baisse de valeur ajoutée des entreprises dont les actionnaires ont quitté le territoire, de l’ordre de 6 milliards d’euros et des pertes fiscales associées de 1,2 milliard d’euros. Enfin, il faut tenir compte des entreprises créées par des Français à l’étranger plutôt qu’en France, auxquelles on peut associer des pertes fiscales de l’ordre de 5 milliards d’euros par an. Au total, en fin de période les rentrées fiscales perdues atteindraient 9 milliards d’euros contre des recettes encaissées de 2 à 5 milliards selon les années. La perte de revenu national serait de 0,5 à 1 point de PIB »[28]. À dire vrai il m’apparaît que les 19 000 départs évoqués sont probablement surestimés, parce que les chiffres de départs annuels des assujettis à l’impôt fortune comprennent une part, sans doute modeste mais inconnue, de cadres ou dirigeant expatriés dont le départ n’est pas lié à l’impôt fortune. Mais les effets décrits dans cette note sont confirmés par d’autres études et par les faits observés dans d’autres pays. L’IFI a remplacé l’ISF en France, mais la fiscalité sur le patrimoine et sur les hauts revenus ne cesse de s’alourdir. Et les plus riches s’exilent à nouveau. Selon les données publiées par Henley & Partners dans son tableau Country Wealth Flows 2025[29], la France a enregistré en 2025 un solde net de 800 millionnaires qui ont quitté le pays.[30] Une étude réalisée par Pierre Andrews avec, notamment, Nathalie Janson pour le collectif Trop c’est trop, publiée en juin 2026, observe, non sans raison, que la taxe Zucman à 2 % censée, selon son auteur, rapporter de 15 à 25 Md€ par an à la France, coûterait sans doute plus qu’elle ne rapporterait ! Déjà, l’impôt minimum effectif de 15 % instauré en 2024 par une cinquantaine de pays, dont la France, sur les surprofits des multinationales n’aurait fait progresser le taux d’imposition effectif des multinationales que de 1 ou 2 % en 2024, deux fois moins que prévu. En attendant peut-être que les multinationales réorganisent la localisation de leurs investissements matériels et humains ailleurs pour réduire à nouveau leur taux global d’imposition. Mais sans attendre, cette imposition minimale a créé des distorsions au profit des États-Unis qui ont négocié au sommet du G7 du 28 juin 2025 une exemption de cet impôt pour leurs multinationales au prétexte qu’elles font déjà l’objet d’un taux minimum d’imposition sur leur bénéfice mondial de 12,5 %.
Conclusion
La propriété est efficace parce qu’elle répond à des besoins humains fondamentaux. Elle donne une assise à la liberté sans laquelle il n’y a pas de responsabilité. Elle donne de l’assurance, de l’autonomie, de la liberté, une protection sur l’avenir. Elle incite aux soins de ses affaires autant qu’à la créativité, à l’innovation, au progrès humain. Elle est nécessaire à l’échange et l’échange est à la base de tout développement humain.
Mais l’acharnement égalitariste des Piketty et Zucman, et des partis extrémistes qu’ils soutiennent et entretiennent dans leur haine sociale, est le fruit d’idéologies qui veulent abolir la propriété pour nous faire tous dépendre uniquement de l’État et empêcher sa transmission pour ce qu’elle représente de continuité et de partage à travers les âges. Ils veulent niveler jusqu’aux classes modestes et moyennes en entravant leur montée sociale qui se fait souvent de générations en générations dans la succession des efforts d’épargne consentis. Ils méconnaissent les vertus de la propriété qui est naturelle à l’homme, qui lui est consubstantielle. Ils annoncent et préparent une nouvelle forme de totalitarisme qui n’a jamais régné qu’en dénuant tout homme de toute propriété pour le rendre servile.
Lorsque la fiscalité a pour objet de confisquer la propriété et d’abaisser les uns ou les autres, elle perd son objectivité et nuit à sa propre fin qui est de favoriser un cadre collectif ouvert et sécurisé, où tous peuvent vivre dans un respect mutuel, c’est-à-dire un état de droit qui permette à chacun de vivre dignement et si possible de s’épanouir par l’exercice de sa propre liberté. D’ailleurs l’excès même de taxation devient contre-productif comme en témoigne le cas français, l’un des pays au monde où les prélèvements obligatoires sont les plus élevés et qui d’année en année s’endette, s’appauvrit et perd son rang dans les classements économiques et dans le concert des nations.
MM. Piketty et Zucman et leurs acolytes s’inscrivent encore dans le cadre du d’une analyse économique marxiste selon laquelle le capitalisme tend inéluctablement à l’accumulation et la concentration de la richesse en même temps qu’à l’appauvrissement des pauvres. Mais l’expérience montre depuis longtemps que les prophéties de Marx étaient fausses : la liberté économique a permis d’enrichir tout le monde. C’est le collectivisme qui a produit de la pauvreté. En France, le taux de pauvreté augmente[31] malgré des dépenses sociales parmi les plus élevées du monde. L’égalitarisme tire toute la société vers le bas. Ne vaut-il pas mieux moins de pauvres quand bien même il y aurait en même temps plus de riches ?
Pour le moins, il ne paraît pas possible d’accorder du crédit à des économistes qui manipulent les chiffres, oublient ceux qui les gênent et trafiquent ceux qu’ils retiennent pour faire prévaloir leur idéologie. Ils sont d’autant plus dangereux qu’à laisser accroire à la nécessité d’augmenter toujours plus les impôts, ils tueront l’impôt et l’économie de notre pays déjà bien mal en point.
[1] Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Seuil, 2013, p. 55.
[2] Voir l’ouvrage Anti-Piketty. Vive le capital au XXIe siècle, Delsol, Lecaussin, Martin, Libréchange, 2015. Disponible en anglais : Anti-Piketty, Capital for the XXIst Century, Delsol and alias, Cato Institute, 2017.
[3] Prenons un autre exemple : La valeur de l’immobilier peut augmenter de manière déraisonnable ou la valeur des actions. De telles augmentations peuvent expliquer que le rapport du stock, ou du patrimoine global d’un pays au revenu national habituellement de l’ordre de 6 passe, comme actuellement, à 10, voire un peu plus. Mais il ne peut pas grimper de manière démesurée car au-delà d’un certain prix le marché de ces actifs baisserait faute d’acquéreurs. Ainsi, les prix de l’immobilier dans les grandes villes peuvent augmenter significativement quand la ville est attractive et le nombre de biens immobiliers non extensible. Au-delà d’un certain seuil, les prix deviendront inaccessibles. D’autres marchés immobiliers se développeront en périphérie avec d’autres atouts (la nature, la tranquillité, l’espace…) et des possibilités ultra rapides et sécurisées de liaison avec le centre-ville.
[4] Cette immense différence dans l’évolution du capital national et du revenu national annuel tient à la « magie » de la capitalisation et des intérêts composés dont Albert Einstein aurait dit qu’elle était la « La huitième merveille du monde ». « Celui qui la comprend s’enrichit, disait-il ; celui qui ne la comprend pas, le paie. »
[5] Synthétisé par lui dans un libelle publié au Seuil en octobre 2025 sous le titre : Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin.
[6] https://www.ipp.eu/wp-content/uploads/2023/06/Note_IPP_Billionaires-version-actualisee.pdf
[7] https://www.insee.fr/fr/statistiques/7669723
[8] Contribution exceptionnelle sur les hauts revenus qui impose a 3 % supplémentaires les revenus supérieurs à 250 000 € par an de chaque personne (donc 500 000 pour un couple) et à 4 % les revenus supérieurs à 500 000 € par personne (donc 1 million pour un couple).
[9] Contribution différentielle sur les hauts revenus pour que tous les revenus des contribuables passibles de la CEHR subissent au minimum un taux d’impôt sur le revenu de 20 %
[10] Journal Le Monde, 14 juin 2025.
[11] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8574720?sommaire=8574832
[12] https://gabrielzucman.substack.com/p/lemprise-des-grandes-fortunes-francaises
[13] Revenus et patrimoine des ménages, Édition 2024 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7941491
[14] https://fr.irefeurope.org/garantir-les-retraites-et-augmenter-le-niveau-de-vie-des-salaries-et-des-retraites-avec-des-retraites-par-capitalisation/
[15] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/07/02/taxe-zucman-reponses/
[16] Pour sa part, l’IPP ne prend en compte, indirectement, que les cotisations maladie et famille, mais pas les retraites et le chômage.
[17] Cf. mon étude : https://fr.irefeurope.org/les-produits-du-patrimoine-payent-4-fois-plus-dimpot-sur-le-revenu-que-les-produits-dactivite-et-de-remplacement/
[18] Cf. par exemple l’étude de la Fondation Jean-Jaurès, https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2024/11/Rapport_IGS.pdf, la proposition de loi du sénateur socialiste Alexandre Ouizille, déposée le 8 décembre 2025, lors du vote de la loi de finances pour 2026, pour alourdir les droits de succession en restreignant les allégements du pacte Dutreil et en augmentant le taux marginal des successions en ligne directe à 50 % au-delà de 3 millions d’euros…
[19] Thomas Piketty, Capital et idéologie, Éd. du Seuil, 2019, p. 1139.
[20] Thomas Piketty, ibidem.
[21] https://www.nber.org/system/files/working_papers/w32203/w32203.pdf
[22] Revenus et patrimoine des ménages – Insee Références – Édition 2024
[23] Selon l’expression utilisée déjà par le ministre de Sully, Barthélémy de Laffemas. Ce qui prouve d’ailleurs que le problème n’est pas d’aujourd’hui !
[24] Cf. l’article 13 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
[25] Étude de Kristian Jakobsen et alii, de 2024 révisée en 2026 : https://www.nber.org/papers/w32153.
[26] Etude de Christine Blandhol publiée le 10 novembre 2025 par son université de Princeton, Curbing Tax Flight ? Aggregate Effects of Taxing Entrepreneur Migration : https://cblandhol.github.io/JMP/blandhol_JMP pdf.
[27] Chiffres Banque mondiale.
[28] https://www.rexecode.fr/competitivite-croissance/documents-de-travail/bilan-de-40-ans-d-impot-sur-la-fortune-en-france-un-impact-negatif-sur-la-croissance-et-les-comptes-publics
[29] https://www.henleyglobal.com/publications/henley-private-wealth-migration-report-2025/country-wealth-flows
[30] https://mouvement-tropcesttrop.fr/la-taxe-zucman-diagnoctic-fiscal-rendement-effectif-et-effets-macroeconomiques/?utm_source=chatgpt.com ;
[31] https://contrepoints.org/pauvrete-en-france-lechec-de-la-redistribution/
Une réponse
Merci pour cet article. Nul besoin d’ajouter la créance des retraites au patrimoine des ménages (ni d’en prendre son montant brut) pour démontrer l’erreur volontaire très justement dénoncée.