Jean-Philippe Feldman dans FigaroVox
La taxe Zucman soulève l’enthousiasme à gauche. La justice fiscale est pourtant une illusion, soulève le chercheur à l’Iref, Jean-Philippe Feldman, qui invite à mener un combat culturel contre la prégnance des principes fiscaux de cette famille politique.
La cause est entendue : notre pays, numéro un mondial de la fiscalité, va accroître encore les impôts sur « les plus riches ». C’est un quasi-consensus, toujours avec enthousiasme à gauche, parfois avec résignation à droite. Comment l’expliquer ?
La gauche et la gauche de la gauche avancent une batterie d’arguments à laquelle la droite oppose quelques contre-arguments à peu près inaudibles. Pour la gauche, la valeur cardinale de la République française tient à l’égalité. Ainsi que Tocqueville a pu le démontrer dans les années 1830, l’égalité en démocratie tend à verser dans l’égalitarisme. En effet, elle est insatiable : paradoxalement, plus on s’approche de l’égalité réelle, plus les citoyens sont frustrés par les inégalités subsistantes. Or, la démocratie, c’est la loi du nombre.
Comme les tenants de l’École des choix publics aux États-Unis l’ont décortiqué, le « marché politique » joue à plein. Contrairement aux apparences et aux convictions naïves, les hommes politiques ne sont pas par principe portés par des considérations d’« intérêt général », si tant est qu’on puisse définir cette expression, et ils n’ont d’autre long terme que l’élection qui vient ou, à défaut, la suivante. Ils échangent des promesses contre des votes. On comprend dès lors qu’ils recherchent prioritairement les voix des plus nombreux.
En dépit des lamentations contre « l’oligarchie » et des déclamations populistes à la mode, les plus aisés sont les dindons de la farce, des classes moyennes supérieures aux plus riches. Ce sont tous ceux qui pèsent peu électoralement et qui présentent l’avantage d’être essentiellement des contributeurs nets, car ils ne sont pas ou peu éligibles au tombereau d’aides que l’État providence le plus achevé de l’univers déverse sur ses ouailles.
Il n’en demeure pas moins que notre pays n’est qu’une démocratie parmi les autres, et que pourtant nos voisins prélèvent et taxent moins. Il doit donc y avoir des explications complémentaires au fiscalisme français.
Depuis l’Ancien Régime, la France a été une « exception » en matière de finances publiques et de fiscalité. La République n’a fait que suivre les pratiques déjà dispendieuses de la monarchie en aggravant le phénomène. Pierre Chaunu n’écrivait-il pas que la France de Philippe Le Bel exerçait une pression fiscale sans équivalent dans le monde d’alors ?
Il existe donc bien une spécificité hexagonale qui se constate par le simple rappel historique des montants de la dette publique et des prélèvements obligatoires.
Mais le constat ne vaut pas explication. Notre hypothèse est qu’il existe une mentalité française forgée depuis plusieurs siècles qui permet la croissance ininterrompue de l’État et de ses finances.
Plus précisément, c’est le rapport à la propriété qui est fondamental
Dans une perspective anglo-saxonne classique que l’on peut faire débuter philosophiquement avec John Locke en 1690, le droit de propriété est naturellement attaché à l’individu :
- chaque homme est propriétaire de lui-même et, par voie de conséquence, de son travail et de son appropriation.
Malgré de nombreux essais, la monarchie absolue ne s’est pas imposée en Angleterre et la Glorieuse Révolution de 1688 a marqué l’échec de l’ultime tentative de son instauration. Rien de tel dans notre pays. Le fait pour nos rois de se prétendre « empereurs en leur royaume » a eu des implications en droit interne : ils pouvaient affirmer que les biens de leurs sujets leur appartenaient et que les propriétés de ces derniers ne s’analysaient que comme des concessions de leur part.
Ainsi le juriste Charles Loyseau écrivait en 1608 que le souverain pouvait commander aux personnes et conséquemment user de leurs biens. Saint-Simon raconte que, pris de scrupules en fin de règne, Louis XIV avait interrogé son confesseur sur la légitimité des « furieux impôts » prélevés. Le père Tellier « était revenu avec une consultation des plus habiles docteurs de la Sorbonne qui décidait nettement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en propre et que, quand il les prenait, il ne prenait que ce qui lui appartenait ». Rasséréné, le souverain « ne douta plus que tous les biens de ses sujets ne fussent siens, et que ce qu’il n’en prenait pas et qu’il leur laissait était pure grâce ».
Ces phrases ne résonnent-elles pas de manière frappante avec la situation actuelle ? Pour la gauche, en réalité, les revenus et le patrimoine des citoyens ne leur appartiennent pas. Ils appartiennent à l’État qui, dans sa magnanimité, leur en laisse une part plus ou moins grande. Jean-Luc Mélenchon apparaît comme un paradigme en la matière, lui qui déclarait que, au-delà de 12 millions d’euros d’héritage, il prendrait tout. Mais il ne faudrait pas croire que cette idée serait propre à la gauche de la gauche. Lorsque tel ou tel homme politique, de l’extrême droite à la gauche, instaure ou veut instaurer un impôt spécifique sur les plus riches, une « taxe Zucman », une surtaxation quelconque, il se situe dans le prolongement de ce mantra, confirmé à la fin du XIXe siècle par les solidaristes, selon lequel l’État est libre de redistribuer les richesses.
On comprend dès lors pourquoi les contre-arguments utilisés par les hommes politiques de droite ou les chefs d’entreprise tombent à plat. Les raisonnements par les chiffres ou la rationalité ne servent à peu près à rien. On a beau rappeler que la France a une pression fiscale supérieure de 12 points de PIB par rapport à la moyenne de l’OCDE et qu’elle connaît des dépenses publiques de 8 points supérieures, que 57 % des foyers fiscaux sont exonérés d’impôt sur les revenus tandis que 0,1% des foyers fiscaux, soit 40.000 personnes, paye 13 % de cet impôt, soit en moyenne 263.000 €, que le même 0,1 % supporte 64 % de l’impôt forfaitaire immobilier, rien n’y fait. Les arguments de la gauche selon lesquels les plus riches payent en définitive moins d’impôts que les autres et que la fiscalité pèse avant tout sur les plus pauvres, ne relèvent pas de la rationalité. Il en est de même de l’argument selon lequel une « taxe Zucman » rapporterait 20 à 25 milliards d’euros et qu’elle ne ferait pas fuir les talents.
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6 réponses
57% des foyers fiscaux ne paient pas l’IR !!! Et en plus ils touchent plein d’aides sociales grâce a notre redistribution tres généreuse
Pourquoi rouspètent ils toujours, si ce n’est par jalousie ou par aveuglement idéologique
Rappelons quand même que le PS, ce parti de gauche archaïque, n’a fait que 1,7 % a la dernière présidentielle
Pourquoi toujours leur unique reflexe pavlovien est de taxer toujours plus taxer au lieu par exemple de faire le ménage une fois pour toutes dans les dépenses et fonction publiques
D’autre part, si on tue l’entreprise qui va créer la richesse et donc l’ impôt qui les fait vivre ?
La Norvège a relevé le taux d’ISF de 0.15 % à 0.25 % en 2025 ( et augmenté le taux sur les dividendes )
150 millionnaires ont immédiatement déménagé
Mais Zucman prétend que 2 % d’ISF ne feront fuir personne
Que « la droite », les « chefs d’entreprise » et autres « ultra-riches » commencent par financer des journaux et médias qui répandent la culture économique dans le grand public… quand on lit Les Echos, Le Figaro ou L’Opinion, supposément libéraux, on nage quelque part entre capitalisme de connivence et euro-socialisme. Donc après quelques décennies de ce lessivage intellectuel, il ne faut pas se surprendre de la perméabilité de l’opinion publique à des thèses soviétoïdes. Friedman et Bastiat, en leurs époques respectives, s’adressaient au grand public dans les mass-médias (journaux, télévision). Il n’y a pas de secret. Cessons de nous lamenter sur la démagogie populiste (qui, certes, est réelle) et partons à la conquête de cette opinion publique qui n’est pas dépourvue de bon sens si on s’adresse à elle.
Nos ancêtres paysans et boutiquiers, qui avaient conquis la pleine propriété privée après la fin du féodalisme, savaient ce qu’est un sou… et pourtant ils savaient parfois à peine lire et écrire. N’empêche que le laboureur savait la valeur des choses, et comprenait bien les mécanismes de la propriété privée. Donc il ne faut pas croire que le peuple soit imperméable à la culture économique. L’opinion publique attend des mass-médias libéraux pour réagir.
On en a un exemple avec l’empereur d’Autriche quand il fit construire le château de Schönbrunn qui devait être l’équivalent de Versailles. Les architectes lui proposèrent de surpasser Versailles en magnificence et il répondit : non, il n’appartient pas à l’empereur de gaspiller l’argent de ses sujets.
Awé,
Nous sommes bien contents d’apprendre que M Feldman, après 40 ans d’études et de travail, a enfin une hypothèse sur le mal séculaire français, à savoir « qu’il existe une mentalité française forgée depuis plusieurs siècles qui permet la croissance ininterrompue de l’État et de ses finances ».
On est certes bien avancé ! Ce serait une « explication » d’après lui, qui vaudrait mieux que les constats.
Combien lui faudra-il d’années de plus pour faire valider cette hypothèse par les experts lutétiens de son entourage – qu’ il n’oublie pas les grands experts en mentalité que sont les psychologues, les psychanalystes, les psycho-sociologues et les ethno-historiens, il en trouvera à foison ! – puis combien d’années de plus pour se rendre compte que cette pseudo-explication n’est qu’une description de plus, et des plus fumeuses ?
Ce serait faire injure à M Feldman de le comparer à l’inculte en chef qui se permettait naguère de parler de  » gaulois réfractaires », avec la science d’un habitué des Cafés de Commerce parisiens du 19ème siècle s’adressant à des journalistes diplômés de la Maternelle Supérieure du XXème. Mais c’est de la même veine : l’imbécile psychologie des peuples.
Mon ancêtre Alexis, il y a presque deux cent ans, savait poser le constat descriptif des mentalités – avec quelle intelligence ! – pour aller illico aux amonts explicatifs. Je sais bien qu’en Sciences Po Paris, en Sciences Eco et à l’ENA on saute allègrement les pages de L’Ancien Régime etc. qui justement montrent quelles pistes il faut suivre pour atteindre ces amonts sans tomber (ce que fait M. Feldman) dans l’économicisme et autres pièges. Rappelez-vous qu’avant décrire l’Ancien Régime…, Tocqueville a écrit sur l’Amérique. Relisez-le, chers confrères, et vous découvrirez peut-être, en moins de 40 ans, l’Atlantide que vous avez sous les yeux et que, comme Apollinaire, vous cherchez dans de vieilles lunes.