Raymond Aron (1905-1983) est systématiquement présenté comme l’un des principaux penseurs français du libéralisme de la seconde moitié du XXe siècle. Cette réputation est usurpée. Certes, Aron défend avec vigueur ce qu’il dénomme dans Démocratie et totalitarisme de 1965 les « régimes pluralistes-constitutionnels », autrement dit les démocraties occidentales, par opposition aux régimes de parti monopolistique. Il n’en demeure pas moins qu’il avait une conception hémiplégique du libéralisme. En effet, il était très rétif à la dimension économique du libéralisme. Il ne s’agit nullement d’une appréciation subjective de la pensée aronienne, mais d’une analyse fondée sur les termes mêmes de l’auteur. Ainsi se décrit-il dans L’Opium des intellectuels de 1955 comme « keynésien avec quelque regret du libéralisme ». Une décennie plus tard, dans son Essai sur les libertés, Aron confirme : « l’économie mixte, la démocratie libérale, le Welfare State me paraissent à l’heure présente le compromis le meilleur entre les diverses libertés que la société moderne a l’ambition de donner aux hommes ».
C’est à l’École normale supérieure qu’il se lie d’amitié avec Jean-Paul Sartre avant de se brouiller avec lui au début des années 1950. Il effectue de brillantes études ponctuées par un agrégation de philosophie et un doctorat ès lettres. Engagé dans les Forces françaises libres, il devient rédacteur en chef de la revue mensuelle La France Libre à Londres dès 1940. Après-guerre, il mène une double carrière d’universitaire de haut niveau et de journaliste politique. En 1945, il fonde avec Sartre Les Temps modernes. Il collabore à Combat, puis à partir de 1947 au Figaro en qualité d’éditorialiste, enfin à compter de 1977 à L’Express. Il enseigne à l’École nationale d’administration de 1945 à 1948, à l’Institut des études politiques de 1945 à 1954, avant de devenir titulaire d’une chaire de sociologie en Sorbonne de 1954 à 1968 et directeur d’études à l’École pratique des hautes études à partir de 1960. Élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1963, il succède à Gaston Bachelard. Il devient professeur au Collège de France à partir de 1970 en tant que titulaire de la chaire de sociologie de la civilisation moderne.
La conception aronienne de la liberté
Dans sa longue conférence de 1969, « Liberté, libérale ou libertaire ? », reprise dans ses Études politiques de 1972, Aron part de ce qu’il appelle une définition analytique ou objective des libertés : « Je suis libre de faire ceci ou cela, donc de choisir ma conduite, si les autres ne me contraignent ni ne m’empêchent par la force de faire l’un ou l’autre, s’ils ne m’y obligent pas en usant de la menace de sanctions ». Il s’ensuit, écrit-il à l’attention de la « nouvelle gauche » dans le contexte de l’après 1968, que « la liberté des uns résulte des interdits imposés aux autres ». Beaucoup plus loin, Aron relie le libéralisme aux responsabilités que ce dernier impose à tous et qui souvent font peur, car, ajoute-t-il de manière remarquable, « l’ordre libéral laisse à chacun la charge de trouver, dans la liberté, le sens de sa vie ».
Son article de 1968, « Pensée sociologique et droits de l’homme », a pour thème la Déclaration universelle des droits de l’homme dont les Nations unies célèbrent le vingtième anniversaire. Usant d’une argumentation impartiale d’apparence, Aron se demande si la consécration de droits économiques et sociaux du XXe siècle, « sous prétexte de compléter les déclarations bourgeoises en y incluant les droits légitimement revendiqués par les socialistes », n’a pas « confondu des notions incompatibles, réuni sans les distinguer des objectifs souhaitables et des impératifs catégoriques et, finalement, vidé de son contenu et de sa signification le concept de droit de l’homme en lui donnant une extension illimitée, indéfinie ». Alors que « les constituants de 1789 voulaient limiter l’Etat pour libérer les individus », il en conclut que les rédacteurs de la Déclaration universelle de 1948, « sans en prendre pleinement conscience, sont prêts à donner tous les pouvoirs à l’Etat pour qu’il assure la sécurité et le niveau de vie de tous ».
Le rejet de la définition de la liberté comme absence de contrainte
Un article substantiel de 1961, lui aussi repris dans les Études politiques, commente l’ouvrage de Friedrich Hayek paru l’année précédente, La Constitution de la liberté, et plus précisément, « La définition libérale de la liberté ». Dans une première partie, Aron critique les fondements philosophiques de cette définition. Hayek conçoit la liberté de manière négative comme absence de coercition ou de contrainte, c’est-à -dire le fait de ne pas être l’instrument d’autrui, de ne pas se trouver sous la menace d’une sanction, surtout par l’usage de la force, si nous ne nous soumettons pas à sa volonté. Aron constate immédiatement qu’une telle définition exclut plusieurs idées traditionnellement liées au concept de liberté, au premier rang desquelles se trouve la participation à l’ordre publique, pour le dire autrement : la dimension politique de la liberté. Surtout, Hayek méconnait le fait que « c’est le rapport entre le contenu des interdits et des obligations d’une part, les attentes légitimes des individus de l’autre qui détermine la mesure effective de la liberté dans une société ».
Dans une seconde partie, Aron s’attache aux conséquences économiques et sociales de la critique des fondements philosophiques de la liberté. Certes, Aron partage l’impératif premier du libéralisme conçu par Hayek : « Le but d’une société libre doit être de limiter le plus possible le gouvernement des hommes par les hommes et d’accroître le gouvernement des hommes par les lois ». Mais la philosophie hayékienne ne souffre pas seulement d’un refus de prendre en considération le problème de la liberté intérieure, elle écarte également de manière coupable les impératifs de la politique étrangère -dont Aron était un spécialiste-, exercée par des individus qui usent de commandements spécifiques, loin de l’idéal hayékien de la réduction au minimum de l’intervention étatique dans la sphère privée, loin de son idéal du régime de la loi, plus précisément de la loi générale.
Libertés formelles et libertés réelles
Aron sera toujours taraudé par la distinction marxiste entre les libertés formelles et les libertés réelles. Son Essai sur les libertés de 1965 est issu de conférences données deux plus tôt sur cette controverse. En introduction, il se demande si les libertés ne seraient effectives qu’à l’issue d’une révolution touchant la propriété des moyens de production. Au sein du second chapitre explicitement consacré à l’opposition « Libertés formelles et libertés réelles », il approfondit son analyse de ce qu’il nomme la « critique libérale-individualiste » ou « critique whig » de Hayek. D’après La Constitution de la liberté, la liberté « se confond avec la garantie d’une sphère privée où chacun est maître de lui-même ». Or, la liberté des libéraux apparaît insuffisante aux yeux du sociologue. La « liberté concrète » qui leur sert de modèle est celle de l’entrepreneur ou du consommateur, mais « la nature même de la société industrielle semble réduire inexorablement le nombre de ceux qui accèdent à cette liberté, au moins dans le travail ».
Même si Aron salue la « fécondité » de la « critique whig », il la qualifie d’excessive et ce, pour une double raison : d’abord, parce que Hayek ne développe qu’une conception parcellaire de la liberté ; ensuite -selon un argument très différent et peu éloquent-, parce que cette conception ne convaincrait qu’une minorité et qu’elle méconnaîtrait « la force des revendications égalitaires ». L’article « Liberté, libérale ou libertaire ? » de 1969 confirme la porosité de la pensée aronienne à la doctrine marxiste. Il salue la critique socialiste pour avoir contribué « à démasquer ce que l’idéologie libérale tendait à voiler ». Il entérine la distinction entre les libertés formelles et les libertés réelles : « Il ne suffit pas, pour que le citoyen soit effectivement libre de faire quelque chose, que la loi interdise aux autres et à l’Etat de la lui interdire sous menace de sanction, il faut encore qu’il en possède les moyens matériels ». Aux yeux de Aron, la liberté ne doit pas simplement être négative, comme le pensait Hayek, elle doit être positive. Or, cette « capacité de faire » suppose « dans certaines circonstances » -qui ne sont pas spécifiées- une « intervention de l’Etat pour que la plupart des individus puissent l’exercer ». Visant la suppression des corps intermédiaires -sans saisir qu’elle n’avait rien de libéral et sans mentionner d’ailleurs que les libéraux au XIXe siècle s’en sont lamentés, Frédéric Bastiat au premier chef- et usant d’un argument rebattu, Aron argüe que la « disproportion des forces » entre ouvrier et patron « livre le plus faible à la puissance quasi-discrétionnaire du détenteur des moyens de production ». Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, il témoigne du fait que sa confrontation permanente du marxisme et du libéralisme aboutit à une pensée syncrétique très éloignée des canons de l’ordre spontané.
2 réponses
«  »la « disproportion des forces » entre ouvrier et patron «  » résulte de l’inorganisation des « travailleurs » face à la DRH recruteuse ou négociatrice. Les SSII et les sociétés de prestation de services ont montré que les travailleurs pouvaient avoir une capacité de négociation. Ce sont les syndicats, qui représentent les « déjà embauchés », qui s’opposent à faire de l’organisation extérieure la modalité principale.
Des coopératives prestataires de services pourraient être en position d’équilibre des forces et en situation de se préoccuper en s’entraidant de l’intérêt à long terme de leurs membres. Qui vient tjrs en second dans une entreprise.
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