Les penseurs du libéralisme – Turgot, le grand libéral français du milieu du XVIIIe siècle 

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Fils d’un prévôt des marchants de Paris, Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781) est baron de l’Aulne. En 1749, il est prieur à la Sorbonne, mais il quitte l’état ecclésiastique. En 1751 il devient substitut du Procureur général de Paris, puis, deux ans plus tard, maître de requêtes au Parlement de Paris. Après avoir fait paraître en 1754 ses Lettres sur la tolérance, il participe à l’Encyclopédie à partir de l’année suivante. En 1756, il accompagne l’intendant du commerce, Vincent de Gournay dans ses inspections en province. Il est Intendant du Limousin à compter de 1761. A l’avènement de Louis XVI en 1774, il devient, brièvement, secrétaire d’Etat à la Marine, puis, un peu moins de deux ans, Contrôleur général des Finances. Le roi le révoque en 1776. Turgot est reçu la même année à l’Académie royale des inscriptions et belles lettres.

Turgot et la physiocratie

Turgot est souvent confondu avec les physiocrates. A tort. Jamais il n’aurait écrit, comme François Quesnay dans ses Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole de 1774, que « la terre est l’unique source des richesses ». Il libéralise leurs idées et il généralise la liberté économique à l’ensemble des activités humaines. Mais il partage avec eux deux grandes idées : le laissez-faire, d’une part, et la disjonction entre la liberté économique et la liberté politique avec la promotion d’un réformisme que l’on peut qualifier de réformisme « par le haut », d’autre part. Dans ses Maximes, Quesnay faisait de la « sûreté de la propriété » le « fondement essentiel de l’ordre économique de la société », de même qu’il se déclarait partisan acharné de « l’entière liberté du commerce » et de la liberté de la concurrence. Turgot sépare comme lui la dimension politique de la dimension économique de la liberté. Son libéralisme se présente de manière paradoxale comme constructiviste. Certes, il montre à Louis XVI les conséquences délétères de l’extrême centralisation dans les mains du monarque, mais son mémoire sur la création d’assemblées consultatives de 1776 soutient que les réformes ne doivent être que « l’ouvrage d’un seul homme ». Nul art d’écrire dans ces mots, nonobstant les hautes fonctions alors exercées par Turgot, mais une sincérité désarmante : il est profondément absolutiste et il appartient à la tradition des réformateurs français « par le haut ». Dans L’Ancien Régime et la Révolution de 1856, Alexis de Tocqueville semoncera d’ailleurs Turgot en ce que, à l’image des physiocrates, il n’avait guère le goût des libertés publiques.

L’ardente défense du laissez-faire et les principes de bonne gestion budgétaire

 Propriété, libre-échange, laissez-faire, voilà les grands thèmes de Turgot. Suivant les brisées de son maître Gournay, il écrit, dans son article « Fondation » de 1757 pour L’Encyclopédie, à propos des hommes : « laissez-les faire : voilà le grand, l’unique principe ». Son Éloge de Vincent de Gournay de 1759 le confirme : « Ce qu’on peut faire de mieux est de laisser chaque homme libre de faire ce qu’il veut ». Il martèle que, avec le libre-commerce et ses « principes doux », l’intérêt particulier rencontre nécessairement l’intérêt général. En contrepoint, l’interventionnisme est toujours fautif. Ainsi, l’arrêté établissant la liberté du commerce des grains de 1774 pose que l’Etat ne peut empêcher que le blé soit cher quand les récoltes sont mauvaises. Précédemment, dans la 7e de ses Lettres au contrôleur général sur le commerce des grains du 2 décembre 1770, il entendait redresser les préjugés infondés au sujet du caractère funeste de la liberté du commerce des grains. L’Etat n’a le droit de violer ni la propriété des laboureurs, ni celle des négociants, c’est-à-dire la propriété sacrée de l’homme sur le fruit de son travail, qu’il s’agisse du blé semé, produit ou acheté.

Turgot n’est pas seulement un partisan acharné du laissez-faire, il anticipe l’individualisme méthodologique et la thématique de l’ordre spontané. Ici, des considérations épistémologiques se mêlent aux considérations strictement économiques. Dans son Eloge de Vincent de Gournay, il allègue qu’« un homme connaît mieux son intérêt qu’un autre homme à qui cet intérêt est entièrement indifférent ». Il en infère que, incapable de bien faire, l’État doit s’abstenir d’interférer dans la vie des affaires : « Sur tous les points de vue sur lesquels le commerce peut intéresser l’État, l’intérêt particulier abandonné à lui-même produira toujours plus sûrement le bien général que les opérations du gouvernement, toujours fautives et nécessairement dirigées par une théorie vague et incertaine ». Dans la sphère de l’Etat, il défend donc les principes d’une saine gestion libérale. Et il ne le fait sans doute jamais mieux que dans sa lettre au roi du 14 août 1774, chef d’œuvre de clarté et de franchise, dont le programme se résume au triptyque : « Point de banqueroute, ; point d’augmentation des impôts ; point d’emprunts ». Il n’existe qu’un moyen de mettre en application ce programme : « réduire la dépense au-dessous de la recette ». Entier et direct, Turgot n’hésite pas à mettre en garde Louis XVI contre sa bonté et sa générosité, d’une part car un souverain ne doit pas enrichir même ceux qu’il aime « aux dépens de la subsistance de son peuple », d’autre part car l’argent qu’il distribuerait à ses courtisans ne pourrait que provenir de « la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l’arracher par les exécutions les plus rigoureuses ».

Les apports à la théorie économique

 Les relations entre Turgot et Adam Smith restent brumeuses, mais on sait qu’ils se sont rencontrés lors du voyage de l’Ecossais en France au milieu des années 1760. Le premier aurait-il influencé le second une dizaine d’années avant la parution de la Richesse des nations ? La correspondance n’étant plus consultable, nous ne le saurons peut-être jamais. Tout à sa défiance envers Smith, Murray Rothbard va encore plus loin dans le volume I de sa Perspective autrichienne sur l’histoire de la pensée économique en faisant du Français un « pionner de la théorie autrichienne ». En effet, l’Éloge de Vincent de Gournay anticipe Hayek avec l’utilisation du savoir particulier par les acteurs individuels et les entrepreneurs sur le marché libre. Valeur et monnaie de 1769 adopte une conception subjectiviste de la valeur et il précède l’insistance des libéraux autrichiens sur les anticipations comme clef des actions sur le marché avec sa théorie de l’action humaine comme résultat d’anticipations plutôt que d’un équilibre ou d’un savoir parfait. Ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses de 1766 développent la division du travail une décennie avant la Richesse des nations, mais elles dégagent aussi des rudiments de la théorie autrichienne selon laquelle la production passe par différentes étapes. Aux yeux de Rothbard, l’apport le plus considérable de Turgot à la théorie économique vient de sa théorie du capital et de l’intérêt. Le Français anticipe presque complètement la théorie du cycle commercial, ainsi que la relation entre l’expansion de l’offre monétaire et du taux d’intérêt.

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