Les penseurs du libéralisme – Paul Leroy-Beaulieu et la dérive conservatrice du libéralisme

Temps de lecture : 5 minutes

Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916) est un économiste et journaliste. Professeur à l’Ecole libre des sciences politiques à partir de 1872, il devient professeur d’économie politique au Collège de France en 1878, année lors de laquelle il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques. En 1890, il fait paraître son ouvrage le plus connu, L’Etat moderne et ses fonctions, tiré d’un de ses cours au Collège de France et de divers articles, et dont la 3ème édition augmentée paraîtra dix ans plus tard.

La toute-puissance de l’Etat moderne

Leroy-Beaulieu part d’un constat éclairé de l’importance de l’Etat moderne. La caractéristique principale de ce dernier, tant en théorie que, de plus en plus, en pratique, tient à la « toute puissance », ainsi qu’il l’expose dans la préface à la 3ème édition de L’Etat moderne et ses fonctions. En revanche, l’origine et les causes de cette toute-puissance sont traitées de manière fort sèche. La faute en incomberait à la Révolution française. Quant aux causes, elles proviendraient de la suppression des corps intermédiaires et, plus largement, de « la disparition ou l’affaiblissement de toutes les anciennes forces sociales organiques, Église, aristocratie ». Contrairement aux lieux communs, la plupart des instruments ou établissements de l’Etat, loin d’avoir été inventés par lui, ont pour prime origine l’initiative libre, qu’il s’agisse des assurances, des banques, des caisses d’épargne, des hôpitaux, des monts-de-piété ou encore des sociétés de secours mutuels.

Contrairement là encore aux liens communs qui voudraient que l’Etat français fût léger en cette fin du XIXe siècle, Leroy-Beaulieu expose que, grâce à ces deux caractéristiques que sont les pouvoirs d’imposition et de règlementation, « l’Etat est devenu le plus grand consommateur, le plus grand faiseur de commandes, le plus grand « employeur de travail » qui soit dans une nation ». Et encore, relève-t-il, la toute-puissance de l’Etat se trouve freinée par la première de ces caractéristiques un pouvoir d’imposition qui se heurte au déficit budgétaire, et accusée par la seconde un pouvoir de règlementation « qui, lui, est gratuit ou à peu près ».

Des fonctions de l’Etat très extensives

Les deux premières parties des huit que compte L’Etat moderne et ses fonctions sont d’une facture assez classique. Celles que Leroy-Beaulieu appelle « les fonctions essentielles de l’Etat » correspondent globalement aux fonctions régaliennes. Ce sont celles qui « dérivent de sa nature même », écrit-il tout d’abord de manière vague.
Représentant l’universalité du territoire et de ses habitants, « l’Etat est chargé de pourvoir aux besoins qui ne peuvent provenir de l’initiative individuelle, mais de l’action de la communauté ». Leroy-Beaulieu les classe en trois catégories : la sécurité, la « préservation contre certaines maladies contagieuses » et la justice. Un peu plus loin, il explicite les première et troisième de ces caractéristiques. « La première fonction de l’Etat, c’est la garantie de la sécurité », qu’il s’agisse de celle de la nation ou celle de l’individu et de ses droits. « L’Etat y est par excellence le définisseur des droits et des responsabilités juridiques ».
La conception qu’il se fait du droit est pleinement libérale puisque celui-ci nait spontanément et que, par voie de conséquence, il a précédé la législation.

Les quelques principes que Leroy-Beaulieu pose au fil de ses développements, tout particulièrement dans les sixième et septième parties, sont aussi conformes aux canons du libéralisme : la civilisation ne peut être sauvegardée que par « la liberté personnelle, l’initiative individuelle, la fécondité des associations privées, civiles et commerciales ».
Quant au législateur, son rôle « est de ne pas contrarier et combattre la nature des choses, de ne mettre point ses volontés capricieuses à la place de l’instinct humain, d’agir toujours avec sobriété et modestie ».
Pourtant, la méthode utilisée, qui n’est étrangement dévoilée qu’au début de la troisième partie, n’a, elle, rien de libéral : « Un examen rapide des divers services dont les États modernes se sont encombrés pourra seul, en l’absence d’une règle théorique absolue, impossible à formuler, faire pressentir les limites que doit observer l’Etat ». Une phrase passablement contradictoire qui, surtout, verse dans un pragmatisme de mauvais aloi et dans un relativisme, certes assumé, mais ô combien dangereux. Il n’est dès lors guère étonnant que, aux missions classiques de l’Etat, Leroy-Beaulieu ajoute une série de fonctions, parfois anodines, mais qui, une fois mises bout à bout, n’en représentent pas moins un ensemble impressionnant : la préparation, voire l’exécution, des travaux publics ; l’expropriation ; la règlementation du travail des mineurs et des femmes enceinte ; les industries et les logements insalubres ; les lieux recevant du public et la règlementation des cabarets ; les règles d’urbanisme citadin ; l’ouverture et le contrôle des monts-de-piété ; les caisses d’épargne ; les établissements publics du luxe et l’Imprimerie nationale ; l’achat d’œuvres d’art pour les musées publics ; le rejet de la séparation de l’Église et de l’Etat ; enfin, la nécessaire œuvre de colonisation. En définitive, Leroy-Beaulieu, quoi qu’il en ait, donne l’impression d’entériner une grande partie de l’interventionnisme de son époque. Les mêmes tournures de phrases s’enchaînent au fil des chapitres pour concéder quasi-systématiquement qui une action, qui un contrôle de la puissance publique, presque toujours avec sobriété et modestie, pour reprendre ses mots sur le rôle du législateur : « on comprend que les pouvoirs publics assujettissent à certaines règles… » ; « la police peut parfois revendiquer certains droits d’intervention… » ; « juste en soi est le principe de la règlementation de… » ; que l’Etat prenne quelques précautions pour… » ; « une règlementation discrète de l’Etat est admissible en matière de … », etc..

Le rejet de la séparation des églises et de l’Etat est paradigmatique de la méthode relativiste de Leroy-Beaulieu. La vérité outre-Atlantique ne le serait plus sur les rives françaises : renoncer à la séparation serait rien moins qu’« absurde » dans la « grande fédération américaine », mais « vouloir transposer ce régime en France » constituerait « un nouvel élément de désorganisation et de discorde ». Salarier les différentes églises permettrait, non pas de se prononcer sur la vérité des dogmes, mais de reconnaître qu’elles exercent « une utile action sociale et morale ». L’Etat ne saurait, selon lui, faire preuve d’« indifférence » à leur égard, sous peine de tomber dans l’hostilité. Les propos conservateurs de Leroy-Beaulieu visent implicitement, dans cette cinquième partie, l’extrémisme de certains républicains qui confondent « une idée juste, celle de l’Etat laïque », avec une idée fausse, celle de l’Etat athée ».

Deux dérives supplémentaires : l’opposition au libre-échange et le colonialisme

 Si nombre de développements de l’ouvrage pouvaient laisser plus que sceptique, les derniers chapitres achèvent de convaincre le lecteur que, en cette toute fin de XIXe siècle, les principes libéraux tendent à s’évanouir en France au sein de l’intelligentsia.

En premier lieu, Leroy-Beaulieu consacre un chapitre de sa septième partie au libre-échange. Il y partage une nouvelle fois une conception transactionnelle fort éloignée des canons du libéralisme. Opposé au « libre-échange absolu », tel celui que pratique isolément l’Angleterre, comme au « protectionnisme quasi-universel », il défend « un protectionnisme « modéré », une « protection limitée », toujours sur fond de relativisme : « Dans certaines circonstances, soit d’une manière permanente, par des considérations politiques et sociales, soit d’une façon temporaire, à certains stades du développement économique, des mesures protectionnistes, ayant surtout un caractère modéré, peuvent être recommandables ». Compte tenu de la phrase suivante, on comprend que même les mesures qualifiées de temporaires n’ont aucune chance de se trouver levées un jour : « Il pourra en être ainsi tant que les différents peuples ne formeront pas une même nation et n’auront pas la même législation générale et fiscale ».

En second lieu, Leroy-Beaulieu traite de la colonisation dans l’unique chapitre de la huitième et dernière partie de l’ouvrage. Le vigoureuse opposition d’un Frédéric Bastiat au colonialisme est passée par pertes et profits. Leroy-Beaulieu soutient de fait la doctrine colonialiste du début de la IIIe république. Usant d’un ton plus que condescendant, il n’hésite pas à parler du « droit à une intervention » pour les « peuples civilisés » : « La colonisation rentre dans la mission des grands États occidentaux ». Une bonne colonisation qui se distingue d’un mauvais « impérialisme » anglais et américain, dont la racine proviendrait, aux termes de la septième partie, d’un « ultrachauvinisme » ! Bref, « il y a une œuvre de colonisation à accomplir », dont il reconnaît qu’elle est « lente, coûteuse », mais dont ces caractéristiques mêmes démontrent qu’elle ne saurait être abandonnée aux simples particuliers.

Une conclusion inconséquente

 Au même titre que le début de L’Etat moderne et ses fonctions, la conclusion du livre contient des analyses indubitablement libérales : « L’Etat n’est pas le cerveau de la société ; il n’a aucun titre, aucune aptitude, aucune mission, pour la diriger et lui frayer les voies ». Leroy-Beaulieu reconnaît un peu plus loin que « le collectivisme partiel ou le collectivisme total, c’est, à des degrés divers, la déchéance de la civilisation européenne ». Mais qu’a-t-il fait lui-même dans son ouvrage ? Celui-ci avait pour objet d’analyser la force motrice de l’Etat moderne qui menaçait la civilisation occidentale. Pourtant, le rejet de toute position dogmatique, le pragmatisme revendiqué amènent Leroy-Beaulieu à défendre une intervention de la puissance publique, certes généralement limitée, mais dans tellement de domaines qu’il se trouve, aurait raillé Bastiat, sur la pente du socialisme, avant de se perdre dans un protectionnisme et un colonialisme totalement incompatibles avec les principes libéraux, mais en définitive très complaisants avec la pratique des républicains au pouvoir.

Une réponse

  1. Un bon protectionnisme « intelligent », un peu d’Etat « stratège », une dose de « régulation » dans différents domaines comme le logement, les transports, l’alimentation, les équipements des personnes et des biens, la production en général, et ce serait parfait !

    Avec de tels penseurs du libéralisme, on n’a plus besoin des penseurs du collectivisme.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


motif

Soutenez l’IREF et défendez une recherche indépendante !

L’IREF, think tank libéral et indépendant, est un institut privé et indépendant avec un statut d’association sans but lucratif. Ses ressources proviennent uniquement des dons privés déductibles à : 66% de l’impôt sur le revenu (IRPP), 75% de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), ou 60% au titre de l’impôt sur les sociétés (IS).

Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral

Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.


Illustration-newsletter