Les penseurs du libéralisme – Milton Friedman : liberté, monétarisme et tyrannie du statu quo

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Milton Friedman (1912-2006) est professeur d’économie à l’université de Chicago à partir de 1948. Prix de la Banque de Suède pour la science économique en 1976, il devient l’année suivante chercheur à l’université de Stanford. C’est un libéral qui reste avant tout un économiste, particulièrement versé dans le domaine monétaire. S’il n’est pas un immense théoricien du libéralisme comme Hayek ou Mises, il n’en demeure pas moins l’un des auteurs libéraux les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle du fait de son aura, liée à ses remarquables talents de pédagogue, et de son inventivité, mise au service de différents hommes politiques, des années 1960 aux années 1980. Capitalisme et liberté de 1962, son ouvrage le plus connu, et La Tyrannie du statu quo de 1984 en témoignent. Le premier est avant tout un livre d’économie dont certaines des propositions seront reprises ou appliquées dans le monde entier, alors que le second entend faire le bilan des trente premiers mois de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis.

Une conception classique du libéralisme

C’est dans l’introduction à Capitalisme et liberté que Friedman donne sa conception du libéralisme. Une conception classique qu’il relie à deux termes : la liberté et l’individu, le premier étant « le but ultime de la société », le second « son ultime entité ». Friedman distingue ensuite l’intérieur et l’extérieur du pays autour de deux nouveaux mots : le laissez-faire, d’une part, et le libre-échange, autrement dit le laissez-passer, d’autre part. Le laissez-faire est le « moyen de réduire le rôle de l’Etat dans le domaine économique et par conséquent d’accroître celui de l’individu » ; le libre-échange est l’instrument qui permet de « créer entre les nations un lieu pacifique et démocratique ». Friedman ne s’en tient pas à cette conception économique. Sur le plan politique, le libéralisme développe le gouvernement représentatif et les institutions parlementaires, il réduit les pouvoirs arbitraires de l’État et il œuvre à la protection des libertés civiles des individus.

Les rapports entre liberté économique et liberté politique

Le titre de l’ouvrage résume bien son objet : ce que Friedman nomme le « capitalisme de concurrence », qu’il conçoit dans l’introduction comme « l’organisation de l’ensemble de l’activité économique et la condition nécessaire de la liberté politique ».

Le chapitre 1 est justement intitulé : « Liberté économique et liberté politique ». L’ordre des expressions n’a rien d’anodin : non seulement il existe un « rapport intime contre économie et politique », mais encore la liberté économique permet d’obtenir la liberté politique, c’est-à-dire -Friedman s’inscrit dans les pas de son ami Hayek qui, deux ans plus tôt, a écrit La Constitution de la liberté- l’absence de coercition. Pour quelle raison ? Parce que le capitalisme sépare le pouvoir économique du pouvoir politique et que, par voie de conséquence, il « permet à l’un de contrebalancer l’autre ». Dans sa préface de l’édition de 2002, Friedman infléchit quelque peu ses propos. Certes, il confirme le lien indissoluble entre capitalisme et liberté, mais il remplace la dichotomie liberté économique/liberté politique par la trichotomie liberté économique/liberté civile/liberté politique. Le sens des termes a toute son importance : il ne peut y avoir de libertés civile et politique qu’en conséquence de la liberté économique, mais l’inverse n’est pas vrai puisque celle-ci peut être entravée par celles-là.

Les fonctions de l’Etat

Friedman use d’une phrase surprenante dans l’introduction : « On ne peut fixer une fois pour toutes le rôle de l’Etat en termes de fonctions spécifiques ». D’ailleurs, le chapitre 2 est directement consacré à la question, sous le titre « Le rôle du pouvoir politique dans une société libre ». Friedman se sépare immédiatement des anarchistes. Pourquoi un gouvernement est-il nécessaire ? Parce que « la liberté absolue est impossible ». Il règle en une phrase le sort de l’anarchisme, qui ne serait réalisable que dans un monde d’hommes parfaits. L’organisation de l’activité économique grâce à l’échange volontaire suppose un Etat chargé de cinq missions : « maintien de la loi et de l’ordre pour prévenir la coercition exercée par un individu contre un autre » ; « exécution des contrats volontairement passés » ; « définition et signification des droits de propriété » ; « interprétation et mise en vigueur de ces droits » ; « existence d’un cadre monétaire ».

– Le monétarisme

Friedman traite dans le chapitre 3 de sa grande spécialité : le « contrôle de la monnaie ». En liminaire, il pose que « ce dont nous avons instamment besoin, c’est d’une réduction, et non pas d’une augmentation, de l’intervention gouvernementale ». Il écarte ensuite deux solutions : un étalon-or ; une banque centrale « indépendante » et dotée de « larges pouvoirs discrétionnaires ». En effet -et la formule se veut choc -, « la monnaie est une question trop sérieuse pour être confiée à des banquiers centraux ». Le problème tient à la question suivante : « Comment créer un système qui fournisse le cadre monétaire nécessaire, une économie de libre-entreprise, mais qui, en même temps, ne soit pas susceptible d’être utilisé comme source de pouvoir et, ainsi, ne puisse menacer la liberté économique et politique ? » Friedman développe la réponse qu’il avait donnée dans Un programme pour la stabilité monétaire de 1959 : « établir la règle en fonction du comportement de la masse monétaire », c’est-à-dire de « la somme des dépôts bancaires et du numéraire qui se trouve à l’extérieur des banques ». Cette règle devrait être une règle législative, qui enjoindrait « à l’autorité monétaire d’atteindre un taux spécifique de croissance de la masse monétaire », précisément un taux annuel de 3 à 5 %. Dans le chapitre premier de La Quantité optimale de monnaie et autres essais de 1969, Friedman parlera d’une croissance à taux constant de la masse monétaire à hauteur de 2 à 5 % par an. Cette proposition sera une constante dans la carrière de l’économiste puisque La Tyrannie du statu quo de 1984 entérine sa proposition, nettement préférable au rétablissement de l’étalon-or, d’une obligation faite à la Réserve fédérale « d’accroître annuellement et à un taux fixe le volume monétaire mis en circulation », si ce n’est qu’il se réfère alors à un amendement constitutionnel et non plus à une règle législative. Notons par ailleurs que Capitalisme et liberté plaide dans son chapitre 4 consacré aux « arrangements financiers et commerciaux internationaux » en faveur d’un système de taux de change flottants, ce qui est entraînerait « un libre-échange complet des biens et des services ».

Une boîte à outils libérale

Capitalisme et liberté démontre toute l’inventivité de Friedman pour fournir de véritables solutions libérales à divers problèmes pratiques. Le chapitre 6 traite du « rôle du pouvoir politique dans l’éducation ». Il y défend de manière célèbre les bons scolaires, dits vouchers. L’Etat ne se retire pas, mais son rôle est transformé : « Toute subvention devrait aller aux individus afin qu’ils la consacrent aux établissements de leur propre choix, pourvu seulement que l’enseignement donné dans ces établissements soit de type que l’on désire subventionner ». La Tyrannie du statu quo confirme la nécessité d’« introduire la concurrence » au sein d’un système éducatif sous la forme d’un « système de chèques-scolarité » donné aux parents, ce qui permettrait d’améliorer pour toutes les couches sociales la qualité de l’enseignement.

Sur la question fiscale, le chapitre 10 de Capitalisme et liberté consacré à « la distribution et la redistribution des revenus » se prononce en faveur de ce qui sera popularisé sous le nom de flat tax, c’est à dire un impôt proportionnel, en l’occurrence sur les revenus. Un impôt uniforme proportionnel, dont seraient exemptés les plus pauvres, permettrait tout à la fois de faire payer plus les titulaires des revenus les plus élevés, et d’éviter le risque d’un surcroît d’impôt sur une minorité voté par une majorité qui en serait dispensé. La Tyrannie du statu quo confirmera le souhait de Friedman d’un taux unique d’imposition et par conséquent son rejet de toute progressivité. Cet ouvrage ajoute, sur le plan des finances publiques, l’idée d’un amendement constitutionnel « exigeant du gouvernement fédéral qu’il présente un budget équilibré et limite ses dépenses », ce qu’on nommera une règle d’or. Dans le chapitre 12 sur « l’aide aux économiquement faibles », Capitalisme et liberté contient une proposition elle aussi bien connue de Friedman, celle d’un « impôt négatif sur le revenu », qualifié de secours afin d’assurer une revenu minimum à tous. Il est à noter que dans le chapitre précédent qui a pour sujet « la politique sociale », il rejette tout salaire minimum, qui n’aurait d’autre effet que d’accroître la pauvreté.

Briser la « tyrannie du statu quo »

La Tyrannie du statu quo n’est pas un ouvrage théorique. Son intérêt est autre : comment instaurer le libéralisme de manière pratique et ce, en examinant les trente premiers mois du premier mandat de Ronald Reagan, plus précisément « en matière de réduction de l’importance de l’Etat, du transfert des compétences du gouvernement fédéral aux gouvernements des Etats, et de ces deux premiers niveaux à celui du citoyen », ainsi qu’il l’expose dans le chapitre 1 consacré au « bilan de Reagan ». Friedman donne la recette pour bien entamer des réformes libérales et pour les mener à bien : avoir un programme clair avant d’être élu et -contrairement à l’erreur faite par le nouveau président- le mettre en application dès après son arrivée au pouvoir. Pour quelle raison ? Parce que, durant cette brève phase initiale, la « tyrannie du statu quo » ne se fait pas sentir. C’est le chapitre 3 qui explicite ce dont il s’agit. Friedman y décrit un « triangle de fer » constitué à ses trois sommets des bénéficiaires immédiats d’une loi, des commissions législatives et de leur personnel, enfin de la bureaucratie qui administre la loi. « Ces trois puissantes tyrannies y imposent le statut quo » ; elles empêchent tout frein à l’expansion de l’Etat et, plus encore, toute réduction de la charge de ce dernier. En bref, elles favorisent la croissance de l’Etat social et de l’interventionnisme. Selon la dernière ligne de l’ouvrage, celle qui clôt le chapitre 9 posant la question de savoir « comment briser la tyrannie du ‘triangle de fer’ », « il n’est aucune difficulté que les Etats-Unis ne sauraient résoudre avec moins de pouvoir central et moins d’intervention de l’État ». Une analyse susceptible de s’appliquer, mutatis mutandis, à tous les pays.

5 réponses

  1. Très intéressant qu’a jamais dû lire notre president qui a laissé les événements à vau-l’eau, par faiblesse, sauf le matraquage fiscal où il est très fort
    Voilà où nous en sommes aujourd’hui
    Reagan a lui lu et appliqué pour faire des EU une grande puissance

  2. Désolé , je m’en voudrais d’être désobligeant mais je si trouve bien dans cet article l’expression de la pensée de Milton Friedman , je regrette que le style de l’écrit manque d’efficacité . Trop complexe et ne permettant pas une lecture souple .
    Pourtant j’apprécie généralement beaucoup les chroniques de son auteur mais là le style coince un peu .
    Petit détail , j’ai lu Friedman et son ouvrage culte est sur mon bureau , régulièrement consulté par mes soins .
    Je n’en voudrais à personne de ne pas publier ce commentaire .

  3. L’interventionniste des états pour modifier le fonctionnement de l’économie dans le sens des lobbye et plus grave en permettant l’endettement à outrance de l’état est catastrophique pour la classe pauvre et moyenne

  4. Je ne pense pas que la théorie de Milton Friedman ait jamais été mise réellement en pratique. Peut être partiellement uniquement et c’est bien le problème. Au Chili, par Pinochet, on ne peut pas dire que ce fut une réussite. Il est contre les banques centrales, mais c’est une vue de l’esprit trop théorique. Ce qui est dommageable n’est pas une banque centrale en soi mais une banque centrale soumise au pouvoir politique, comme la voudrait Trump ou comme en Turquie avec les dégâts que l’on sait.

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