Beaucoup seront surpris de trouver le nom de Burke dans les grands penseurs du libéralisme tant il est attaché en France au conservatisme, voire aux contre-révolutionnaires. Et pourtant, il est catalogué comme libéral dans les pays anglo-saxons. A juste titre pour plusieurs raisons essentielles. Edmund Burke (1729-1797) est un philosophe et homme politique irlandais. Il fait son droit avant de voyager en Europe. Il devient député en 1765, élu successivement dans plusieurs circonscriptions anglaises. Il siège pendant 28 ans sur les bancs whigs, en oppositions aux conservateurs, les torys. Il soutient alors les revendications, puis l’émancipation des colonies en Amérique ; il critique les abus de la Compagnie des Indes orientales ; il prône la liberté du commerce ; il combat l’esclavage ; il défend les droits du Parlement contre les empiètements de la Couronne. Virulent opposant aux évènements de 1789, il publie l’année suivante ses Réflexions sur la Révolution de France, qui connaîtront un fort succès avant de passer au rang de classique de la philosophie politique.
Un critique acerbe de la Révolution française
Burke est principalement connu pour son ouvrage sur la Révolution française, qu’il critique sans ménagement. Ses Réflexions sur la Révolution de France se présentent sous la forme d’une très longue lettre de plusieurs centaines de pages datée du 1er novembre 1790. Si elles concernent à l’évidence les révolutionnaires français, elles ciblent avant tout certains milieux anglais, comme le laisse d’ailleurs entrevoir son titre complet : et sur les procédés de certaines sociétés à Londres, relatifs à cet évènement. Plus précisément, Burke vise les mieux radicaux et dissidents qui reliaient, d’une part, les évènements français et, d’autre part, une interprétation cosmopolitique de la Glorieuse Révolution de 1688 et plus généralement des principes constitutionnels anglais. Tout l’objet de Burke est de montrer combien ces derniers sont au contraire totalement incompatibles avec la Révolution française. Aussi démolit-il avec clarté et férocité les acteurs et les thuriféraires de cette dernière qu’il avait qualifiés ironiquement dans son discours sur la situation actuelle de la France à la Chambre des communes, le 9 février 1790, d’« architectes en ruines »… Les qualités de prescience dont il témoigne dans ses Réflexions sont également impressionnantes lorsqu’il s’attend à des évènements de nature terroristes et surtout lorsqu’il annonce que la Révolution se terminera avec « quelque général populaire ».
Il lui faut donc opposer du tout au tout l’Angleterre et la France, en faisant de celle-ci un véritable contre-modèle. A commencer par la question emblématique des droits attachés aux individus. Burke dit pis que pendre des droits de l’homme déclarés par les Français, des « principes abstraits ». Mais ici comme ailleurs, il n’a rien de réactionnaire ou de contre-révolutionnaire. Aux « faux droits » des Français, il oppose les « vrais droits » des Anglais. Ceux-ci sont depuis le XIIIe siècle un « héritage » : il s’agit des « droits qu’ils possèdent de père en fils en tant qu’Anglais ». Et contrairement à la Révolution française, la Glorieuse Révolution n’a eu d’autre objet -c’est du mois l’interprétation que Burke adopte de manière assez libre- que de conserver les « anciennes lois et libertés ».
Burke entend s’inscrire dans cette lignée : réformer, oui, mais « tout en conservant » et ce, en usant de prudence. « Je ne m’oppose nullement au changement, écrit-il dans l’antépénultième paragraphe de la lettre ; mais je ne voudrais rien changer que pour mieux préserver le tout ». Il ajoute : « mes réparations seraient faites, dans toute la mesure du possible, dans le style de l’édifice ». En contrepoint, les révolutionnaires français ont commis la grave erreur de vouloir faire table rase : « Vous avez préféré agir comme si vous n’aviez jamais constitué une société ni formé un ordre civil, et qu’il vous fallait tout refaire à neuf ». On comprend combien les droits des Anglais différent des droits de l’homme. Ceux-là forment les garanties pratiques d’une société déjà constituée, alors que ceux-ci laissent les individus dans leur fragile état naturel.
La constitution d’un gouvernement libre ne consiste pas à donner des assises solides au pouvoir ou à donner la liberté, mais à « tempérer l’un par l’autre ces deux éléments opposés que sont la liberté et la contrainte, et les réunir pour former un ensemble cohérent », ce qui est autrement complexe. Nous retrouvons ici la thématique de la pensée whig radicale – le courant d’opposition à l’influence de la Cour- qu’est l’irréductible tension entre la liberté et le pouvoir. Toutefois, si la démonstration de Burke est plaisante, elle tombe parfois dans la caricature. Sa comparaison entre l’Angleterre et la France, tout à l’avantage de la première, n’en laisse pas moins d’apparaître artificielle à certains égards. Burke trace un parallèle historique entre les deux pays qu’auraient finalement rompu les hommes de lettres et les hommes politiques français du XVIIIe siècle. Ainsi que l’a relevé Charles de Rémusat au milieu du siècle suivant, la liberté n’a pas existé conjointement aux deux bords de la Manche. Et pour protéger des droits, pour faire renaître des droits anciens, encore faut-il que la liberté existât. Or, l’Ancien Régime en France n’a pas cheminé de la même manière que la monarchie britannique : faute de traditions libérales, il s’agissait d’instaurer, et non de restaurer, la liberté sur le continent.
Préjugés fondés en raison et rationalisme
Quant l’on connaît un tant soit peu l’œuvre de Friedrich Hayek, on ne peut qu’être frappé par les points de ressemblance avec celle de son illustre devancier. Et nul ne sera dès lors étonné qu’il fasse de Burke l’un de ses auteurs de prédilection, qualifié dans le premier volume de Droit, législation et liberté de 1973 de « grand visionnaire ».
Burke exècre les « philosophes », c’est-à -dire les penseurs, principalement français, du XVIIIe siècle et bien évidemment leurs successeurs : les révolutionnaires de 1789. Toutefois, au même titre qu’il éreinte la modernité de manière interne, il critique les Lumières de l’intérieur. Encore une fois, il n’est ni réactionnaire, ni contre-révolutionnaire. Aussi ne rejette-t-il pas l’émancipation de l’individu portée par les Lumières mais, pour cela, encore faut-il que l’individu renonce à l’illusion de l’autosuffisance. Car, s’il méprise le rationalisme des Lumières, il promeut une rationalité bien entendue. De là , son traitement, si important, des préjugés.
Après avoir écrit, non sans provocation, que les Anglais chérissent les préjugés « parce que ce sont des préjugés », il explique : « Nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit ». Et il précise plus bas de manière remarquable : « Par le préjugé fondé en raison, le devoir entre dans la nature de l’homme ». En effet, dans sa sagesse réelle, mais bornée, l’individu doit respecter la raison cachée qui se trouve dans les préjugés. Une telle critique de la raison cartésienne ne correspond pas à une négation de la raison spéculative, mais à celle de son importance. Loin d’être un adversaire de la raison, le préjugé est son allié car il l’enrichit. Il représente une sagesse latente accumulée par l’espèce dans le temps. Au-delà du rationalisme étroit des Lumières, il appelle à une rationalité plus profonde qui dépasse les capacités du jugement humain.
Rien de tel sur le continent, où les Français ont agi comme s’il fallait « tout refaire à neuf ». Burke multiplie les formules assassines à leur encontre : les hommes de lettres et les hommes politiques français « n’ont aucun respect pour la sagesse des autres ; mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes » ; « je ne puis concevoir comment les hommes peuvent en arriver à ce degré de présomption qui leur fait considérer leur pays comme une simple carte blanche où ils peuvent griffonner à plaisir ». C’est encore en maniant le sarcasme que Burke leur oppose, dans l’antépénultième paragraphe, les Anglais dont les prédécesseurs étaient, eux, réfléchis : « Privés des lumières dont nos voisins de France se prétendent si abondamment pourvus, ils agissaient sous l’empire d’un sentiment profond, celui de l’ignorance et de la faillibilité de l’homme ». On comprend aisément combien de telles phrases ont pu retenir l’attention de Friedrich Hayek dans son opposition entre ce qu’il dénomme le rationalisme constructiviste dominant en France, d’une part, et la tradition de l’ordre spontané des Lumières anglo-écossaises fondée sur l’idée d’évolution, d’autre part.
Le libéralisme économique et les limites de l’Etat
Si les Réflexions sur la Révolution de France n’ont pas pour objet l’économie politique, il n’en est pas de même des Réflexions et détails sur la rareté, un bref texte de quelques dizaines de pages qui date de 1795 et qui fut publié de manière posthume en 1800. Le contexte était celui des lois sur les pauvres qui existaient en Angleterre depuis le tout début du XVIIe siècle. Le 6 mai 1795, un nouveau système se trouvait établi par les juges du Berkshire réunis à Speenhamland. Il s’agissait de donner aux pauvres une allocation de secours, calculée suivant le nombre des membres de leur foyer et le prix du pain, et ce, indépendamment de la fourniture d’un travail salarié. Le système de Speenhamland s’étendit à d’autres comtés, principalement au sud, mais aussi au nord de l’Angleterre, jusqu’à sa substitution en 1834 par une loi sur les pauvres. Les libéraux s’opposèrent à ce système en visant la déresponsabilisation de l’individu et ses effets pervers tant en ce qui concernait les salariés que les employeurs. Burke s’inscrit dans cette tradition libérale en refusant que la charité légale remplace la charité privée.
Dès le début, puis tout au long du texte, Burke rejette l’interventionnisme et il en profite pour tracer les limites de l’Etat. Celui-ci n’a pas à se mêler du commerce des denrées alimentaires, car « nous fournir ce qui est nécessaire à notre existence ne relève pas de la compétence du gouvernement », sauf à verser dans la « vaine présomption » – encore une anticipation de la critique de la « présomption fatale » chez Hayek-. L’action de l’Etat ne peut être que de nature négative : s’il est de son ressort « d’empêcher beaucoup de maux », « il ne peut accomplir beaucoup de bien effectif ». En effet, écrit-il plus loin, « dès que le gouvernement apparaît sur le marché, en voici tous les principes subvertis ». Quelles sont les limites de l’Etat ? Celui-ci doit se cantonner « à ce qui le concerne, et à ses créatures », à savoir : « l’établissement du culte public, la magistrature, le revenu, les forces armées de terre et de mer ». En un mot, seul ce qui est « public » le concerne : ordre, prospérité, sécurité et tranquillité. Burke en profite, dans ses dernières lignes, pour éreinter la monarchie française dont le « vice majeur » était de « trop gouverner » : « on voyait en toute chose, en tout lieu, la main du pouvoir ».
Au début du texte, Burke avait clairement exposé son opposition aux compléments de salaire octroyés aux travailleurs. Il constate d’abord que la condition de ceux qui travaillent s’est dans l’ensemble beaucoup améliorée. Pour le dire autrement, il n’existe pas de paupérisme. Surtout, Burke affirme que « le travail est une marchandise comme une autre », donc soumis à la loi de l’offre et de la demande. En cas de difficulté, c’est à la charité, par définition privée, et à elle seule de jouer. Mais, écrit-il un peu plus haut, la Providence fait bien les choses : elle « oblige les hommes, qu’ils le veuillent ou non, lorsqu’ils poursuivent leur propre intérêt égoïste, à relier le bien commun à leur réussite individuelle ». La « main invisible » du marché remplace la trop pesante « main du pouvoir » qui a sévi en France sous l’Ancien Régime. Burke ne saurait ici mieux témoigner combien il s’inscrit dans la tradition des Lumières écossaises en général et dans les pas d’Adam Smith en particulier.
La virulente hostilité de Burke à l’encontre de la Révolution française ne doit pas tromper. Elle ne le mène pas sur les rives des contre-révolutionnaires qui, eux, ainsi que l’écrit Rémusat, opposent le pouvoir à la liberté et condamnent 1688 comme 1789. On doit considérer que, en dépit de son conservatisme revendiqué et de la complexité de sa pensée, il s’inscrit dans la tradition libérale en raison de multiples facteurs, qu’il s’agisse de son attachement aux libertés traditionnelles et au parlementarisme anglais, de sa dénonciation de ce qui sera plus tard appelé le constructivisme, mais aussi de sa confiance dans le développement spontané de la civilisation et de l’influence que l’économie politique écossaise eut sur lui.
Une réponse
Une analyse passionnante et instructive de Burke, penseur stimulant et tellement différent. Merci infiniment.