On parlait au XIXe siècle des « Lumières en Ecosse » avant que l’expression ne soit supplantée à la fin du siècle suivant par celle de « Lumières écossaises » pour signifier les contributions des Ecossais au siècle des Lumières. Fondée au début du XVIIIe siècle, cette école s’éteint avec Adam Ferguson (1723-1816) après avoir rassemblé une cohorte rare de grands esprits, de Francis Hutcheson (1694-1746) à Adam Smith (1723-1790) en passant par David Hume (1711-1776). Il s’agit pour beaucoup de professeurs de philosophie morale aux universités d’Édimbourg ou de Glasgow. Mais si l’apogée de l’école se situe entre 1750 et 1780 et si l’œuvre de Smith en constitue bien évidemment le point d’orgue, il ne faudrait pas croire pour autant que les Ecossais soient systématiquement des libéraux.
Le libéralisme problématique des Lumières écossaises
Hutcheson comprend l’importance de la division du travail, mais il ne défend pas inconditionnellement le libre-échange et il verse souvent dans l’utilitarisme. De son côté, Hume consacre à l’économie politique plusieurs de ses Essais moraux, politiques et littéraires de 1798. Si, dans « Du crédit public » de 1752, il éreinte l’endettement public, il fait montre d’ambiguïté sur la liberté du commerce dans « De la balance du commerce » avant de lever les doutes avec une ode à cette liberté huit ans plus tard dans « De la jalousie du commerce ». Pour lui, l’accroissement des richesses et du commerce d’une nation n’est pas préjudiciable aux autres, si bien que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle. Laudateur de Hume, Friedrich Hayek lui consacre un article en 1963. Il est marqué par cette phrase : « Les règles de la moralité ne sont pas des conclusions de la raison ». Les croyances morales ne sont ni naturelles au sens d’innées, ni délibérément inventées par la raison humaine : elles sont le produit d’une évolution culturelle. Une société ordonnée ne peut se développer que si les hommes apprennent à respecter certaines règles de conduite, précisément les trois lois fondamentales de nature que sont la stabilité des possessions, le transfert par consentement et l’accomplissement des promesses. Enfin, Hayek retient quelques mots de Ferguson dans son Essai sur l’histoire de la société civile de 1767 : « Le résultat de l’action humaine mais non d’un dessein humain ». Toujours selon Hayek, dans un article de 1968, Ferguson comprend que les phénomènes ne ressortissent pas seulement aux catégories de l’artificiel ou du naturel. En effet, il existe une catégorie intermédiaire relative aux structures et régularités non voulues, autrement dit l’ordre spontané.
Bernard Mandeville
Bernard Mandeville (1670-1733) tient une place à part dans les lumières anglo-écossaises. En effet, il s’agit d’un Hollandais qui émigre à Londres au début des années 1690. Il s’agit également d’un médecin, spécialiste des troubles nerveux, et d’un homme de lettres. Il fait paraître en 1705 une apologie d’’un peu plus de 400 vers : La Ruche mécontente, ou les coquins devenus honnêtes. En 1714, il sort tout aussi anonymement une édition largement augmentée de divers commentaires en prose, il en donnera une seconde édition en 1723 qui provoquera un scandale -sous un titre qui mérite une citation exhaustive : La Fable des abeilles ou les vices privés font le bien public contenant plusieurs discours qui montrent que les défauts des hommes, dans l’humanité dépravée, peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile et qu’on peut leur faire tenir la place des vertus morales.
Une poésie en apparence cynique et scandaleuse
Mandeville conte l’histoire d’une ruche où les abeilles vivent à l’image des hommes. Chacune travaille activement en cédant à leurs instincts vicieux. La fourberie et la malhonnêteté règnent, mais les abeilles vivent confortablement et parfois luxueusement. Un jour pourtant, elles décident de changer en faisant montre de vertu. La fourberie et la malhonnêteté s’évanouissent, concomitamment avec le confort et le luxe. Les abeilles retournent à l’état sauvage en échangeant les arts et la richesse contre la pauvreté et les privations. Ils y trouvent pour seuls biens le contentement et l’honnêteté.
Ainsi que le souligne Mandeville de manière frappante et sinon provocante, du moins contre-intuitive, « les vices privés font le bien public » dans la première phase historique de la ruche. En effet, « les plus grandes canailles » contribuent alors au « bien public ». Et -foin de paupérisme- les pauvres vivent alors « mieux que les riches auparavant ». Pourtant, comme l’indique le titre de la phrase, la ruche est « mécontente ». Les abeilles se plaignent, mais elles se prêtent assistance dans les dissonances mutuelles. Comment l’expliquer ? C’est que « le vice est bénéfique », mais Mandeville précise immédiatement : « Quand il est émondé et restreint par la justice ». Il n’y a pas d’échappatoire : il utopique de penser que l’on puisse « vivre dans le confort sans de grands vices ».
L’interprétation libérale de Mandeville
Il est aisément compréhensible que l’édition de 1723 parue sous nom d’auteur ait causé force polémique sur fond d’apologie prétendue du luxe et des vices. Toutefois, l’idée centrale selon laquelle il faut choisir entre la vertu et la prospérité a retenu l’attention dans le contexte de la lente construction de l’économie politique classique. Alors que la morale consiste à faire passer l’intérêt commun avant l’intérêt personnel, le vice se conçoit comme la proposition inverse et pourtant, toutes choses égales par ailleurs, Mandeville tient qu’il est bénéfique, qu’il produit -ceci dit en termes pré-utilitaristes- des effets bénéfiques pour la société tout entière et au premier chef pour les pauvres. Certes, il qualifie de vice l’intérêt égoïste des individus – Adam Smith ne partagera pas son point de vue- , mais il construit, fût-ce brumeusement, la thèse de l’harmonie naturelle des intérêts.
Le nom de Mandeville serait sans doute aujourd’hui moins célèbre si Friedrich Hayek ne lui avait consacré une conférence en 1966 intitulée « Le Docteur Bernard Mandeville ». Là où il considère l’œuvre de ce dernier comme importante, c’est qu’il a « rendu Hume possible », précisément l’évolutionnisme humien. Pour le dire d’une autre manière, ce n’est pas l’harmonie des intérêts qui retient son attention selon le paradoxe de Mandeville qui préfigure Smith, ce sont les « idées jumelles de l’évolutionnisme et de la formation d’un ordre » qui préfigurent Hume. D’après Hayek, Mandeville a non seulement montré en tout clarté que les intérêts égoïstes des individus produisaient l’harmonie des intérêts, mais surtout il a contribué à faire surgir dans la pensée moderne l’idée que l’harmonie des intérêts se produisait sans même que les hommes s’en rendent compte. C’est que, hormis l’ordre naturel et l’ordre artificiel, il existe une troisième catégorie d’ordre : l’ordre spontané, celui qui résulte de l’action des hommes, mais pas de leur dessein. Mais Mandeville n’est pas simplement un penseur important pour la compréhension naissante de la formation d’un ordre ; il l’est également pour la compréhension naissante de l’évolution des institutions. Il comprend déjà comment ce droit croît et ce, « grâce à un long processus d’essais et d’erreurs », mais plus encore « il l’applique à la société dans son ensemble », à l’ensemble des coutumes, des institutions et des règles qui n’ont pas été inventées de manière délibérée, « mais qui se sont développées du fait de la survie de ce qui réussit ».
Bref, aux yeux de Hayek, Mandeville préfigure son propre évolutionnisme, qu’il conçoit tel un vitalisme. Une interprétation que certains commentateurs ont jugé audacieuse dans la mesure où Hayek traduit des expressions ambiguës utilisées par Mandeville, telles « l’art de l’Etat » ou « le gouvernement habile », comme des manifestations de la volonté de sauvegarde de l’évolutionnisme. L’œuvre de Mandeville reste complexe en ces années 1700-1720 car les canons de l’économie politique classique devront attendre Turgot et Smith pour être posés. C’est, entre autres, ce qui explique qu’elle anticipe le libéralisme dans sa dimension économique tout en continuant par certains aspects de défendre une vision mercantiliste.