Ayn Rand (1905-1982) est une romancière, philosophe et essayiste américaine d’origine russe. Elle naît à Saint-Pétersbourg dans une famille juive. Elle émigre aux États-Unis en 1926 et elle devient scénariste de films. Elle prend le nom d’Ayn Rand et se voit naturalisée en 1931. Elle publie plusieurs romans durant deux décennies qui finiront par trouver un immense succès : Nous, les vivants en 1936 ; Hymne, deux ans plus tard ; La Source vive en 1943 ; enfin, Atlas haussa les épaules en 1957, traduit en français sous le titre La Grève, du nom de son titre initial avant que Rand ne change d’avis. Puis, pendant un peu plus d’une décennie, Rand donne des conférences, et elle publie différents ouvrages de nature philosophique et épistémologique.
L’égoïsme rationnel
L’expression d’« égoïsme rationnel » est de Rand elle-même, mais elle n’en est pas moins problématique. Rand connote positivement un certain nombre de mots : égoïsme, égotisme, individualisme, pour les opposer à d’autres, toujours présentés comme des repoussoirs : altruisme, collectivisme, socialisme. Au fondement de sa philosophie, il y a un individu, un ego, un « je ». Ainsi qu’elle l’écrit dans son roman Nous les vivants de 1936, « aucune loi, aucun parti ne pourra jamais tuer cette chose en l’homme qui sait dire « je » ». Dès lors, précise le roman dystopique Hymne de 1938, « le mot » nous » ne doit jamais être prononcé, sauf par le choix personnel et après réflexion ». Un choix que Rand effectue en intitulant donc son premier roman : Nous les vivants.
En 1964, elle n’hésite pas à intituler son recueil d’articles et de conférence La Vertu d’égoïsme par un oxymore. Plus précisément, elle prône « l’égoïsme rationnel » qui, seul, permet la survie de l’homme et de l’humanité, selon sa conférence de 1961 sur « L’éthique objectiviste ». Un certain flou apparaît dans La Source vive de 1943 où Rand utilise indifféremment l’égoïsme et l’égotisme pour signifier que l’homme doit être lui-même, ne doit pas se sacrifier aux autres et ne doit pas plus sacrifier les autres. L’individu refuse de puiser en eux « la source de son énergie », cette source vive qui a donné son nom au roman. La conception particulière ainsi donnée au mot sulfureux d’égoïsme permet de comprendre pour quelle raison il est ici connoté positivement en contrepoint de ses interprétations courantes.
Il est toutefois permis de se demander pour quelle raison Rand n’a pas plutôt usé du terme individualisme. Un terme qui se trouve à cinq reprises dans Nous les vivants et même une quinzaine de fois dans La Source vive, mais qui se trouve réduit à trois malheureuses occurrences dans Atlas haussa les épaules de 1957. Pourtant, selon une note préparatoire de Nous les vivants, Rand voyait son roman comme la lutte de « l’individu contre la société » et, selon une note préparatoire de La Source vive, elle concevait le thème choisi comme « l’individualisme contre le collectivisme, pas en politique, mais dans l’âme humaine ». L’article sur « Le racisme » de 1963, repris dans La Vertu d’égoïsme, se réfère, lui, à la « philosophie individualiste », dont le « corollaire politico-économique » n’est autre que « le capitalisme de laissez-faire ». Rand y définit ensuite l’individualisme comme la philosophie qui considère l’homme comme souverain.
Quel que soit le terme utilisé, l’égoïsme est dans tous les cas rationnel. Rand défend même un hyper-rationalisme si bien que l’on en vient à se demander si son système ne devrait pas plus s’appeler celui du rationalisme égoïste…. En effet, la raison est un concept essentiel aux yeux de Rand. Dans un entretien de 1964, elle affirme que « la raison en épistémologie conduit à l’égoïsme en éthique, qui conduit au capitalisme en politique ». Dans un article de 1971, elle est encore plus nette : « la suprématie de la raison a été, est et sera la préoccupation première de mon œuvre, et l’essence de l’objectivisme ». C’est la raison pour laquelle elle avait loué l’« apport incomparable » d’Aristote -son auteur de prédilection- dans un article de 1961, « La nouvelle figure de l’intellectuel : avoir « défini les principes de base d’une vision rationnelle de l’existence et de la conscience humaine ». Ainsi qu’elle l’expose dans La Vertu d’égoïsme, la raison est « votre seule source de connaissance ». La grande tirade de John Galt, le héros de Atlas haussa les épaules, se réfère aux entrepreneurs comme « hommes de raison » qui ont tout fait pour sauvegarder une raison rejetée par la société.
L’importance du rationalisme dans la philosophie et l’épistémologie randiennes explique les liens cordiaux qu’elle a pu tisser, fût-ce lointainement, avec Ludwig von Mises et son inimitié réciproque avec Friedrich Hayek. Rand ne se préoccupe pas de l’ordre spontané. Même lorsqu’elle met dans la bouche de l’un des entrepreneurs de Atlas haussa les épaules que son propre bien-être est son son but et que, ce faisant, il a fait davantage de bien à ses concitoyens que ses contradicteurs ne pourraient jamais espérer en faire, elle n’en tire nulle conséquence en termes de « main invisible ». L’hyper-rationalisme randien se distingue avec radicalisme de l’évolutionnisme hayekien.
Chantre de l’égoïsme rationnel et de l’individualisme, Rand exècre leurs antonymes, qu’il s’agisse de l’altruisme, du collectivisme ou du socialisme. Elle fait de l’altruisme l’exemple type du repoussoir. Là encore, il faut s’entendre sur ce paradoxe apparent. Par le même mouvement qui élève au pinacle l’égoïsme, Rand voue aux gémonies un terme pourtant paré de toutes les vertus selon le sens commun. C’est qu’elle lui donne un sens très particulier. Dans La Source vive, elle l’accuse de tous les maux : l’altruisme traduit un oubli, une trahison de soi, le fait de placer autrui au-dessus de soi et de « vivre pour les autres », si bien que, en définitive « les pires horreurs » ont pu être accomplies en son nom. Elle n’est pas moins sévère dans sa conférence de 1961 sur « L’éthique objectiviste » : l’éthique altruiste « considère l’homme comme un animal sacrificiel, qui soutient que l’homme n’a pas le droit de vivre pour lui-même ». Dès lors, la survie de la civilisation exige sa disparition, comme celle de toutes les manifestations du collectivisme. C’est tout l’objet de la dystopie Hymne -sous-entendu hymne à l’individualisme- que de rejeter le collectivisme, qui empêche l’homme d’agir et de penser seul. « La nouvelle figure de l’intellectuel » de 1961 définit le socialisme comme « la doctrine selon laquelle l’homme est privé du droit de vivre pour lui-même » -exactement ce à quoi s’opposent « nous les vivants », d’après le titre du roman paru vingt-cinq ans plus tôt-.
L’amour de l’individualisme et, corrélativement, le rejet viscéral du collectivisme expliquent que, aux yeux de la réfugiée russe, les États-Unis constituent le paradigme de la civilisation. Dans une lettre du 5 juillet 1943, Rand confie que La Source vive représente sa « contribution au maintien de l’Amérique dans ce qu’elle a été et doit demeurer, le pays de l’individualisme ». L’éloge des États-Unis revient à plusieurs reprises dans Atlas haussa les épaules. Qualifiés de « pays de raison », les États-Unis ont, les premiers, permis aux créateurs de richesses de naître et de prospérer ; aux individus de penser, de travailler, de faire des choix et de rechercher leur bonheur. Et lorsque John Galt prononce sa tirade, il martèle qu’il s’agit de reconstruire le système américain « sur ses fondations » : l’homme est une fin en soi ; « la vie de l’homme, sa liberté, son bonheur lui appartiennent en vertu d’un droit inaliénable » -la référence à la Déclaration d’indépendance de 1776 est transparente-.
Les droits de l’homme
Bien qu’elle n’ait point été juriste, Rand a souvent traité de la question des droits de l’homme. Dans La Source vive, elle relie insécablement ces derniers à l’égoïsme ou à l’égotisme : « Le premier droit de l’homme, c’est le droit d’être lui-même ». La tirade de John Galt dans Atlas haussa les épaules ne pouvait manquer de s’y référer. Elle en donne le fondement : « Les droits humains ne procèdent pas d’une loi divine ou d’une loi votée par un Parlement, mais du principe d’identité ». Autrement dit, Rand n’adhère ni à une vision jusnaturaliste des droits de l’homme -elle est explicitement athéiste et elle n’hésite pas à faire de la religion chrétienne l’une des sources essentielles de l’altruisme qu’elle vomit-, ni à une vision positiviste. On peut néanmoins considérer qu’elle est beaucoup plus proche de la première vision que de la seconde du fait d’une acception laïcisée de droits de l’homme qu’elle qualifie de « consubstantiels à son existence et donc à sa survie ». Témoignage de l’importance qu’elle accorde à la question, Rand lui consacre plusieurs articles en 1963, lesquels seront repris dans La Vertu d’égoïsme. Selon l’article « Les droits de l’homme », « il n’y a qu’un seul droit fondamental : le droit d’un homme à sa propre vie ». Aux droits de tout homme correspond une obligation unique pour autrui, l’obligation négative de « s’abstenir de violer ses droits ». Nous retrouvons ici « le principe politique fondamental de l’éthique objectiviste » énoncé dans sa conférence de 1961 sur cette dernière : « aucun homme ne peut prendre l’initiative de recourir à la force physique contre les autres » -un principe que fera sien l’un des élèves radicaux de Rand : Murray Rothbard-. Quant à l’article sur « Les « droits » collectivisés », il soutient que « la fonction politique des droits est de protéger les minorités de l’oppression des majorités, et la plus petite minorité sur terre est l’individu ». En définitive, quelles que soient ses aspérités, la conception de Rand ne dépareille pas avec la vision contemporaine commune des droits de l’homme issue d’un lockianisme laïcisé. Dans Atlas haussa les épaules, Rand insiste d’ailleurs sur le droit de propriété : « chaque homme est propriétaire de son cerveau et de son travail ». La tirade de John Galt confirme qu’aucune société de droit ne peut exister sans droit de propriété.
A cette philosophie de ce que l’on peut appeler les vrais droits de l’homme, Rand oppose les faux droits, qu’elle nomme « droits champignons » dans son article sur « Les droits de l’homme ». A l’inverse des droits, par définition individuels, les droits collectifs, les droits économiques n’existent pas car ils nécessitent la violation des droits d’autrui et ne peuvent s’analyser que comme le « droit d’asservir ».
L’État et ses fonctions
En dépit du fait qu’elle n’ait pas l’habitude de dévoiler ses sources, à l’exception de son cher Aristote, Rand s’inscrit dans la tradition du libéralisme classique en ce qui concerne les fonctions de l’État. Dans Nous les vivants, elle définit l’État comme « un domestique et une commodité », « tout comme la lumière électrique et la plomberie ». Une conception totalement désacralisée de l’État, entendu tel un instrument au service des individus. Si l’homme ne doit pas « vivre pour l’État », celui-ci n’existe que pour servir celui-là, ainsi qu’elle le confirme avec son article « Le financement du gouvernement dans une société libre » de 1964. Rand ajoute que l’État ne saurait être un « bienfaiteur », mais qu’il « s’assimile à une agence. Elle use ici d’un vocabulaire qui est familier aux anarcho-capitalistes, de Gustave de Molinari à Murray Rothbarrd, mais elle reste bien libertarienne -bien qu’elle n’aimait point ce terme- puisqu’elle croit à la nécessité de l’État. Dans son article sur « Les droits de l’homme » de 1963, elle loue la Déclaration d’indépendance américaine pour avoir fait passer la fonction du gouvernement du « rôle de dirigeant à celui de serviteur » -une conception lockienne qui se trouve plutôt exprimée dans la Déclaration des droits de Virginie de juin 1776-. La tirade de John Galbt dans Atlas haussa les épaules expose en toute clarté les fonctions de l’État. Si l’homme a des droits qui lui sont consubstantiels, « le seul objectif légitime d’un gouvernement » est de les défendre. Rand ne conçoit d’État légitime que sous la forme de l’État gendarme -elle utilise le terme de « policier »-. Cet État se trouve doté de trois fonctions, qui sont toutes régaliennes : les fonctions traditionnelles de police, d’armée et de justice.
En contrepoint, un État prétendument bienfaiteur ne serait autre qu’un « État de pillards ». Dans sa conférence sur « L’éthique objectiviste », Rand soutient le « capitalisme pur », c’est-à-dire le « capitalisme de laissez-faire, fondé sur la séparation de l’État et de l’économique ». En toute logique, elle ne peut que repousser avec horreur l’interventionnisme. Pour se débarrasser de ce dernier, Atlas haussa les épaules donne la recette en termes crus : « laissez tranquille les hommes qui veulent être libres » ; « quittez le pouvoir » ; « commencez par abolir l’impôt sur le revenu »- son article « Le financement du gouvernement dans une société libre » de 1964 se prononce en faveur de l’impôt volontaire- ; « virez les fonctionnaires ». Rand applique la même grille de lecture de l’État s’agissant du sujet spécifique du racisme, un sujet alors brûlant outre-Atlantique qui fait l’objet d’un article de 1963. Si elle exécute le racisme qui nie la vie de l’homme pour lui substituer une « prédestination clinique », elle en fait une « variante de l’étatisme » qui, dès lors, ne saurait être résolue par l’État, mais au contraire par la philosophie individualiste et le capitalisme de laissez-faire. Question non pas « légale, mais morale », le racisme ne peut être combattu « que par des moyens privés, comme le boycott économique ou l’ostracisme social ».
Ainsi qu’elle l’expose à différentes reprises dans La Vertu d’égoïsme, l’État n’a d’autre but que la protection des droits de l’homme. Libertarienne, Rand croit au gouvernement limité. Mais elle sait aussi avec lucidité qu’un gouvernement est la plus dangereuse menace aux droits de l’homme » et qu’un gouvernement illimité « est l’ennemi le plus mortel des hommes ». Toutefois, contrairement aux anarcho-capitalistes, elle refuse d’envisager la disparition de l’État et elle n’hésite pas à étriller l’anarchisme dans un article de 1971.
L’entrepreneur, ce héros
Rand est romancière et philosophe. Non seulement ses romans portent sur des aspects philosophiques et reposent sur une philosophie particulière qu’elle finira par appeler objectiviste, mais encore ils contiennent de véritables dissertations philosophiques au fil de tirades plus ou moins longues, dont la plus célèbre, sur des dizaines et des dizaines de pages, est celle de John Galt dans Atlas haussa les épaules. Aux termes de son article « Ce qui a inspiré mon œuvre » de 1963, elle se considère comme une « réaliste romantique », mais elle n’en est pas moins ouvertement idéaliste : ses romans ne projettent-ils pas « l’image de l’homme idéal » ? Ils sont écrits « à la gloire de l’homme ». Dans Atlas haussa les épaules, elle chante le dithyrambe des États-Unis pour avoir permis l’apparition du « véritable créateur de richesses, le vrai travailleur, l’élite des hommes : le self-made-man, l’industriel américain », l’entrepreneur. L’objet du roman est « la grève » – selon le titre initial- menée par John Galt, celle -explique-t-il dans une première tirade- des « hommes qui ont porté le monde sur leurs épaules- ce qui explique le titre définitif-, qui l’ont fait vivre, qui ont supporté les pires affronts pour seuls remerciements, sans jamais abandonner pour autant l’espèce humaine » ; la grève des « être pensants », de la « matière grise ». Le ton de Rand se fait ici âcre : sans ce prétendu parasite d’industriel, sans cet homme d’exception prétendument entretenu par ses ouvriers, l’Amérique sombre peu à peu. Voilà « ce qui arrive au monde quand ce ne sont plus les mêmes qui se mettent en grève » : ceux qui créent de la richesse et qui assurent la subsistance des ouvriers. Puis, au début de sa grande tirade, John Galt annonce à l’Amérique que « les hommes de l’esprit, les cerveaux » sont désormais en grève contre un « monde privé de raison » et qui « condamne la quête du bonheur individuel ». Ses derniers mots recommandent aux auditeurs de ne jamais laisser disparaître le « héros » qui est en chacun d’eux. Rand est l’un des auteurs qui ont dressé le plus vibrant éloge des entrepreneurs en les plaçant au rang de porteurs d’une société qui, sans eux, s’écroulerait, des héros, fussent-ils incompris, méprisés et exploités jusqu’à qu’ils fassent grève, et que l’homme de la rue ne finisse par leur rendre justice. Il n’est dès lors guère surprenant que nombre d’entrepreneurs de la Silicon Valley ait fait des romans de Rand, et surtout du dernier d’entre eux, leurs livres de chevet.