Il y a 250 ans paraissait La Richesse des nations d’Adam Smith. Parmi les ouvrages d’économie politique jamais écrits, c’est celui qui a eu le plus d’influence. Pourquoi ?
Il a débuté dans la vie comme professeur à l’université de Glasgow et a acquis une grande réputation lorsqu’en 1759, à l’âge de 36 ans, il a publié La Théorie des sentiments moraux.
C’était un ouvrage sur la vertu ; c’est-à -dire un livre portant sur le devoir que nous avons de nous conduire de manière moralement le plus juste possible. Smith était un moraliste, reconnu, respecté et écouté.
Aussi, lorsque La Richesse des nations parut en 1776, le livre n’a pas été considéré seulement comme une somme d’enseignements intéressants sur le commerce et la finance, mais aussi comme un guide émanant d’une autorité morale hautement légitime. Ces recommandations portaient son sceau, d’où leur influence. Beaucoup de lecteurs ont eu à cœur de leur obéir.
L’influence immédiate de La Richesse des nations
Qu’en résultat-t-il ? Ma conviction est que la croissance spectaculaire de l’économie du monde occidental leur doit beaucoup.
Peu après la publication de La Richesse des nations, la croissance économique et l’élévation du niveau de vie dans le monde occidental ont été spectaculaires. Les graphiques du PIB ou de la richesse par habitant sur plusieurs siècles montrent une longue stagnation suivie d’une accélération frappante dans la période suivant la mort de Smith, comme si son œuvre avait été un déclencheur. L’économiste Deirdre McCloskey appelle cela le Grand Enrichissement. La courbe prend la forme d’une « crosse de hockey », dont la lame représente les 250 dernières années d’enrichissement remarquable.
Quel était exactement l’enseignement de Smith ?
Aujourd’hui, il peut être difficile de saisir la nouveauté de ses idées, tant elles nous sont devenues familières. Il faut comprendre que la société humaine est instinctivement méfiante envers l’individu qui cherche à augmenter ses revenus personnels. Quelqu’un qui affirme vouloir gagner de l’argent pour lui-même sans trop se soucier de l’intérêt général, est forcément suspect.  Certains revenus sont en outre obtenus par des moyens nuisibles à la société. Il faut donc apprendre à faire le tri entre ces moyens.
Décomposons l’enseignement de Smith en deux grandes légitimations morales.
- La légitimation morale de la recherche d’un revenu honnête
Smith enseigne que lorsqu’un individu perçoit un revenu honnête, son activité contribue très probablement au bien de la société. Il légitime donc moralement la recherche d’un revenu honnête.
En substance, Smith dit en substance à ses lecteurs que  lorsqu’ils se lèvent tôt et travaillent dur pour gagner honnêtement leur vie, Dieu les approuve. Cette idée était aussi présente dans les sermons religieux et chez d’autres auteurs, mais La Richesse des nations l’a formulée avec une force remarquable.
Selon Smith, percevoir un revenu honnête non seulement vous innocente mais aussi vous rend vertueux. Cette caution morale accordée à un gain juste a donné un élan considérable à la vie économique. Non seulement chacun individuellement a eu à cœur de travailler plus dur, mais l’innovation s’en est trouvée stimulée. Car s’il devient moralement juste de percevoir un revenu, ca l’est aussi de sortir des sentiers battus, d’inventer autant que possible, de produire de nouvelles choses, pourvu que l’on reste honnête. Ce « feu vert » moral a été essentiel au Grand Enrichissement.
- La légitimation morale des politiques favorables à la liberté économique
La seconde légitimation morale concerne les décideurs publics. Smith cautionne les politiques qui permettent aux individus de percevoir librement un revenu honnête.
Il défend l’idée qu’il faut a priori « laisser chaque individu poursuivre son intérêt à sa manière ». Cela implique d’admettre sans restriction les droits de propriété, la liberté d’association ou de contrat, et de réglementer le moins possible.
Cette prise de position en faveur de la liberté individuelle n’est pas absolue : Smith lui-même admettait des exceptions.
La main invisible
Ces légitimations morales renvoient à la célèbre expression de la « main invisible ».
Dans La Richesse des nations, Smith explique qu’un individu poursuivant son intérêt personnel est conduit, comme par une main invisible, à promouvoir l’intérêt général sans en avoir l’intention.
Pourquoi ?
Parce qu’un revenu honnête exclut la fraude, la tromperie, l’intimidation et la coercition. L’argent gagné provient d’échanges volontaires : les consommateurs paient parce qu’ils accordent plus de valeur au bien qu’ils achètent qu’à l’argent qu’ils donnent. L’échange est mutuellement bénéfique.
Pour réussir, il faut offrir mieux  que les concurrents. Cela signifie servir le consommateur – et donc la société.
Une vision morale de l’ordre social
Smith affirme aussi que chacun a un devoir moral envers la société dans son ensemble. Mais cela inclut soi-même : en améliorant sa propre situation, on contribue au bien commun et l’ensemble fonctionne bien.
Dans La Théorie des sentiments moraux, Smith écrit que chaque individu est naturellement le mieux placé pour prendre soin de lui-même, qu’il est juste et nécessaire qu’il le fasse car il contribue ainsi au bien commun. Cela peut signifier proposer de bons produits, créer des emplois, innover, rechercher une efficacité maximum. Par exemple, ouvrir une usine augmente l’emploi et les salaires. La recherche d’un revenu honnête devient alors une manière de contribuer à améliorer la société.
La main invisible, la main de Dieu
Si le système économique a été créé par Dieu, alors les individus agissent indirectement sous sa « main invisible », à travers les signaux du marché (prix, profits, pertes qu’il a lui-même créés. Dans cette optique, la main invisible est celle de Dieu.
Ces signaux ne sont cependant pas les seuls : ceux des autorités morales jouent un rôle encore plus fondamental. Dieu a ses « vice-régents » sur terre, façonnés à son image, des hommes que nous devons reconnaître comme des autorités morales, comme ceux de 1776. Ils vivent toujours parmi nous.
Daniel Klein est professeur d’économie et titulaire de la chaire JIN au Mercatus Center (George Mason University), où il dirige un programme sur Adam Smith. Il est notamment l’auteur de The Spirit of Smithian Laws, Central Notions of Smithian Liberalism, Smithian Morals et Smithian Essays.
2 réponses
Bonjour ,
Si la main de Dieu constitue le guide économique alors peut être est il nécessaire d examiner la définition du travail en échange d un revenu honnête. Qu est ce que le travail ? S agit il exclusivement de produire ? D innover dans une course effrénée au toujours plus ? Pour son bien et celui des autres ? Considères t il qu un artiste travaille ? Qu une mère au foyer travaille ? Quelle est sa définition du travail ? Un revenu honnête peut on considèrer qu il est honnête dès lors qu on s assure que le travail induit un hierarchie basée sur l excellence et non sur la domination ?
La lecture d’Adam Smith est tout simplement passionnante et si instructive !