La gauche veut la représentation proportionnelle… pour empêcher le RN d’avoir la majorité

Temps de lecture : 3 minutes

Jean-Philippe Feldman dans Valeurs Actuelles

Des dizaines d’hommes politiques et intellectuels de gauche plaident dans une tribune pour l’adoption de la représentation proportionnelle pour des motifs démocratiques. En réalité, elle vise à empêcher le Rassemblement national d’arriver au pouvoir ou du moins de le monopoliser.

Le 8 février, La Tribune dimanche a dévoilé une tribune intitulée « Un nouveau souffle démocratique pour la France », signée par plusieurs dizaines d’hommes politiques et d’intellectuels de gauche, parfois prononcée, et du centre gauche. Parmi les hommes politiques, François Hollande, Elisabeth Borne, Raphaël Glucksmann, Marc Fesneau du Modem et proche de François Bayrou, Boris Vallaud, mais pas Olivier Faure, partisan, lui, du scrutin majoritaire, ou encore Marine Tondelier. Parmi les intellectuels, la sociologue Dominique Méda, le politiste très médiatique Benjamin Morel, qui se présente pourtant comme apolitique, ou encore Thierry Pech, le directeur de Terra Nova. Bref, du beau monde…

Cette tribune, dont le fond est assez indigent, plaide, comme son titre le laisse croire, en faveur de l’adoption de la représentation proportionnelle pour des motifs démocratiques : « Le passage à un scrutin proportionnel pour les élections législatives contribuerait à débloquer une mécanique politique manifestement grippée et redonnerait de la vitalité démocratique. » La tribune ajoute de manière brumeuse : « Si nous voulons continuer à avancer (?!), il nous faut désormais apprendre à négocier et à faire des compromis, ce que pratiquent depuis longtemps la plupart de nos voisins. »

Nonobstant, le texte obombre bien des choses. D’abord, il omet de citer l’exception de l’Angleterre, terre du scrutin majoritaire à un tour, comme il se garde bien de nous donner les résultats de ces magnifiques régimes politiques qui pratiquent la proportionnelle, à commencer nos amis belges… Ensuite, il ne dit mot du type de représentation proportionnelle qu’il prône, sans doute parce que ses signataires ne s’accordent pas sur ce point ô combien délicat : une proportionnelle intégrale ? une proportionnelle ou en réalité un régime mixte à l’allemande ? une proportionnelle dans un cadre départemental ou bien national ?, etc.

La proportionnelle, synonyme de démocratie ?

Le terme de compromis est avancé comme primordial : il s’agirait de « bâtir des majorités stables grâce à une recherche de compromis menée en toute clarté ». Il nous semblait pourtant que la gauche au pouvoir s’était très bien accommodée en son temps, notamment en 1981 et, sous François Hollande, en 2012, du scrutin majoritaire, mais il est vrai qu’elle était alors en pole position dans les sondages, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui…

En fait, la tribune parle très peu de l’aspect démocratique en dépit de son titre. On peut d’ailleurs considérer que la représentation proportionnelle constitue un double défi à la démocratie et, là encore, la tribune, très superficielle, se garde bien de le mentionner.

En premier lieu, la représentation proportionnelle amène à la constitution de coalitions après les élections, donc dans le dos des électeurs. Autrement dit, les électeurs votent pour une liste et les partis politiques font, après les résultats, leur petite tambouille pour constituer une majorité ou pour tenter de le faire. Démocratique ? En second lieu, la représentation proportionnelle limite, et parfois supprime carrément, l’intérêt d’une dissolution, faute d’alternance, ce qui déstabilise le régime parlementaire. Comme il est improbable qu’un parti politique ait à lui seul une majorité et comme le mode de scrutin pousse, non pas au regroupement, mais au maintien, voire à la multiplication, des partis, les lignes de fracture classiques, par exemple droite contre gauche ou bien conservateurs contre socialistes, tendent à s’évanouir. Démocratique, vraiment ?

Empêcher « la tentation du recours à un pouvoir fort »

C’est le règne non des compromis, mais des compromissions, sur fond de clientélisme et de marché politique, avec un rôle central donné aux partis… centristes, ce qui explique que François Bayrou soit favorable à ce mode de scrutin depuis des décennies. Quelle démocratie que la constitution d’un gouvernement Attal III qui succèderait à un gouvernement Bertrand II, à un gouvernement Bayrou VII et à un gouvernement Borne IV, comme aux plus beaux jours du « régime des partis » de la IVe République ! On comprend dès lors pour quelle raison les gaullistes et tous ceux qui se réclament du général de Gaulle sont opposés à la représentation proportionnelle.

C’est le règne de l’immobilisme, alors même que la France, en piteux état sur tous les plans, aurait enfin besoin de profondes réformes. Croit-on vraiment qu’une majorité de coalition, ait la volonté et les mains libres à cet effet ? A fortiori un gouvernement de coalition PS-Ecologistes-Modem-Renaissance !

Mais, en réalité, la tribune vise autre chose que la démocratie : il s’agit explicitement d’empêcher le Rassemblement national d’arriver au pouvoir ou du moins de le monopoliser ! Un RN qui, de manière piquante, est favorable traditionnellement à la représentation proportionnelle, mais dont les parlementaires et dirigeants sont aujourd’hui partagés sur le sujet…

En effet, selon la tribune, il s’agit de « limiter le risque d’une remise en question des droits et libertés » (les droits et libertés « de gauche » bien sûr, pas la protection du droit de propriété !). Il s’agit d’empêcher « la tentation du recours à un pouvoir fort » et la transformation de la Ve République en « un régime autoritaire » à la Trump. Autrement dit, les Tartuffes, qui étaient favorables de fait au scrutin majoritaire lorsque la gauche bénéficiait de ses effets, le trouvent aujourd’hui détestable et dangereux parce qu’il pourrait amener le RN à disposer d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Démocratique, on vous dit ! Nos institutions méritent mieux que ces débats tristement politiciens et électoralistes.

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