Gustave de Molinari (1819-1912) est un économiste belge qui a fait l’essentiel de sa carrière en France.
Disciple de Frédéric Bastiat, il est le rédacteur en chef du Journal des Economistes de 1881 à 1909. Auteur d’une œuvre foisonnante, il passe de l’anarcho-capitalisme au libertarianisme dans ses dernières années.
En 1849, il fait paraître son premier grand ouvrage : Les Soirées de la rue Saint-Lazare, dont le sous-titre est autrement instructif : Entretiens sur les lois économiques et défense de la propriété.
Il oppose trois interlocuteurs au fil des douze soirées : un conservateur, un socialiste et un économiste, c’est-à -dire un libéral. Mises bout à bout, les interventions de ce libéral forment comme un livre dans le livre : une philosophie et un manuel de science économique libérales.
Propriété, lois économiques et économique politique
Dans une brève préface, Gustave de Molinari justifie des termes employés dans le sous-titre de l’ouvrage. Des termes qui doivent être inversés : la propriété d’abord, les lois économiques ensuite. En effet, la propriété est la « base de l’organisation naturelle de la société ». Molinari définit l’économie politique comme « la démonstration des lois naturelles qui ont la propriété pour base ».
Le principe de la propriété ayant souffert de multiples atteintes, directes ou indirectes, il s’en est suivi de nombreuses souffrances. Dès lors, la question sociale -qui taraude les bons esprits un an après la Révolution de 1848- ne peut être résolue que par « l’affranchissement de la propriété ». A cet égard, il n’y a évidemment rien à attendre des socialistes. Mais il n’y a pas plus à attendre des conservateurs qui, certes, défendent la propriété, mais qui la défendent mal. En contrepoint, l’objet de l’économie politique est d’observer les lois économiques, fondées sur la justice et l’utilité, afin d’agir en conséquence.
L’opposition aux conservateurs et aux socialistes
Pour policés qu’ils soient, les propos de l’économiste à l’égard de ses interlocuteurs sont acerbes. Tant les conservateurs que les socialistes sont impuissants et dangereux. Les conservateurs veulent organiser la société pour la conserver, les socialistes veulent l’organiser pour la modifier, mais aucun d’entre eux n’y parvient. Très proche de Frédéric Bastiat sur ce point comme sur beaucoup d’autres, Molinari accuse les conservateurs de mener au socialisme. Celui-ci n’est-il pas « un écoulement » de leur doctrine, une « exagération radicale, mais parfaitement logique », de leurs lois et règlements ? Quant aux socialistes, ils s’en prennent à une société qu’ils estiment mal organisée, alors même que les défauts d’organisation proviennent justement des « entraves apportées au libre jeu de son organisation ». Car une société est organisée, mais elle l’est naturellement.
La propriété
Molinari ne se place pas d’abord explicitement sur le terrain du droit naturel pour justifier le principe de la propriété. Il y voit un simple « instinct naturel » qui révèle à l’homme la propriété de son corps : l’individu « est le maître de sa personne » et « il peut disposer à son gré de toutes les virtualités qui composent son être ». Mais, à la toute fin de son ouvrage, Molinari qualifie explicitement la propriété de « droit naturel de disposer librement de ses facultés et du produit de son travail ». Or, il constate que, de toutes parts, il est porté atteinte au principe de la propriété, qu’il s’agisse de la propriété de l’homme sur son corps ou sur les fruits de son travail. La source des maux actuels de la société étant déterminée, leur résolution gît tout simplement dans le laissez-faire, laissez-passer : laissez-faire les propriétaires et les travailleurs ; laissez-passer les marchandises pour instaurer une pleine liberté des échanges.
Le rôle du gouvernement et la disparition de l’EtatÂ
En toute logique, dès lors qu’il fait de la propriété la « base de l’organisation naturelle de la société » et qu’il érige en programme « l’affranchissement de la propriété », le rôle du gouvernement se réduit comme peau de chagrin : « le gouvernement doit garantir à chacun le libre exercice de son activité, la sécurité de sa personne et la conservation de sa propriété ».
En apparence, la conception de Molinari suit les brisées des partisans d’un Etat minimal. Mais sa visée est autrement radicale. Il ne s’agit plus seulement de tracer de manière stricte les limites de l’Etat : il s’agit carrément de le faire disparaître. Si Les Soirées de la rue Saint-Lazare paraissent en 1849, c’est en février de cette même année qu’il dévoile dans le Journal des Économistes un article intitulé « De la production de la sécurité ». Murray Rothbard en fera l’article séminal de l’anarcho-capitalisme. Les Soirées reprennent le sujet en amenant insensiblement le lecteur à l’anarchisme libéral.
D’abord, Molinari substitue de manière révélatrice le terme gouvernement au terme libéral.
Puis, dans la troisième soirée, au détour de deux phrases, il traite du politique en y appliquant un vocabulaire économique : le gouvernement est caractérisé tel un « entrepreneur » comme les autres dont « l’industrie principale » est -Molinari reprend le titre de son article- « la production de la sécurité ». Enfin, Molinari consacre la onzième soirée à ce thème.
Il part une nouvelle fois du principe de la propriété, et plus précisément de la propriété de l’homme sur son corps. Il en découle que chaque individu a le droit de pourvoir lui-même à sa propre sécurité ou « d’en acheter » à qui bon lui semble. Par voie de conséquence, il « demande des gouvernements libres », c’est-à -dire dont il puisse, au gré de sa volonté, « accepter ou refuser les services ». Un peu plus loin, il s’emploie à contrer l’argument qui vient aussitôt à l’esprit d’une incongruité ou d’un irréalisme de la proposition. Pour ce faire, il se fonde de nouveau sur un argument tiré de l’économie politique. Le secteur de la sécurité ne déroge pas au droit commun de la concurrence : si la liberté est préférable au communisme, si la concurrence est préférable au monopole public, alors il n’y a pas de raison que la sécurité soit un monopole du gouvernement. Un tel monopole « ne saurait valoir mieux que celui d’une boutique d’épiceries ». A cette raison, fondamentale, de principe, Molinari ajoute que les conséquences du monopole de la sécurité ont été funestes pour ceux qu’il qualifie de manière parlante de « consommateurs de sécurité » : le monopole est coûteux et il a été le principal fauteur des guerres.
En conséquence, il convient de briser le monopole de la sécurité afin que puissent se constituer librement de « vastes compagnies » de production de la sécurité. La radicalité du programme de Molinari ne s’arrête pas là . En toute logique là encore, si le gouvernement perd le monopole de la sécurité, « il faut rendre libres toutes les industries encore organisées en commun, aussi bien la justice et la police que l’enseignement, les cultes, les transports, la fabrication des tabacs, etc. ». L’Etat disparait.
Ainsi que Molinari l’écrivit en 1861 dans son Napoléon III publiciste, « l’œuvre du progrès consiste à débarrasser peu à peu les masses des liens qui les meurtrissent sous prétexte de les protéger, en faisant une part de plus en plus large à la liberté de l’individualité humaine ». Molinari pensa, à la toute fin de sa carrière, que, pour souhaitable qu’elle fût, la production de la sécurité ne pouvait faire l’objet d’une concurrence entre des compagnies de production. Il mit donc un peu d’eau dans son vin anarcho-capitaliste, ce qui n’eut pas l’heur de plaire rétrospectivement à Murray Rothbard…. En revanche, la Société d’économie politique discuta dès 1849 de l’idée de Molinari d’une libre production de la sécurité. Elle s’y opposa unanimement, tel Frédéric Bastiat qui l’interpréta comme une « exagération » des principes du libéralisme classique.
3 réponses
La liberté commence où l’ignorance finit (Victor Hugo) L’ignorance,arme politique et stratégique .L’élite vit de l’ignorance du peuple.un truisme.
Merci de nous rappeler l’efficacité et la modernité de Molinari. Je suis sensible à la remarque acerbe de ses contradicteurs socialistes « le renard libre sans le poulailler libre ». Que répond Molinari ?
« le renard libre DANS le poulailler libre ».