Jean-Philippe Delsol dans Atlantico
Alors que François Bayrou a annoncé un vote de confiance pour le 8 septembre, la France se trouve une nouvelle fois au bord d’une crise institutionnelle. Si le gouvernement venait à être renversé, une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale pourrait être envisagée. Mais à quel prix ? Dans un contexte de dette publique record, de croissance affaiblie et d’instabilité politique persistante, cette hypothèse soulève des inquiétudes majeures sur le coût financier et économique d’une telle décision.
Atlantico : Alors que François Bayrou a annoncé un vote de confiance pour le 8 septembre prochain, le gouvernement pourrait être renversé et une nouvelle dissolution pourrait être actée. Quel serait le coût de l’instabilité en attendant une nouvelle assemblée ? À la fois sur la dette et sur l’activité économique suspendue ?
Jean-Philippe Delsol : Le ressort de la prospérité est dans la confiance. L’instabilité aggravée que créerait une nouvelle dissolution nuirait à l’économie, mais aussi à la cohésion sociale sans laquelle toute politique est fragilisée. François Bayrou a raison d’alerter sur le risque que représente notre endettement. La charge d’intérêts de la dette publique (66 Md€ en 2025) est supérieure au budget de la Défense. Elle devrait continuer de monter et représenter, selon la Cour des comptes, 107 Md€ en 2029.
Mais tous les partis politiques sont responsables de cette dette, y compris et particulièrement celui de M. Bayrou qui fait de la politique depuis 50 ans, cinquante années pendant lesquelles toutes les lois de finances ont été votées en déficit. Pendant ces cinquante années, l’Etat providence a été alimenté par tous les gouvernements, les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques n’ont cessé de croître. Tous ont été keynésiens, pensant que la dépense publique favoriserait la croissance alors que celle-ci, percluse de charges publiques indues, n’a pas cessé de décliner, de plus de 5,9% par an dans la décennie 1960 à moins de 1,4% dans la décennie 2010.
Plutôt que de présenter, le 15 juillet dernier, une esquisse de budget dont la plus grande partie des 44 Md€ dits d’économie pénalisait les contribuables et les assurés sociaux, M. Bayrou aurait pu imposer des réductions significatives dans les dépenses des administrations publiques.
Au lieu de fuir ses responsabilités en s’esquivant par la censure avant le vote, et sans doute le rejet, d’une prochaine loi de finances, il aurait pu, à défaut d’acceptation de son projet de loi de finances, continuer à gouverner en 2026 en reconduisant le budget 2025. Il aurait ainsi, de fait, pratiqué l’année blanche qu’il proposait (gel des dépenses et des barèmes de calcul de l’impôt) et il aurait été libre de ne pas dépenser de nombreux crédits.
 Mais il n’a pas eu ce courage, ni cette détermination.
Charles Reviens : « La prévision est un art difficile surtout en ce qui concerne l’avenir », nous a appris Pierre Dac. Donc la perspective d’un renversement suivi d’une nouvelle élection législative relève de la conjecture à ce jour.
Ce qui est sûr en conséquence c’est la situation d’incertitude et d’instabilité qui existe et se renforce en France depuis 2022 : élection présidentielle sans réel débat dans le cadre du début de la guerre en Ukraine, absence de majorité absolue aux élections législatives de 2022, dissolution décidée de façon discrétionnaire en 2024, élections conduisant à la mise en place d’un tripartisme et d’un gouvernement inéluctablement minoritaire déjà renversé une fois.
Cette incertitude couplée à la perte de fait de contrôle sur la trajectoire budgétaire a des conséquences tant sur le cout de l’endettement (alignement sur les taux italiens alors qu’il y avait deux points d’écart en faveur de la France il y a deux ans, augmentation du coût de la dette souveraine) que sur l’économie : l’incertitude et l’absence de perspectives pèse sur les décisions économique (investissements et embauches) et le moral des ménages (chômage et consommation).
Des analyses ont été fait sur l’impact de la dissolution de 2024 :
– un sondage qu’un sondage de Bpifrance et Rexecode de novembre 2024 révélait que 56 % des dirigeants de PME et TPE estimaient que l’incertitude politique avait un impact négatif majeur sur leur activité ;
– Allianz Trade avait calculé sur la base de modèles économétriques en décembre 2024 un impact négatif de la dissolution de juin de 5 milliards d’euros pour 2024 et de 9 milliards pour 2025, ainsi qu’un surtout de frais financiers sur la dette souveraine de 600 millions d’euros en 2024 et 1,7 milliards en 2025 ;
– l’OFCE estimait que l’incertitude politique induisant une perte de 0,2 points de PIB en 2025.
On devrait retrouver des effets de même nature face à l’incertitude qui s’est encore épaissie en cette fin d’été 2025.
De façon plus structurelle, on peut considérer que la position relative de la France s’est considérablement dégradée au cours des dernières années et peut désormais apparaître comme le dernier de classe ou « l’homme malade de l’Europe ». Lors de la crise des subprimes et de la première crise de la zone euro à la fin des années 2000 et au début des années 2010, la France était dans le ventre mou de l’Europe et était notamment protégée par la situation des PIGS (Portugal Italie Grèce Espagne).
La situation est totalement différente aujourd’hui. La position française s’est notamment considérablement dégradée en comparaison de l’Italie qui a complétement changé de statut en matière de stabilité politique (gouvernement Meloni en place depuis près de 3 ans) et de situation macroéconomique et budgétaire.
Alexandre Delaigue : C’est difficile à chiffrer, car tout dépend de la réaction des marchés face à l’événement. Ce qui inquiète les investisseurs, ce ne sont pas tant les crises anticipées que les mauvaises surprises. Lors de la précédente dissolution, on a vu les taux de la dette française s’élever : l’Agence France Trésor a dû proposer des rendements plus élevés pour placer ses titres, ce qui a généré un surcoût évalué par certains à 3, 4, voire 5 milliards d’euros. Mais cette estimation reste incertaine, car toute la hausse des taux ne peut pas être attribuée uniquement à la dissolution.
Au-delà de la dette publique, il y a aussi un coût indirect : l’incertitude pousse les entreprises à différer leurs investissements et les administrations à ralentir certaines dépenses. Cet attentisme pèse sur la conjoncture. Autrement dit, l’instabilité renchérit le financement de la dette et bloque une partie de l’activité économique.
Après les élections législatives, en cas d’Assemblée atomisée, quel pourrait être le coût de l’ingouvernabilité et de l’incapacité à voter un budget ?
Jean-Philippe Delsol : Les mêmes causes produisant les mêmes effets, en cas de dissolution suivie d’une nouvelle élection, il est probable que le Parlement restera aussi divisé qu’il l’est depuis 2022 et son sort sera aussi précaire en attendant sans doute la prochaine élection présidentielle, peut-être anticipée. C’est dire que l’incertitude sera plus grande encore qu’elle n’a été, et son lot de conséquences indésirables avec elle.
Déjà la bourse de Paris plonge, alors même qu’elle restait depuis l’annonce de la dissolution, le 9 juin 2024, à + 3,5% pour le CAC 40, très en retrait des bourse allemandes (+ 30% pour le DAX) ou italienne (+ 12% pour le FTSE MIB). Les taux d’intérêts des emprunts publics montent (+ 5 points de base d’écart des OAT françaises avec les Bund allemands) le lundi 25 août. Ce que coutera l’instabilité n’est pas mesurable, mais ces chiffres en donnent les indices.
Il ne faut pas seulement que cesse l’instabilité chronique que M. Macron a installé au sommet de l’Etat, mais il faut aussi qu’un gouvernement courageux propose et mette en œuvre un vrai programme de réduction des dépenses publiques qui ruinent notre pays par leur ampleur. Cet excès de dépenses publiques pèse sur les coûts du travail et désincite les initiatives tandis que l’importance des aides publiques favorise l’assistance plutôt que l’effort.
Alexandre Delaigue : L’ingouvernabilité a un coût, mais il faut toujours le comparer aux alternatives. La paralysie parlementaire n’est pas nouvelle en France : les marchés et les industriels y sont déjà habitués. Si le blocage reste limité dans le temps, ses effets peuvent être gérés. Par exemple, dans la Défense, on a vu des budgets gelés et des commandes retardées, mais les industriels savent négocier avec l’État.
En revanche, si cette paralysie dure plusieurs années, elle finit par peser lourd : les investissements sont reportés, les projets stoppés, et une véritable désorganisation économique s’installe. Cela dit, du point de vue des marchés, une Assemblée bloquée reste parfois moins inquiétante que l’arrivée d’une majorité jugée « extrême », qu’elle soit à gauche ou à droite. Une gouvernabilité qui inquiète les investisseurs peut coûter encore plus cher qu’une certaine paralysie.
Charles Reviens : La question suppose une dissolution et l’absence de majorité et de coalition à l’Assemblée nationale, ce qui est effectivement possible. Rappelons à ce titre que l’élection de 2024 a été marquée par une coalition électorale anti-RN couvrant la gauche et le centre (« front républicain ») dont l’opposition au RN était l’unique programme sans aucune volonté de constituer au-delà de l’élection une coalition dotée d’un programme de gouvernement.
Si l’on dépasse le cadre de la prospective à court terme, il faut rappeler que la situation actuelle (absence de majorité parlementaire et incapacité à voter un budget) est surtout le résultat d’une évolution de long terme de l’écosystème politique français : une opinion publique rétive aux mesures d’économie, en apparence favorable à la dépense et au pouvoir d’achat, mais à laquelle aucune pédagogie n’a été faite. Aucune force politique n’assume de fait un discours réaliste et crédible en matière de finances publiques, l’apothéose ayant été le « quoi qu’il en coute » macronien pour une nouvelle fois « protéger les Française », avec à la clef un surcroit d’un tier de la dette publique totale (plus de mille milliards d’euros) en moins de huit ans de présidence Macron.
L’application d’une forme de « contrainte externe » et de la perte de souveraineté associée serait-elle la seule perspective ?
En cas d’une majorité relative RN (le scénario le moins improbable) ou si le RN était allié à la droite (scénario encore plus improbable), quel serait le coût potentiel de cette situation sur le pays ?
Jean-Philippe Delsol : Le RN aurait en effet des chances de l’emporter dans une élection dans laquelle il pourrait rallier des votes contestataires et populistes à l’encontre de la gestion gouvernementale Macron/Bayrou qui navigue à vue. Pour autant, d’autres hypothèses restent plausibles dans cet environnement incertain, d’un redressement significatif de la droite classique au risque, à l’inverse, d’un sursaut d’un « re-nouveau » Front populaire. Dans les périodes de trouble, tout peut arriver. Sous cette réserve, reste encore l’incertitude du programme du RN dont les lignes sont toujours fluctuantes.
Si son programme ressemblait à celui de Jordan Bardella en juin 2024, quelques bonnes mesures pourrait s’avérer favorables de la suppression définitive du dispositif ZAN (zéro artificialisation nette) à la privatisation de l’audiovisuel public et au rétablissement, s’il y arrive, de la sécurité dans le pays. Mais il faudrait craindre une explosion ruineuse de démagogie relative à l’âge de la retraite, à la nationalisation des autoroutes, à l’exonération d’impôt sur le revenu des jeunes de moins de 30 ans, aux exonérations de charges sur les augmentations de salaires, à la baisse de la TVA sur l’énergie, à un protectionnisme à la mode Trump… Sachant que l’espoir du RN de trouver des dizaines de milliards de ressources en luttant contre l’immigration est très surestimé. Ce programme ne permettrait pas, en l’état, de répondre à la crise de responsabilité dont souffre notre pays gangrené par un paternalisme d’Etat infantilisant.
Mais peut-être que le RN a appris et changé… un peu.
Charles Reviens : Il y a de nouveau beaucoup de conjecture dans cette question. La réussite d’un gouvernement ou son échec dépend de la confiance qu’il donne et de sa capacité à maîtriser ses oppositions et son environnement. Ces oppositions sont nombreuses dans le cas du RN.
Un cas étranger récent à rappeler est le bref séjour à Downing Street de Liz Truss, qui avait annoncé le 23 septembre 2022 un budget très mal reçu par les marchés financiers, le FMI et avait conduit Liz Truss à la démission le 20 octobre, moins d’un mois après.
Le RN qui envisage l’accès au pouvoir fait pour sa part d’importants efforts de respectabilité économique mais ferait autant face que d’autres à la gravité de la situation avec les risques et opportunités associés.
Alexandre Delaigue : Dans l’immédiat, une telle configuration créerait une forte incertitude, avec pour effet une pression accrue sur les taux de la dette publique. L’État devrait alors payer plus cher pour se financer, ce qui représenterait un surcoût significatif.
On pourrait comparer à l’Italie où, après l’arrivée de Giorgia Meloni, les craintes se sont rapidement apaisées une fois qu’elle a donné des gages de stabilité à l’Europe. Mais ce parallèle ne tient pas vraiment pour la France : le RN a longtemps défendu des positions beaucoup plus radicales, populistes et hostiles à l’intégration européenne. S’ajoute la question des compétences : quelles équipes et quelles expertises pourraient accompagner un gouvernement RN ? Tout cela laisse penser que l’arrivée du parti au pouvoir serait bien plus chaotique que le cas italien, avec des conséquences économiques potentiellement lourdes, même si elles sont impossibles à chiffrer avec précision.Â
Quel a pu être le coût économique et financier de la précédente dissolution sous Emmanuel Macron ?
Jean-Philippe Delsol : Toute nouvelle élection parlementaire génère des coûts liés à l’organisation du scrutin, à la campagne électorale, aux indemnités à verser aux élus non renouvelés et à leurs assistants parlementaires au chômage… Mais ces dépenses sont celles du fonctionnement normal et souhaitable de la démocratie !
Certains ont essayé de chiffrer les coûts induits et spécifiques à la dissolution de 2024 : impact sur le PIB (4 milliards d’euros), surcoût de la dette (600 millions d’euros) … Mais ces calculs demeurent spéculatifs à défaut de savoir ce qui se serait passé en l’absence de dissolution.
Il est néanmoins incontestable que la dissolution de 2024 a été engagée pour ramener une majorité au Parlement et elle n’a réussi qu’à y établir une pagaille irrémédiable. Le vrai coût, inchiffrable sérieusement et surement considérable, est dans cette confusion qui règne depuis plus d’un an et qui empêche les parlementaires de prendre le taureau par les cornes pour rétablir nos finances publiques mais les conduit plutôt, et inversement, à multiplier les propositions de lois aussi stupides que démagogiques et coûteuses.
Cette même confusion crée l’incertitude qui retient les investissements économiques et abaisse la croissance au détriment de la France et des Français.
Charles Reviens : Les données sur l’impact économique (réduction de la croissance) et le coût financier (augmentation des taux d’intérêt) ont été fournies dans la réponse à la première question.
Il faut rajouter les coûts directs liés à la décision de dissolution de 2024 : estimation de dépenses électorales de 470 millions d’euros, à moitié pour les communes et à moitié pour l’Etat, ainsi que les coûts de licenciement des 2 000 collaborateurs des 133 députés battus aux élections, montant payé par le budget de l’Assemblée nationale et évalué à 24 millions d’euros.
Alexandre Delaigue : On peut distinguer deux types de coûts. Les coûts directs d’abord : organisation d’élections, indemnités pour les parlementaires sortants, chômage des assistants parlementaires… On parle de quelques dizaines de millions d’euros. C’est significatif, mais marginal à l’échelle des finances publiques.
Les coûts indirects ensuite : l’incertitude a contribué à la hausse des taux d’intérêt sur la dette française. Si l’on impute une part significative de ce surcoût à la dissolution, cela représente plusieurs milliards d’euros. À cela s’ajoutent des effets diffus sur l’économie : attentisme des entreprises, dépenses publiques gelées, projets retardés. Au total, le coût se chiffre donc en milliards, bien au-delà des simples frais liés à l’organisation des élections.
ATLANTICO – CHIFFRES SUR LA DISSOLUTION
Coût de la dernière dissolution sous Emmanuel Macron :
Le coût direct de la dernière dissolution (imposition, logistique, licenciements) a été estimé à 28,54millions d’euros, puis révisé à 19,53 millions d’euros selon la comptabilité finale.
Selon Rexecode, 36% des chefs d’entreprise ont repoussé, et 20% annulé leurs projets d’investissement. Cette incertitude aurait coûté 0,2 à 0,3point de croissance sur le 3ᵉ trimestre, plusieurs milliards d’euros de PIB non réalisés.
Impact sur l’attractivité : selon EY, 49% des investisseurs étrangers ont reporté leurs projets, dont 12% de manière significative.
Coût de l’ingouvernabilité et de l’impossibilité de voter un budget en attendant une nouvelle dissolution :
L’incapacité à voter un budget crée un flou budgétaire, génère du stress chez les investisseurs, et alourdit les taux. Le spread peut croître à 0,8%, un niveau élevé pour la France. Selon Goldman Sachs, la croissance projetée pour 2025 va chuter de 1,1% (prévision de Bercy) à 0,7%. Cela représente 0,4point de PIB de croissance perdue. La Commission européenne anticipe un déficit à 5,3% du PIB.