Les penseurs du libéralisme – Condorcet, la raison et les droits de l’homme

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Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794), est un scientifique, mathématicien, philosophe et homme politique. Proche de d’Alembert, il devient le conseiller technique et scientifique de Turgot en 1774, puis Inspecteur général de la monnaie l’année suivante. Membre de l’Académie royale des sciences depuis 1769, il en est le Secrétaire perpétuel à partir de 1776 et il est élu à l’Académie française en 1782. Il collabore au Supplément à l’Encyclopédie. Député à compter de 1791, il présente l’année suivante un rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique. En 1793, il rédige un projet de Constitution, dite girondine, qui n’est pas adopté. Décrété d’arrestation par la Convention, il meurt au sein d’une maison d’arrêt dans des conditions indéterminées, peut-être par suicide.

Raison, progrès et préjugés

 C’est durant sa période de réclusion forcée en 1793-1794, donc dans des circonstances dramatiques, que Condorcet rédige le plan développé d’un ouvrage qui devait s’instituer Tableau historique des progrès successifs de l’esprit humain. Le titre s’affiche comme un hommage à Turgot qui, en 1750, avait prononcé en Sorbonne un discours sur le même sujet, si ce n’est que son maître parlait de Tableau philosophique. L’introduction explicite les mots choisis : il s’agit d’un tableau des progrès de l’esprit humain, c’est-à-dire du « développement des facultés humaines dans ses résultats, de générations en générations » ; c’est aussi un tableau historique, le passé et le présent démontrant la perfectibilité de l’homme et permettant de supposer que cette dernière se poursuivra à l’avenir. En effet, le « perfectionnement des facultés humaines » n’a pas de limites, « la perfectibilité de l’homme est indéfinie ».

Condorcet divise l’histoire, synchronique, des progrès de l’esprit humain, notamment de ceux des sciences, en dix époques : les huit premières appartiennent au passé, depuis que les hommes se sont réunis en peuplades jusqu’au XVIIIe siècle ; la neuvième va de Descartes à la formation de la République française ; la dixième s’ouvre avec cette dernière. La deuxième période, qui a trait aux peuples pasteurs et au passage à l’état de peuples agriculteurs, s’oppose à Rousseau. La civilisation n’a point produit une « dégénération de l’espèce humaine » ; bien au contraire, elle a été « une crise nécessaire dans sa marche graduelle vers son perfectionnement absolu ». La troisième période, qui décrit des progrès des peuples agriculteurs jusqu’à l’invention de l’écriture alphabétique, constate que « le bonheur de l’espèce humaine est attaché aux progrès de la raison ». Une raison, rappelle la neuvième période, qui se forme « lentement par les progrès naturels de la civilisation ». Enfin, la dixième période, relative aux « progrès futurs de l’esprit humain, permet d’espérer « la destruction de l’inégalité entre les nations », « les progrès de l’égalité dans un même peuple » et « le perfectionnement réel de l’homme ». Les inégalités diminuent alors, mais sans pour autant disparaître, « car elles ont des causes naturelles et nécessaires, qu’il serait absurde et dangereux de vouloir détruire ».

Ainsi Condorcet développe-t-il une philosophie de l’histoire fondée sur l’idée de perfectibilité et de progrès. Cela ne signifie pas que l’homme soit une matière inerte : l’époque des grandes révolutions de l’espèce humaine nécessite l’action de l’individu. La liberté de penser répand la connaissance dans la société tout entière à la suite de l’impulsion de génies.

Condorcet radicalise le rationalisme cartésien en l’important dans le domaine moral et politique. Aussi éloignée que possible d’un auteur comme Edmund Burke, la trame du livre est celle de la naissance, du triomphe et de la chute des préjugés. Condorcet trace l’histoire des erreurs générales qui ont retardé ou suspendu la marche de la raison. Celle-ci a dû sans cesse lutter contre trois types d’ennemis très différents : les philosophes, le peuple et les puissants. La deuxième époque voit se perfectionner l’art de tromper les hommes pour les dépouiller, de même que celui d’usurper une autorité fondée sur des craintes et des espérances chimériques. La troisième voit les idées religieuses, les préjugés et les superstitions accroître leur domaine. En effet, aux yeux de Condorcet, et en contrepoint de Turgot, le christianisme en général et l’Église catholique en particulier ont joué un rôle globalement néfaste. Lors de la neuvième époque, le plus important avantage retiré des sciences dans leur usage immédiat ou leur application aux arts est d’avoir détruit les préjugés et redressé l’intelligence humaine. La Révolution française, écrit Condorcet, « peut être regardée comme la guerre de la raison contre les préjugés », « Raison, tolérance, humanité » : voilà les caractéristiques de ce qu’il appelle la philosophie nouvelle.

Aussi Condorcet développe-t-il une idée apparue dans la première moitié du XVIIIe siècle : le caractère solidaire des progrès successifs accomplis par l’humanité. Il fait de l’admirable Révolution française le terme de la neuvième époque et les prodromes de la dixième et dernière.

Au fil de la plume, Condorcet dévoile lors de la neuvième époque des éléments fondamentaux du libéralisme, tant sur le plan économique que sur le plan politique. Les mœurs se sont adoucies sous l’influence d’un double facteur : « par l’affaiblissement des préjugés qui en avaient maintenu la férocité », mais aussi, dans des termes inspirés de Montesquieu, « par l’influence de cet esprit de commerce et d’industrie, ennemi des violences et des troubles qui font fuir la richesse ». Limitant implicitement le rôle de l’Etat, Condorcet écrit que « l’homme doit pouvoir déployer ses facultés, disposer de ses richesses, pourvoir à ses besoins avec une liberté entière ».

Les droits de l’homme et l’instruction publique

Condorcet s’est intéressé à de multiples reprises à la thématique des droits de l’homme. En 1786, dans De l’influence de la Révolution d’Amérique sur l’Europe, il classe les droits de l’homme en quatre catégories : la sûreté de sa personne, la sûreté et la jouissance libre de sa propriété, le droit de n’être soumis qu’à des lois générales, le droit de contribuer, directement ou par ses représentants, à la confection des lois. Dès février 1789, il rédige un projet de déclaration des droits dans lequel il circonscrit l’autorité légitime du « pouvoir social » au maintien de ces droits, à savoir la sûreté et la liberté, tant de la personne que de la propriété, et l’égalité.

Son testament en la matière sera son projet de déclaration des droits naturels, civils et politiques des hommes lu à l’Assemblée les 15 et 16 février 1793 au nom du Comité de Constitution. Comptant 33 articles, il se fonde dans ses premières dispositions sur la Déclaration de 1789. Consacré au droit de propriété, l’article 18 le définit comme le fait que « tout homme est le maître de disposer à son gré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son industrie ». L’article suivant relie la liberté du travail à celle du commerce et de l’industrie, mais également à celle de l’échange, et il sonne comme une critique entre les lignes de l’Ancien Régime : « Nul genre de travail, de commerce, de culture, ne peut lui être interdit ; il peut fabriquer, vendre et transporter toute espèce de production ». Nonobstant, après avoir entériné à l’article 21 une expropriation déjà prévue par sa devancière au début de la Révolution, Condorcet entend graver dans le marbre, fût-ce avec une certaine prudence, ce qu’on appellera plus tard des droits sociaux, précisément l’instruction et les secours publics. Selon l’article 23, « l’instruction élémentaire est le besoin de tous, et la société la doit également à tous ses membres ». L’article suivant dispose : « Les secours publics sont une dette sacrée de la société ; et c’est à la loi d’en déterminer l’étendue et l’application ». L’instruction publique est donc limitée à l’instruction élémentaire. Quant aux secours publics, ils sont certes une dette sociale, mais ils dépendent de la loi, à laquelle Condorcet renvoie ici, comme dans bien des articles, selon un légicentrisme traditionnel chez la plupart des révolutionnaires français.

Condorcet a attaché son nom aux questions scolaires. Après que l’Assemblée législative eut crée un comité d’instruction publique, il fut chargé de la rédaction d’un projet d’éducation nationale qu’il exposa en séance publique le 21 avril 1792. Sans lui en réserver le monopole, il charge l’Etat d’une instruction publique, « un devoir imposé par l’intérêt commun de la société ». Toutefois, il entend que les établissements soient « aussi indépendants qu’il est possible de toute autorité politique » … tout en les rendant dépendants de « l’Assemblée des représentants du peuple » et ce, au motif qu’elle serait « le moins corruptible de tous les pouvoirs ». Il distingue cinq degrés d’instruction, du niveau primaire à une Société nationale des sciences et des arts en passant par les écoles secondaires, les collèges et les lycées. Au nom de l’égalité, il veut que l’enseignement soit « totalement gratuit » dans les quatre premiers degrés d’instruction, autrement dit qu’ils soient à la charge de ceux qui payent des contributions.

Illustration de couverture © Public domain, via Wikimedia Commons

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