Budget 2027 : quand le gouvernement choisit sciemment des hypothèses fausses

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Alors que le gouvernement Lecornu avance une prévision de croissance de 1 % pour le budget 2027, les économistes alertent sur le manque de réalisme des hypothèses d’inflation et sur l’incapacité d’un exécutif minoritaire à engager de véritables réformes structurelles.

Ce qu’il faut en retenir : 

  • Croissance sur le fil : L’hypothèse de 1 % est jugée crédible par les modèles (FMI, Banque de France à 0,9 %), mais reste menacée par la faiblesse des gains de productivité et la dépendance aux chocs mondiaux.

  • Inflation sous-estimée : La cible de 1,7 % repose sur une baisse des prix de l’énergie. Les risques géopolitiques et les tensions salariales pourraient la pousser jusqu’à 3,9 %.

  • Gouvernement bloqué : Minoritaire et de « transition », l’exécutif se contente d’une politique du rabot, incapable de sabrer durablement dans la dépense publique.

  • Cible sur les transferts : Faute de pouvoir baisser l’âge de départ ou augmenter les impôts, le gouvernement cherche des économies ciblées sur la non-indexation des retraites et les dépenses sociales.

Atlantico : Le gouvernement de Sébastien Lecornu table sur une croissance de 1 % en 2027 dans le cadre des perspectives pour le futur budget. Cette hypothèse de croissance vous paraît-elle crédible au regard de la situation actuelle de l’économie française ? Quels sont les principaux risques qui pourraient conduire à une croissance nettement inférieure ?

Jean-Philippe Feldman : Le drame de la France, c’est qu’elle est peu ou prou incapable de générer de la croissance depuis plusieurs décennies. En réalité, nous sommes tributaires de nos grands partenaires en espérant que, tout particulièrement, la santé économique de l’Allemagne et des Etats-Unis soit florissante. Mais en interne, nous ne produisons pas de croissance pour des motifs qui sont connus de tout bon économiste : l’État providence le plus pesant de l’univers, recordman chaque année ou presque de la dépense publique et du fiscalisme. L’interventionnisme tous azimuts des gouvernements, quelle qu’en soit la couleur politique, depuis plus d’un demi-siècle maintenant nous apparente à un sprinter auquel on aurait mis un boulet au pied.

François Facchini : Contrairement aux gouvernements précédents et la période Lemaire où l’écart entre les prédictions du gouvernement et les prédictions des organismes de conjoncture, le taux de 1% annoncé par le ministre de l’économie et des finances apparaît crédible au regard des modèles de prédiction du FMI (1%), de l’OFCE (1,1%) et de REXECODE (1%) (1). Ces prévisions datent, cependant, du mois d’avril et la Banque de France a dès juin dernier établi une prévision à 0,9 %. Le FMI a aussi ajusté sa prévision en juillet 2027 à 0,9 %. Le chiffre de 1 % est donc légèrement surestimé par rapport aux derniers chiffres disponibles, mais rien de très grave, d’autant que les modèles économiques de prévision ne sont jamais à l’abri d’importantes erreurs, du fait, tout simplement, que le futur n’est pas connu avec certitude, de nouvelles guerres, une nouvelle crise financière, une intensification du conflit en Ukraine, en Iran, et le fait que la croissance française est très dépendante de la croissance mondiale, et que le pays tarde à faire les réformes nécessaires pour rompre avec la baisse de ses gains de productivité, il est évident que tout est envisageable dans une année 2027 qui est de surcroît une année électorale avec un possible changement de majorité et donc de politique économique. La prudence est probablement l’attitude la plus sage.

(1) Source : Avis n°HCFP-2026-3 du 17 avril 2026 relatif au rapport d’avancement annuel 2026 du plan budgétaire et structurel à moyen terme 2025 – 2029. Tableau 11. Estimations de croissance potentielle et d’écart de production.

Quelles sont les perspectives d’inflation sur lesquelles se basent ce budget 2027 ? Sont-elles en phase avec la réalité économique et les risques d’inflation pour l’année 2027 ?

Jean-Philippe Feldman : Le temps long nous montre que les prévisions du gouvernement de manière générale sont volontairement erronées. L’accusation d’insincérité budgétaire revient comme un leitmotiv chaque année.

François Facchini : Le scénario retenu est celui de la Banque de France, 1,7 % d’inflation IPCH en 2027. Pour obtenir ce chiffre, la Banque de France prévoit une normalisation du choc énergétique et donc implicitement une fin du conflit Iran-USA-Israël. Ce qui était crédible en juillet, mais pas trop début septembre. La Banque de France sait aussi qu’elle peine à calculer l’effet durable de la hausse des prix de l’énergie sur le niveau général des prix en 2026 et sur celui de 2027. Elle calcule un taux d’inflation sous-jacente à hauteur de 2,1 %. L’INSEE en août 2026 prévoit d’ailleurs plutôt un taux de 2,4 %. Il y a donc un vrai risque inflationniste en 2027 qui est lié à toutes les incertitudes géopolitiques. Si à cela s’ajoute une victoire des partis qui souhaitent annuler la dette ou augmenter artificiellement les salaires sans aucun gain de productivité du travail et de la combinaison productive, la poussée inflationniste pourrait bien être plus forte que 1,6 %. Dans un de ses scénarios les plus défavorables, le taux d’inflation pourrait atteindre jusqu’à 3,9 %. Le gouvernement apparaît donc plus prudent sur la croissance de la production que sur le taux d’inflation.

Le gouvernement affirme vouloir faire progresser les dépenses de l’État moins vite que l’inflation, tout en augmentant certains budgets — Défense, Éducation, Intérieur, Justice, Transition écologique — et en contenant les dépenses sociales. Est-ce un cadrage budgétaire cohérent et réaliste ou est-ce un budget de transition politique plus qu’un budget de redressement ? Ce budget 2027 est-il proche de la meilleure voie possible au regard du contexte politique ou pas ?

François Facchini : Vouloir contenir les dépenses sociales est économiquement souhaitable puisque ces dépenses sont des transferts et ont une nature improductive contrairement aux dépenses régaliennes et aux dépenses militaires. L’éducation, contrairement à ce que l’on croit, est plutôt négativement corrélée à la croissance du PIB par habitant en France sur longue période. Ce qui signifie qu’il faudrait plutôt engager des réformes institutionnelles que de continuer à croire que les défaillances du système éducatif français et ses mauvais résultats dans les classements PISA sont la conséquence d’une insuffisance de budget. Pour la transition écologique, il faudrait aussi engager une évaluation de ce type de politique, à l’heure où la France est confrontée à une accélération de ses températures. Le gouvernement, comme tous les Français, sait cependant que réduire l’émission de CO2 est coûteux, surtout si la solution est budgétaire, mais inefficace, car la France émet 1 % du CO2. La bataille ne se joue pas en France et au niveau des politiques publiques nationales, mais au niveau mondial. Il est temps sur ce sujet de changer de politique et de placer l’adaptation aux changements climatiques devant la prévention. Si réduire les dépenses de transfert est bon pour la croissance du pays et réaliste, continuer de verdir les dépenses publiques et financer sur fonds publics la transition écologique est devenu irréaliste. Pour reprendre l’un des slogans de la réunion des entrepreneurs autour d’Alain Madelin en juillet, laissez nous faire, il est temps de penser hors de la boite (out of the box).

Jean-Philippe Feldman : Il faut bien avoir en tête deux points. En premier lieu, le gouvernement est minoritaire à l’Assemblée nationale. Il peut donc être renversé par une conjonction des oppositions à tout moment. Sébastien Lecornu reconnaissait lui-même dès sa prise de fonctions qu’il dirigeait le gouvernement le plus faible de la Ve République. En second lieu -et ce second point est le plus souvent délaissé-, le Premier ministre est explicitement un gaulliste social. Il semble d’ailleurs qu’il existe une épidémie de gaullisme social dans notre pays, de Xavier Bertrand à Dominique de Villepin en passant par Gérald Darmanin.

Ces deux points combinés expliquent que le gouvernement ne peut qu’être velléitaire en matière de réformes. Non seulement il ne peut pas objectivement en faire, mais au surplus il n’est pas armé intellectuellement pour en faire.

Il s’ensuit en matière budgétaire que Sébastien Lecornu se trouve bloqué dans sa capacité à réduire les dépenses publiques et ce, alors même que la gravité de la situation exigerait de sabrer dans ces dernières. Vous vous souvenez du débat sur la tronçonneuse lancé à la suite de l’élection du président Milei en Argentine. Dans notre pays, nous en sommes réduits au mieux à pratiquer une politique du rabot qui est, pour beaucoup, une méthode néfaste et qui témoigne justement d’un manque de courage politique.

Alors bien entendu, pour répondre précisément à votre question, le projet de budget 2027 sera un projet de transition pour la simple et bonne raison que l’unique mission de Sébastien Lecornu est en fait d’expédier les affaires courantes, comme s’il y avait une absence de gouvernement à la suite d’une crise politique, et de le faire jusqu’à l’issue de la prochaine élection présidentielle.

Le gouvernement exclut pour l’essentiel les hausses d’impôts et cherche les économies du côté des retraites, de l’Assurance maladie, des arrêts de travail et de certaines dépenses publiques. Ces choix vous semblent-ils économiquement pertinents au regard de la situation de la France et combien pourraient-ils rapporter en termes d’économies ?

Jean-Philippe Feldman : Ma réponse à cette question fait directement suite à la précédente. Alors même que le délabrement de nos finances publiques exigerait un plan d’économies largement supérieur à 100 milliards d’euros, le gouvernement tâtonne pour trouver quelques malheureux milliards d’économies afin de tenter de contenir le déficit à un montant certes élevé, pour ne pas dire stratosphérique par rapport à nos voisins, mais qui ne déclasse pas plus encore notre pays aux yeux des agences de notation dans l’attente des échéances de 2027. Autrement dit, nous nous trouvons sur la corde raide.

François Facchini : Stabiliser l’effort fiscal est la moindre des choses dans un pays où, sur la période 1947-2020, le taux d’imposition au-delà duquel la croissance baisse est d’environ 28 %, soit plus de 25 points de PIB en dessous de la pression fiscale actuelle. Le gouvernement devrait dans l’idéal baisser les impôts, mais aussi réfléchir à en modifier la structure afin de privilégier les impôts tels que la TVA qui ont le coût social le plus faible et d’écarter progressivement les impôts qui ont le coût social le plus élevé comme l’impôt progressif sur le revenu. Côté dépenses, continuer de vouloir les augmenter même modestement marque le désintérêt des élites dirigeantes pour tous les travaux qui ont montré, études après études, qu’au-delà d’un certain niveau les dépenses publiques avaient un effet négatif sur la croissance et finalement le progrès social car sans progrès économique pas de progrès social. Vouloir baisser les pensions des retraités sans engager une réforme des institutions et un passage à la capitalisation est choquant, mais logique au regard des problèmes connus du régime par répartition. Les actifs et futurs retraités de demain ont plébiscité l’abrogation de la réforme des retraites.

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