Murray N. Rothbard (1926-1995) est un économiste américain. Élève de Ludwig von Mises, professeur d’Université, il radicalise l’école autrichienne vers l’anarcho-capitalisme dont il devient le fer de lance. Entre autres ouvrages, il fait paraître en 1982 L’Éthique de la liberté. Sa Perspective autrichienne sur l’histoire de la pensé économique paraît de manière posthume en 1995, mais elle reste inachevée au-delà de ses deux premiers volumes.
Liberté, droits naturels et propriété
Ainsi que Rothbard l’écrit dans sa préface, L’Éthique de la liberté a pour objet de dénoncer une théorie systématique de la liberté. Comme l’indique le titre de la première partie, la liberté se fonde sur le droit naturel. Le chapitre 1 traite du droit naturel et de la raison. Rothbard fonde sa philosophie de la liberté sur une version laïcisée du Second traité du gouvernement civil de John Locke. Il parle d’une « tradition du droit naturel libertarien » selon laquelle l’ordre politique reconnaît les « droits personnels naturellement possédés par chacun », aux termes du chapitre 4 intitulé « Le droit naturel et les droits naturels ». Par sa raison, l’homme peut découvrir cet ordre naturel. C’est la seconde partie, relative à la « Théorie de la liberté » qui énonce, de manière toute lockienne, les droits naturels de l’homme, à savoir la propriété de soi et, partant, celle de son travail.
Qu’est-ce dès lors que la liberté ? D’après le chapitre 7 qui traite des « relations entre les personnes », il s’agit de la situation où « aucun homme ne subit d’ingérence de la part d’autres personnes dans le contrôle qu’il exerce sur sa personne ou sur ses biens ». Le chapitre 9, qui a pour titre « la propriété et l’agression », donne la règle fondamentale de la société libertarienne : « Personne n’a le droit de commettre une agression contre la juste ou légitime propriété d’autrui ». Dans la quatrième partie de l’ouvrage, Rothbard se préoccupe des « autres théories modernes de la liberté ». Selon le chapitre 28 sur « Hayek et le concept de la coercition », Rothbard s’accorde avec son devancier pour considérer que la liberté est l’absence de coercition. Mais il le gourmande pour n’avoir pas convenablement entendu le concept de coercition – « l’emploi agressif ou la menace de violence physique contre la personne ou la juste propriété d’autrui »- en y incluant des actions pacifiques, tel le refus de faire un échange. Si, dans le chapitre 6 de la première partie consacré à « la philosophie du droit chez Robinson Crusoé », Rothbard analyse la situation d’un homme seul face à la nature, dans le chapitre suivant relatif aux « relations entre les personnes », il estime que l’avènement de la civilisation ne signifie pas l’abandon de la liberté absolue. Que ce soit dans l’état de nature ou dans la société qui lui succède, l’homme reste propriétaire de sa personne et des ressources naturelles qu’il a occupées ou transformées. Au sein de la seconde partie, le chapitre 15 conçoit -c’est son titre- « Les « droits de l’homme » comme (des) droits de propriété ». S’ils ne sont pas formulés de cette manière, alors Rothbard les juge « vagues et contradictoires ». Autrement dit, les droits-créances et les autres droits sociaux ne sont en rien des droits de l’homme. Une remarque incidente dans le chapitre 29 de la troisième partie le confirme : « les vrais droits n’exigent de personne une action positive et ne requièrent que la non-interférence ». Enfin, le chapitre 21 et dernier de la partie précédente s’interroge sur « les « droits » des animaux », une expression autant à la mode que dénuée de sens puisque les droits naturels ne sauraient concerner que l’espèce humaine.
Les applications concrètes du droit de propriété
Même si l’ouvrage se conçoit comme une théorie systématique de la liberté, Rothbard dévoile dans sa postface de 1990 à l’édition française que le plus important tient aux « applications concrètes » du droit de propriété. Ces dernières constituent l’essentiel de la seconde partie : le chapitre 12 traite de « la légitime défense » dont tout individu se trouve doté ; le chapitre 16 de « l’information », aux termes duquel tout homme a le droit de devenir maître-chanteur puisque nul ne saurait détenir un droit de propriété sur le cerveau d’autrui et, conséquemment, sur l’information qui s’y trouve ; le chapitre 17 de « la corruption », d’après lequel c’est l’action du corrompu, et non celle du corrupteur, qui est illégitime ; ou encore le chapitre 21 sur « les situations de sauve-qui-peut », lesquelles ne modifient en rien l’absolutisme du droit de propriété. Mais c’est le chapitre 14 intitulé « les enfants et les droits » qui retient l’attention en ce qu’il comporte des développements notables sur deux sujets délicats : l’avortement et l’adoption.
Que les adultes doivent être consentants par principe ne pose guère difficulté. Mais la question se pose du caractère absolu ou relatif du principe de la liberté. Un enfant -et à partir de quel âge- doit-il bénéficier ontologiquement de ce principe ? Dans la perspective lockienne laïcisée qui est celle de Rothbard, l’homme est propriétaire de lui-même, donc propriétaire de son corps, donc libre de ses actions. Mais qu’en est-il de l’enfant ? Toujours dans une perspective lockienne, les parents détiennent un trust sur leur progéniture. Étymologiquement, ils en ont la charge jusqu’à ce qu’elle atteigne la majorité ou du moins l’âge de raison. Rothbard reprend le vocabulaire de Locke en estimant que les parents sont les trustees de leurs enfants, mais il n’en tire pas les mêmes conclusions que le philosophe anglais. L’autorité est temporaire et révocable à tout moment et ce, au gré des enfants. Dès sa naissance, un être humain est en puissance propriétaire de lui-même. Comme ses parents sont évidemment propriétaires d’eux-mêmes, aucune obligation légale d’éduquer, d’habiller ou de nourrir leur enfant ne pèse sur eux. Il leur est également loisible de céder leur trust. Rothbard n’hésite pas à parler d’un « marché libre des enfants ». Si cette expression apparaît provocante, il la met en relation avec la situation existante d’un marché non libre des enfants : celui où la seule possibilité laissée aux parents est de donner leur progéniture à une agence agréée par l’Etat. Or, cette situation est non seulement violatrice des droits, tant des parents que des enfants, mais encore néfaste en termes utilitaristes -même si Rothbard s’oppose en général à l’utilitarisme -. En effet, la règlementation du prix -à zéro- et le caractère monopolistique des agences agréées provoquent inévitablement « une étroite « pénurie » du bien en cause », à savoir des enfants. De son côté, quel que soit son âge, un enfant détient le droit unilatéral de quitter le domicile familial pour trouver d’autres parents ou subvenir à ses besoins. Les modalités d’application peuvent varier, mais les principes restent identiques chez les autres penseurs anarcho-capitalistes. Ainsi, dans Vers une société sans Etat de 1973, David Friedman avait déjà estimé que l’âge qui permettait de se soustraire en tant que de besoin à l’autorité de leurs parents était de neuf ans. C’était alors que les droits des enfants primaient l’autorité parentale. Le mécanisme était celui d’une période transitoire d’une année lors de laquelle l’enfant avait la faculté de retourner dans sa famille, peut-être l’obligation de lui rendre visite à plusieurs reprises et de réaffirmer son choix, tandis que sa famille avait l’obligation d’assurer sa subsistance.
Par ailleurs, si, selon Rothbard, la femme détient, comme tout individu, un droit absolu sur son propre corps, alors elle détient également un droit sur ce qui se trouve à l’intérieur de son corps, fœtus compris. Le fœtus n’étant, par définition, pas une personne actuellement vivante, il ne détient, lui, aucun droit sur son corps. Il s’en infère que la femme est maîtresse de son ventre. Rothbard en conclut sans détour : « Il faut voir l’avortement non pas comme un « meurtre » d’une personne vivante, mais comme l’éviction d’un intrus dans le corps de la mère ».
La nature de l’Etat et l’anarcho-capitalisme
L’anarchie a généralement mauvaise presse. Il serait difficile qu’il en fût autrement s’agissant d’un désordre qui résulte de la carence ou de l’absence d’autorité. Mais l’anarchie est aussi la doctrine qui exclut de la vie des individus toute intervention de l’Etat, considéré comme illégitime. L’anarcho-capitalisme promeut la disparition de la puissance publique au profit d’un ordre fondé sur le respect du droit de propriété, autrement dit d’un ordre qui résulte de l’auto-organisation d’individus qui disposent d’une totale liberté contractuelle. L’absence d’ordre étatique ne mène pas au désordre : bien au contraire, ce sont les mécanismes du marché et des contrats qui assurent spontanément l’ordre. L’anarcho-capitalisme se situe donc aux antipodes de ce que Rothbard dénomme l’anarcho-communisme, lequel hait encore plus le droit de propriété que l’Etat et évince la liberté du domaine économique. La liberté de l’anarcho-capitalisme ne se conçoit nullement comme la liberté anarchique de faire n’importe quoi. Si Rothbard qualifie la liberté, tant dans l’état de nature que sous la civilisation, d’absolue, elle n’en est pas moins bornée par les droits équipollents d’autrui.
Dans le chapitre 4 de la première partie de L’Éthique de la liberté, Rothbard reconnaît tout ce que la tradition du droit naturel libertarien doit à Locke, mais il n’hésite pas à faire des infidélités au philosophe anglais compte tenu des contradictions et des incohérences de ce dernier. Il est d’ailleurs piquant qu’il fonde sa doctrine anarcho-capitaliste sur celle d’un auteur qui, dans son Second traité du gouvernement civil, faisait de l’état de nature un état d’anarchie puisqu’il n’existait pas de juge commun pour régler les différends et qui considérait en conséquence qu’il avait fallu, à un certain moment, ériger un Etat pour sortir de l’état de nature. Ce que Rothbard entend en définitive démontrer, c’est que la sortie de l’état de nature n’a rien de nécessaire. C’est ce qu’il explicite dans la troisième partie de L’Éthique de la liberté, dont le titre est adamantin : « L’Etat contre la liberté ».
Le chapitre 22 relatif à « ‘la nature de l’Etat » développe une sorte de syllogisme : « l’impôt est un vol » ; or, l’Etat ne subsiste que par lui ; donc, l’Etat n’est autre qu’« une vaste organisation criminelle » qui, dès lors, doit disparaître. Alors que la liberté se conçoit comme l’absence de contrainte, l’Etat n’est que force et violence. Rothbard le définit par deux caractéristiques qui sont le plus souvent liées : la violence de l’impôt et le monopole de la force. Comment ce « pillage à grande échelle » peut-il subsister ? Par deux facteurs : l’appui de la majorité et l’alliance avec les intellectuels. En passant, Rothbard répond en fait à la question classique de savoir pour quelle raison les intellectuels sont socialistes ou étatistes. C’est qu’ils se trouvent récompensées de manière plus aisée et plus confortable que s’ils devaient s’accommoder d’un système d’échanges volontaires. Dans la cinquième partie, qui fait figure de conclusion, Rothbard retrouve les accents d’un Lysander Spooner qu’il a abondamment cité : « l’Etat est l’ennemi éternel du genre humain ». Dans le chapitre 24 de la partie précédente relatif au « statut moral des relations avec l’Etat », il avait été tout aussi cinglant : « Il n’y a rien dans la nature de l’homme qui rende l’Etat nécessaire ». En effet, si la société est indispensable, il n’en est pas de même de l’Etat, « un facteur anti-social ». Rothbard retrouve sa casquette d’économiste pour pointer les effets délétères de l’existence étatique : la puissance publique « parasite les activités productives » ; elle « empêche l’échange volontaire entre les hommes, la création individuelle et la division du travail ». Le chapitre 23 consacré aux « contradictions internes de l’Etat » permet de régler son sort à la théorie de l’Etat limité, qu’il qualifie d’utopie au même titre que le libéralisme, comme l’histoire a pu le montrer. Si la dernière partie se préoccupe de « la stratégie de la liberté », il en donne un avant-goût en dévoilant le processus qui mènera à l’anarcho-capitalisme : chaque individu étant titulaire d’un droit de sécession, il pourra « retenir les services de sa propre agence de protection », si bien que l’Etat s’écroulera.
Les relations internationales
Qui dit anarcho-capitalisme, dit absence d’Etat et par voie de conséquence absence de relations internationales. Rothbard ne manque pas de le faire valoir au tout début du chapitre 25 relatif aux « relations entre États ». Pourtant, il s’est toujours fortement intéressé à la politique étrangère en général et à deux questions en particulier : l’impérialisme et l’ingérence.
L’anarcho-capitalisme tient que tout Etat est par définition impérialiste. Rothbard définit l’impérialisme comme « une agression commise contre le peuple d’un pays par les hommes de l’Etat d’un autre pays qui lui imposent la domination étrangère ». Économiquement, il souligne l’absurdité de la théorie de John Stuart Mill et notamment l’idée de surplus du capital. Non seulement la baisse du taux de profit n’a rien d’inévitable, mais encore elle n’a rien de tragique, étant rappelé, comme il l’expose dans le second volume de sa Perspective autrichienne sur l’histoire de la pensée économique de 1995, que rien ne garantit que les taux d’intérêt soient plus élevés à l’étranger qu’en métropole. De manière plus globale, l’impérialisme est directement contraire à l’axiome fondamental de l’anarcho-capitalisme : le refus de toute agression contre un non-agresseur. Il est en réalité doublement condamnable -dans L’Éthique de la liberté, l’argumentation reprend de fait celle de Frédéric Bastiat sur la question coloniale-. Du point de vue du colonisé ou de l’indigène, bien entendu, mais aussi et avant tout du point de vue du contribuable occidental. Rothbard cite l’apophtegme de Randolph Bourne : « La guerre est la santé de l’Etat ». Le contribuable paye à deux moments : pour la conquête, puis pour le maintien de la bureaucratie impérialiste. En définitive, « la guerre militarise et étatise la société ».
Rothbard refuse tout droit d’ingérence dans la mesure où celui-ci fait fi des droits des individus de la nation interventionniste. Dès les années 1950, il avait commencé à mêler une défense intransigeante du capitalisme avec une position isolationniste. Témoignage de l’importance qu’il accordait à la politique étrangère, il lui consacre un volumineux chapitre 14 dans Pour une nouvelle liberté. Le manifeste libertarien de 1973, dont la seconde édition paraît en 1978. En attendant la dissolution des États, l’objectif des anarcho-capitalistes est de limiter autant que possible la sphère d’action du pouvoir gouvernemental. Aussi, en ce qui concerne les affaires étrangères, le but est d’empêcher le gouvernement de se mêler des affaires des autres pays : l’isolationnisme politique et la coexistence pacifique sont les contreparties anarcho-capitalistes de la politique de laissez-faire interne. Il s’agit d’empêcher chacun des États d’étendre sa violence à ses homologues, de façon à ce que chaque tyrannie soit à tout le moins confinée à ses propres frontières. Rothbard réfute la théorie dite de la sécurité collective du XXe siècle selon laquelle lorsqu’un Etat en agresse un autre, il y aurait une obligation morale de former une bande afin de défendre l’Etat dit victime. Le gouvernement interventionnisme étend l’agression, d’une part, car il martyrise les civils de l’autre pays, d’autre part, car il accroît la coercition fiscale sur ses propres citoyens, car il laisse ces derniers à la merci des représailles de l’Etat dit agresseur et car il peut intensifier la conscription, qui n’est autre que l’esclavagisme de ses propres citoyens. En réalité, Rothbard explique que les notions d’agression, de droit de propriété ou de victime n’ont aucune signification autre qu’au niveau des individus, si bien qu’il n’est pas possible de définir qui seraient l’Etat agresseur et l’Etat victime, pas plus qu’un gouvernement ne saurait avoir de justes réclamations à une quelconque souveraineté dans une aire territoriale donnée. Il n’hésite pas à qualifier les Etats-Unis de gouvernement le plus interventionniste, guerrier et impérialiste du XXe siècle. Il en appelle donc à un démantèlement des bases américaines à l’étranger, à l’arrêt de toutes les ingérences, en bref au retrait total à l’intérieur de ses frontières et au maintien d’une politique de stricte isolation ou neutralité.
L’Éthique de la liberté reprend explicitement l’essentiel des développements que Rothbard avait fait paraître dans un article de 1963. Il confie sans fard que l’anarcho-capitaliste anathématise toutes les guerres sans égard pour leurs motifs, parce que la condamnation de toute participation des hommes de l’Etat à la guerre l’emporte sur les autres considérations. La politique anarcho-capitaliste de coexistence pacifique et de non-intervention entre États entraîne le refus de toute aide étrangère. Dans un article de 1982, Rothbard martèle que la politique étrangère des Etats-Unis devrait aboutir à un retrait de la scène mondiale afin de laisser place au royaume privé du libre-échange, tant économique que culturel et social.