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Ce que la théorie des jeux nous apprend sur la possibilité d’une escalade dans le conflit actuel

par Sergio Beraldo
Il y a environ 60 ans, le lauréat du prix Nobel Thomas Shelling a publié un livre intitulé La stratégie du conflit. Il avait été écrit pendant la guerre froide et reflétait les inquiétudes typiques de l’époque. Il examinait, entre autres, les chances qu’aurait l’humanité de limiter les dégâts en cas de confrontation militaire ouverte entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Il y a quelques semaines encore, la contribution de Shelling semblait constituer une analyse obsolète des problèmes du XXe siècle. L’invasion russe de l’Ukraine l’a rendue à nouveau pertinent. En particulier, la littérature sur la théorie des jeux qui a suivi son livre peut offrir des conseils sur la façon d’aborder certaines des préoccupations actuelles.

 

Une escalade du conflit est-elle envisageable ?

Comment les pays occidentaux doivent-ils interpréter la menace russe d’utiliser des armes nucléaires ? Les sanctions économiques sont-elles utiles ? Dans quelle mesure la Russie envisage-t-elle d’étendre son influence et son contrôle ? Bien que toutes ces questions puissent être examinées à l’aide des outils fournis par la théorie des jeux, les paragraphes suivants se concentrent principalement sur une éventuelle escalade du conflit.

 

Théorie des jeux et mécanique d’escalade

Le raisonnement de la théorie des jeux conceptualise l’escalade comme un outil, utilisé par les Etats pendant le marchandage de la guerre et de la paix. Le processus de négociation concerne une ressource faisant l’objet d’un  litige (un morceau de terre, une ville, des otages, etc.). Dans le jeu, chaque joueur fait une proposition qui peut être soit acceptée soit rejetée par les autres. S’il n’y a que deux joueurs, l’acceptation conduit à la distribution des gains selon les termes détaillés dans la proposition même ; et le rejet, à la reprise du marchandage. Tous les joueurs souhaitent que leur proposition soit agrée. Chacun tente donc de concevoir un mécanisme qui la rende attrayante et augmente le coût du rejet. La notion d’escalade est ici déterminante : un joueur cale et accepte l’offre de l’adversaire si continuer doit lui coûter plus cher que d’accepter. C’est le point de vue de Schelling : la peur de l’escalade est ce qui persuade un joueur de céder et de mettre fin au jeu.

La théorie de l’escalade de Lisa Carlson (Journal of Conflict Resolution, 1995) propose un point de vue différent en attirant l’attention sur le comportement des joueurs pendant la négociation. Dans cette optique, la tolérance aux coûts, c’est-à-dire le coût maximal qu’un joueur est prêt à supporter pour obtenir la satisfaction de ses demandes, joue un rôle clé.

Si l’information est complète et que chaque joueur connaît le seuil de tolérance de son ou de ses adversaires, l’issue du jeu est évidente : le joueur le plus timoré cède immédiatement. Si l’information est incomplète, les joueurs peuvent essayer de manipuler des signaux qui inciteront l’adversaire à ajuster son propre comportement. Un joueur montera soudainement en puissance pour donner l’impression que sa tolérance aux coûts est relativement élevée. Dans le cas du conflit ukrainien, les allusions russes à l’utilisation d’armes nucléaires pourraient en être un exemple. La théorie suggère que l’acteur qui tolère le moins les coûts a tendance à intensifier son action pendant la première période d’une crise ; et que l’escalade graduelle caractérise ceux qui disposent de ressources relativement importantes. Dans la situation actuelle, l’OTAN et l’UE ne sont pas incitées à une escalade rapide, contrairement à la Fédération de Russie.

L’OTAN et l’UE peuvent utiliser leur puissance économique pour imposer des sanctions de plus en plus strictes, ce qui est aussi une forme d’escalade. Les ripostes dont dispose le Kremlin sont limitées. Cela expliquerait pourquoi Moscou est susceptible d’intensifier les opérations militaires en Ukraine pour parvenir à ses fins le plus vite possible ou à restreindre ses objectifs pour s’adapter à ses moyens de réponse.

 

Qu’en est-il de la menace nucléaire ?

La Fédération de Russie sait que les futurs accords devront être agréés par le gouvernement ukrainien comme par le bloc occidental. La menace nucléaire pourrait alors être un moyen d’inciter l’Occident à accepter rapidement un compromis, et de désamorcer un risque non négligeable d’instabilité à Moscou. Mais cela pourrait aussi être vu comme un signe de faiblesse, et nous savons tous qu’acculer un adversaire dos au mur peut avoir des conséquences catastrophiques.

 

Lire l’article sur le site anglais

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2 commentaires

Obeguyx 29 mars 2022 - 12:07

Très intéressant. Mais comme dans tous jeux, on ne connait que très rarement les ressorts de l’adversaire. La surprise, au final, est toujours totale. Les populations paient. Après, on se contente de dire : « Plus jamais ça ». Et la vie continue, certains écrivent des livres, inventent de nouvelles « défenses », d’autres se désintéressent tout simplement, et oui, la vie continue.

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en fait 29 mars 2022 - 12:09

OUI, vaste sujet, mais le diable se cache toujours dans le détail. Détail toujours très délicat à trouver, analyser et surtout comprendre.
pour la WW2 : Dresde – Hiroshima – Nagasaki, c’est la même boucherie !
Par contre, pour H. et N., c’est la fin de la guerre vs Japon, mais, Japon sauvé à moyen terme par les U.S.A. et début de la fin de la formidable expansion territoriale des « Soviétiques » ? .

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