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Tabac : la France privilégie les taxes ; le Royaume-Uni et la Suède, les approches innovantes et l’efficacité

À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, qui a lieu chaque année le 31 mai, Santé Publique France publie ses derniers chiffres sur le tabagisme. C’est l’occasion pour l’agence de santé de se livrer à un exercice de valorisation de la politique menée en France depuis bientôt 30 ans (loi Évin de 1991).

Nous avons vu la semaine dernière que le confinement avait poussé 27 % des fumeurs à augmenter leur consommation de tabac. Nous avons également noté que, face à la difficulté d’acheter leurs cigarettes hors de nos frontières et sur le marché noir, les fumeurs avaient été contraints de s’approvisionner dans les bureaux de tabac. Les Douanes indiquaient ainsi qu’en avril 2020 les ventes quotidiennes de tabac avaient progressé de 29,5 % en volume par rapport au mois de mars.

L’augmentation des taxes ne dissuadent pas les fumeurs français

Bref, les dernières semaines n’ont pas été favorables à la baisse du tabagisme. Mais il semble bien que l’année 2019 ne l’ait pas été non plus. En 2019, la proportion de fumeurs dans la population était de 30,4 % contre 32 % en 2018. Pour les fumeurs quotidiens, la prévalence passe à 24 % contre 25,4 % en 2018. De l’aveu même de Santé Publique France, « entre 2018 et 2019, les variations de la prévalence du tabagisme et du tabagisme quotidien n’étaient pas significatives globalement parmi les personnes âgées de 18 à 75 ans ».

Pour cacher la réalité de cette année en demi-teinte, Santé Publique France met en avant la baisse depuis 2014 : - 3,9 points pour le tabagisme et de - 4,5 points pour le tabagisme quotidien. Autre nouveauté, la production de chiffres sur la population âgée de 18 à 85 ans – alors que les statistiques sont habituellement produites sur la tranche d’âge 18-75 ans, et ce partout dans le monde – afin de pouvoir faire état de chiffres plus favorables. En élargissant le spectre, la prévalence quotidienne passe ainsi de 24 % à 22,6 %.

Ce petit tour de passe-passe a pour objectif de masquer d’autres chiffres qui ne sont franchement pas bons pour certaines catégories de la population. Chez les non diplômés, la prévalence est de 32 % en 2019 contre 29,5 % en 2018 ; chez les chômeurs, elle s’établit à 42,7 % (contre 39,9 % l’année précédente) ; enfin, chez les jeunes pas encore entrés dans la vie professionnelle, elle est de 25,4 % en 2019 (contre 19,5 %).

Le prix moyen d’un paquet de cigarettes a augmenté d’un euro en 2019 (+ 50 centimes en avril et autant en novembre), pour approcher les 9 euros. Cette hausse de 12,5 % n’aurait donc eu que peu d’effets sur la consommation. Elle aurait même complètement raté la cible des personnes les plus vulnérables, qui sont aussi les plus consommatrices.

Plutôt d’affirmer comme le professeur Pr. Loïc Josseran, Président de l’Alliance contre le tabac, que la politique menée jusqu’alors, faite d’interdiction, de culpabilisation et de taxation, « doit être maintenue et renforcée », il pourrait être judicieux de se pencher sur les politiques menées dans d’autres pays avec beaucoup plus d’efficacité qu’en France.

Car on a beau triturer les chiffres dans tous les sens, la France reste un des pays où la prévalence du tabagisme est la plus forte en Europe alors qu’elle aussi un de ceux qui réglementent et taxent le plus.
Intéressons-nous à deux pays qui présentent de meilleurs résultats que le nôtre dans la lutte contre le tabagisme.

Le Royaume-Uni favorise les nouveaux produits du tabac et de la nicotine

En 2018, la prévalence tabagique était 14,7 % au Royaume-Uni (contre 32 % en France), en baisse de cinq points depuis 2011. Au début des années 1990, le taux était encore de 30 %, et même de 45 % en 1974 (contre 42 % en France la même année).

Pour arriver à ce résultat, les autorités britanniques ont fortement augmenté les taxes ces dernières années : depuis 1993, le prix d’un paquet de cigarettes a augmenté de plus de 400 %. Le pays a le taux d’imposition sur le tabac le plus élevé d’Europe. Fin 2019, le paquet de cigarettes coûtait 24,5 % plus cher à Londres qu’à Paris.

Mais le gouvernement britannique ne s’est pas contenté de taxer davantage. Il s’est particulièrement intéressé aux substituts de la cigarette. Il a ainsi développé une base de données sur les différents produits du tabac et de la nicotine afin d’aider les consommateurs à adopter les produits les moins nocifs. Cette base de données a permis de mettre en évidence que la cigarette électronique présente moins de danger que la cigarette classique, et qu’elle peut être un moyen d’arrêter de fumer.

Fort de ces enseignements, le gouvernement a décidé d’être peu sévère à l’égard des vapoteurs qui bénéficient outre-Manche de la réglementation la moins restrictive principalement parce que la directive européenne sur le vapotage n’a pas été transposée en droit britannique.

Le nombre de vapoteurs a ainsi augmenté de façon exponentielle au Royaume-Uni : + 314 % entre 2012 et 2017. La moitié de ces vapoteurs a totalement renoncé au tabac. Les e-cigarettes sont désormais, comme l’affirme le Public Health England, l’outil de sevrage tabagique le plus populaire au Royaume-Uni.

Le lien entre augmentation du vapotage et baisse du tabagisme paraît encore plus évident si l’on considère que le taux de tabagisme au Royaume-Uni a chuté lorsque la cigarette électronique s’est généralisée à partir de 2012. Le site web du Ministère de la santé du Royaume-Uni met d’ailleurs en avant les avantages de la cigarette électronique, indiquant par exemple que « les preuves sont de plus en plus claires que les e-cigarettes sont nettement moins nocives pour la santé que le tabac à fumer » ou que « grâce aux e-cigarettes, les gens ont beaucoup plus de chances d’arrêter de fumer ».

Le gouvernement britannique a également mis en place une fiscalité tenant compte du niveau de risque des produits du tabac et de la nicotine. Cette risk based taxation a pour objectif d’inciter les fumeurs à choisir des produits à risques réduits. Comme l’a déclaré le ministère de la santé : « le niveau de taxation doit directement correspondre au risque représenté pour la santé, pour encourager une réduction des risques dans la consommation. En appliquant cette logique, la cigarette électronique doit rester le produit le moins taxé et les cigarettes conventionnelles les plus taxées, le tabac à chauffer tombant entre les deux ».

Ainsi, les cigarettes électroniques ne supportent pas de droits de consommation, mais seulement la TVA à 20 %. Par ailleurs, le gouvernement de Sa Majesté a introduit une nouvelle catégorie, dans la liste des produits du tabac, pour le tabac chauffé en 2018. La création de cette nouvelle catégorie a eu pour conséquence une baisse des taxes sur le tabac chauffé et, donc, une réduction du prix pour le consommateur.

Aujourd’hui, le Brexit fait naître beaucoup d’espoir parmi les promoteurs de la cigarette électronique au Royaume-Uni. Ils espèrent, en effet, qu’il sera l’occasion d’assouplir les règles existantes, en s’affranchissant complètement de la réglementation européenne. Le Premier ministre Boris Johnson a d’ailleurs promis de revoir la réglementation sur le tabac, et donc sur la cigarette électronique, d’ici mai 2021.

L’arme secrète de la Suède pour faire disparaître les fumeurs

Pendant la pandémie du coronavirus, la Suède a agi différemment de ses voisins. Elle se distingue également en matière de lutte contre le tabagisme. Alors que le pays est un de ceux qui réglemente et taxe le moins le tabac dans l’Union européenne, il est aussi celui où la prévalence du tabagisme quotidien est la moins élevée avec un taux de 10,4 % en 2018.

Bien sûr, comme les autres pays, la Suède a mis en œuvre une politique de prévention et de taxation. Celle-ci est cependant peu sévère au regard de ce qui se pratique en France ou au Royaume-Uni. Par exemple, les bars et restaurants peuvent avoir des espaces réservés aux fumeurs. Mais le paquet de cigarettes est moins taxé d’environ 13 % qu’en France (hors TVA). Le paquet de Marlboro vaut ainsi actuellement 65 couronnes suédoises à Stockholm, soit environ 6,18 euros, contre 10 euros à Paris.

Le graphique ci-dessous explique ce paradoxe : la chute des ventes de cigarettes en Suède s’accompagne d’une augmentation de celles de snus. Le snus est une poudre de tabac humide généralement consommée sous formes de petites boulettes placées entre la gencive et la lèvre supérieure. Il pourrait s’apparenter au tabac à chiquer ou à mâcher. C’est un produit utilisé depuis plusieurs siècles en Suède, quelque peu tombé en désuétude dans les années 1970 au profit du tabac fumé, et revenu au goût du jour depuis les années 2000 et l’intensification de la lutte contre la cigarette.

Évolution des ventes de cigarettes et de snus en Suède

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Source : Swedish Match.

Si l’on tient compte de la consommation du snus, la prévalence du tabagisme dépasse largement les 10 % annoncés et se situe à un niveau comparable à celui de nombreux autres pays européens. Néanmoins, le risque de mourir d’une maladie liée au tabac est plus faible en Suède que dans tout autre pays européen. Une des raisons est sans doute que les Suédois consomment beaucoup plus de snus qu’ils ne fument.

Le snus est moins taxé que les autres produits du tabac. Les taxes, en 2020, sont de 459 couronnes suédoises par kilogramme, alors qu’elles sont de 1 957 couronnes par kilogramme pour le tabac à rouler, soit quatre fois plus. Comparées à celles sur les cigarettes, les taxes sur le snus sont près de cinq fois moindres.

L’attitude des autorités suédoises à l’égard du snus pourrait être assimilée à une politique de réduction des risques comme elle est pratiquée au Royaume-Uni. Mais impossible de copier la Suède : l’Union européenne a interdit le snus sur tout son territoire depuis 1992, à l’exception de la Suède qui avait mis cette condition pour son adhésion en 1995. A la faveur du Brexit, des voix s’élèvent au Royaume-Uni pour demander la légalisation du snus et permettre de sauver ainsi davantage de vies.
On voit donc que d’autres voies que la taxation sont possibles pour réduire la prévalence du tabagisme. Elles sont même souvent plus efficaces. Mais elles sont complètement ignorées par les pouvoirs publics français qui restent arc-boutés sur leur politique essentiellement basée sur la taxation… malgré son échec relatif.

Un rapport d’étude de l’IREF sera publié prochainement sur le sujet de la fiscalité comportementale. L’étude a été réalisée grâce à l’obtention d’un financement auprès de Philip Morris SAS France. La méthodologie et le contenu du travail ont été conçus en toute indépendance. Les informations contenues dans le rapport n’engagent que leurs auteurs. Aucune orientation de quelque nature que ce soit n’a été donnée par le financeur, qui n’est intervenu d’aucune manière dans sa réalisation. Pour pouvoir recevoir l’Etude lorsqu’elle sera publié, inscrivez-vous gratuitement à notre Newsletter.

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