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Quand le Vatican se perd entre morale et économie

Un nouveau texte vient d’être publié, ce 17 mai 2018, par le Vatican avec la pleine approbation du pape François : Oeconomicae et pecuniariae quaestiones, Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel. Ce document, ci-après le Document, conçu par le dicastère pour le développement humain intégral et la Congrégation pour la doctrine de la foi, tranche avec celui de l’encyclique Evangelii Glaudium de 2013 qu’un penchant idéologique conduisait à dire de l’économie de marché qu’ « Une telle économie tue »[1]. Là, les propos paraissent plus mesurés et pondérés.

Le Document souhaite que l’argent puisse servir et non pas gouverner tout en admettant que « L’argent lui-même est en soi un bon outil, comme c’est le cas de beaucoup de biens dont dispose l’homme : c’est un moyen mis à la disposition de sa liberté et qui sert à accroître ses possibilités ». Il fait la part des aspirations naturelles au bien et à la vérité de tous et du risque de succomber « souvent, face aux intérêts partisans, à des abus et à des pratiques iniques, qui entraînent de graves souffrances pour toute l’humanité, surtout pour les plus faibles et pour ceux qui sont sans défense ». Il convient au demeurant qu’il faut miser sur le « déploiement de la liberté humaine » et il reconnaît que « le bien-être économique mondial s’est indubitablement accru au cours de la seconde moitié du XXe siècle, avec une mesure et une rapidité jamais perçues auparavant ».

La confiance vaudrait mieux que la défiance

Mais sous le bénéfice de ces observations importantes, le Document tout entier tend à la conclusion que le libre marché est dangereux et doit être encadré fermement par l’Etat. Il considère que d’une manière générale les inégalités se sont accrues alors que ce n’est pas vrai partout. Il critique sans discernement la spéculation qui pourtant, comme l’origine du nom l’indique - du latin specula pour désigner les tours de guet -, permet aussi d’anticiper les marchés pour protéger les achats ou les ventes de l’entreprise, ou de guider les marchés en leur donnant la direction qu’anticipent certains acteurs. Il soutient que la « régulation est rendue plus nécessaire encore à cause de la conduite immorale de certains acteurs du monde financier » alors que les bulles spéculatives, liées à la titrisation qui ont déclenché la crise de 2008 et qu’il dénonce, sont dues à l’Etat américain et au lobbying de certains démocrates en faveur d’une politique exacerbée de crédit soutenu par la garantie publique. Il reconnaît que « le système fiscal des Etats n’est pas toujours juste », mais plutôt que de favoriser une concurrence fiscale transparente entre Etats, il propose un impôt sur les transactions offshore sans mesurer les risques que cela pourrait faire supporter aux économies. Il affirme que « le revenu du capital porte maintenant atteinte au revenu issu du travail » comme Marx l’avait prédit alors que le rapport profits/salaires reste assez stable sur la durée (Cf. Jan Robinson, An Essay on Marxian Econmics, 1942 et Delsol, Lecaussin et alias, Anti-Piketty, 2015) et que même si sur certaines périodes récentes la part du travail s’est réduite dans le revenu national au profit du capital, c’est essentiellement dû à l’intensification des besoins capitalistiques sans pour autant impliquer « nécessairement une dégradation du niveau de vie des travailleurs » qui ont profité de la croissance économique associée à cette capitalisation de l’économie (cf. Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2012) .

Tout entier, le Document marque sa défiance à l’égard de l’économie de marché et sa préférence pour une économie administrée dont on sait qu’elle a conduit partout à l’échec. Cette orientation biaisée repose d’une part sur la confusion entretenue tout au long du raisonnement entre le devoir moral et la règle civile et d’autre part sur l’incompréhension de la nature intrinsèquement éthique de l’économie de marché.

La loi civile n’est pas la loi morale

Le Vatican se réfère à l’ordre de la gratuité, à la règle donnée par Jésus dans l’Évangile : « cette règle d’or nous invite à faire aux autres ce que nous aimerions que les autres fassent pour nous (Mt 7, 12, Lc 6, 31) ». Et il voudrait que ce précepte guide la loi. Mais la cohésion de la société civile repose sur la règle biblique, et celle de toutes les grandes cultures et autres religions durables, négative plutôt que positive, selon laquelle « Ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît, ne l’inflige pas à autrui »Talmud de Babylone, Traité Shabbat 31 a. La loi civile définit ce qu’il ne faut pas faire quand la loi morale incite à faire ce qui est bien. L’Autorité légale a pour charge de dire le juste et d’assurer la justice, pas de dicter le Bien qui relève de l’Autorité morale. Le respect de cette dualité des ordres protège contre l’hégémonie, voire le totalitarisme qui germe sur cette confusion.

La règle d’or de Jésus ne peut donc pas sans danger être incorporée aux dispositifs légaux et règlementaires qui gèrent l’économie et la société. Ceux-ci ont vocation à protéger, dans un équilibre toujours précaire, à la fois l’ignorance ou la crédulité de certains et la liberté de tous pour que le marché déploie « toutes ses potentialités positives » qu’évoque à juste titre le Document. A cet effet, ils peuvent, et doivent, interdire ce qui relève de toute activité délictuelle, de la corruption à l’abus de la faiblesse d’autrui, à la fraude au vol… Mais si l’Etat se mêle de faire de la morale, de dire le Bon, il risque aussi de prescrire le Mal et de priver chacun de découvrir la vérité du Bien par lui-même dans son insondable liberté sans laquelle il n’y a plus d’humanité. Et cette confusion risquerait non seulement de raidir la société, jusqu’à parfois la privation des libertés, mais en outre de la paupériser en la figeant dans des règles statiques et vite inopérantes, souvent injustes autant que néfastes. Ce qui ne veut pas dire que la loi doit aller contre la morale commune que le droit intègre dans sa sagesse séculaire, mais avec prudence et raison.

L’économie de marché relève de la morale naturelle

Et c’est d’ailleurs le propre de l’économie de marché de s’inscrire dans un cadre éthique qui est celui de la liberté et de la propriété de chacun sur ses œuvres. Elle suppose un état de droit conçu comme un cadre où la liberté de chacun ne peut s’exercer que dans la limite de celle des autres, dans le respect des conventions librement conclues et des personnes, et où la propriété n’est protégée que pour autant qu’elle est acquise loyalement. Le marché est également profondément moral en ce sens qu’il reste le système le plus efficace pour répondre aux besoins humains, notamment par une innovation constante, et pour s’adapter à la demande de chacun aux meilleures conditions du rapport qualité/prix attendu dans un modèle dynamique en constante évolution. Le Document a tort de considérer que « l’autosufffisance présumée » des marchés dans leur fonction d’allocation des ressources » se fait indépendamment de toute éthique alors qu’elle agit selon une éthique naturelle qui fait que chaque acteur a intérêt à traiter correctement son interlocuteur : le commerçant a intérêt à être aimable avec son client et à ne pas le léser pour qu’il revienne chez lui, le patron a intérêt à être correct avec ses salariés pour les garder et à les intéresser aux résultats pour qu’ils soient efficaces….

Après avoir constaté l’échec du communisme, le pape Jean-Paul II s’interrogeait dans son encyclique Centesimus Annus (N°42), sur la question de savoir si le capitalisme devait servir de modèle :
« La réponse est évidemment complexe, écrivait-il. Si sous le nom de « capitalisme » on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d’« économie d’entreprise », ou d’« économie de marché », ou simplement d’« économie libre ». Mais si par « capitalisme » on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative ».

En ce sens « l’option préférentielle pour les pauvres » préconisée par l’Eglise reste bien du ressort de chacun plus que de la vocation des Etats, mais l’économie de marché et les institutions respectueuses de la liberté humaine contribuent naturellement à secourir les plus pauvres en leur offrant la possibilité de s’élever. Le Document déplore qu’« Un grand nombre de personnes continue à vivre dans l’extrême pauvreté », mais c’est la libéralisation des échanges et des marchés depuis la fin de la guerre froide qui a permis de réduire de 80% l’extrême pauvreté (moins de 1,90$ par jour) dans le monde malgré la hausse sensible de la population. La société libérale de l’état de droit protège et elle est efficace parce qu’elle est juste. D’ailleurs, il n’y a pas d’efficacité durable sans justice.

Au demeurant, il ne convient pas de nier toutes les déviances qui peuvent exister du fait de la faiblesse humaine, comme il en existe partout. C’est le rôle de l’Eglise d’encourager tous les acteurs de l’économie à avoir à titre personnel un comportement responsable et éthique, orientant leur action « vers la recherche du bien commun et en la fondant sur des principes de solidarité et de subsidiarité ». Mais nous y parviendrons mieux en instituant un cadre de droit respectueux de la liberté des acteurs plutôt qu’en les soumettant toujours plus à l’Etat qui est faillible comme chacun d’entre nous mais qui impose ses erreurs et vilenies aux autres au lieu que l’état de droit veille à ce que chacun puisse se défendre de celles des autres.

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