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Peut-on ignorer les dilemmes de la vie ?

dimanche 28 février 2021, par Patrick Simon

Nombreux sont ceux qui, parmi nous, ont pris l’habitude d’avoir une conception manichéenne de la vie : le camp du bien, où bien sûr ils se comptent, et le camp du mal, où ils placent leurs adversaires. Mais la vie n’est pas ainsi et souvent le choix pratique qui s’offre à nous est entre deux biens. Une bonne illustration peut être trouvée dans la parabole du Bon Samaritain. Il existe au moins deux façons de l’interpréter : celle qui décrète où est le bien et le mal et celle qui, sans pour autant éliminer cette dichotomie, fait émerger le dilemme ainsi que son dépassement possible.

La première approche peut être trouvée dans la dernière encyclique du pape François "Fratelli Tutti". Nous connaissons tous la parabole. Rappelons simplement qu’avant l’arrivée du Bon Samaritain qui porte secours au malheureux massacré et laissé pour mort par des brigands, deux personnes marchent sur la route, un prêtre et un lévite, et passent sans s’arrêter pour lui porter secours. Et voici comment le pape François les décrit : "C’étaient des personnes occupant des fonctions importantes dans la société, qui n’avaient pas dans leur cœur l’amour du bien commun. Elles n’ont pas été capables de perdre quelques minutes" [1]. Ces hauts personnages sont donc immédiatement placés par le Saint Père dans le camp du mal. Je le cite : "Les brigands de la route ont souvent comme alliés secrets ceux qui passent outre en regardant de l’autre côté" [2]. La phrase m’a choqué [3]. Le comportement d’exclusion ou le mépris de l’autre que le pape reproche à ceux qui passent "en regardant de l’autre côté" ne serait-elle pas le travers dans lequel il tombe lui-même ? N’oublie-t-il pas que le Bon Samaritain lui-même était un "important" disposant de moyens ? Il avait en effet suffisamment d’argent à remettre à l’aubergiste et promettait même un supplément.

Il existe une autre approche, décrite par Pierre Manent dans un article publié dans la revue Commentaire [4] et que voici : "A aucun moment le commentaire (du pape) ne s’est interrogé sur les motifs des deux personnages. Le prêtre vient de Jérusalem où il a sans doute accompli tous les préceptes de la loi … Le lévitique est formel (pour les prêtres) : aucun d’eux ne se rendra impur près du cadavre de l’un des siens". Idem pour le lévite. Manent cite "Les Nombres" : "Celui qui touche un mort, un cadavre d’homme … sera impur sept jours". Telle est la règle. Donc si ces deux personnages religieux n’ont pas porté secours au blessé, c’est peut-être parce qu’ils étaient tenus par la loi de pureté et qu’ils se sont sentis obligés de la respecter scrupuleusement.

Ainsi apparaît le dilemme que le Christ veut montrer et qui émerge si souvent dans ses paraboles : qui ne va pas essayer de sortir son âne tombé dans un puits même si l’on est un jour de Shabbat ? Entre la loi et la charité, que faut-il choisir ? Certes Jésus nous invite à oublier la loi (un bref instant seulement), à opter pour l’esprit plutôt que pour le texte. Mais pas à être manichéen. On passe à côté de l’essentiel si l’on oublie les motifs des personnages, ce que fait hélas le pape François en les dépeignant comme des importants qui méprisent les pauvres et s’emparent des ressources. En effet l’encyclique pontificale tire des leçons à partir de son observation : "Dans certains pays ou milieux, il y a un mépris envers les pauvres et envers leur culture … comme si on tentait d’imposer de force un projet de société importé … c’est ainsi que procède la dictature invisible des vrais intérêts cachés qui s’emparent des ressources" [5]. Et un peu plus loin le Pape évoque ceux qui "semblent se sentir encouragés ou du moins autorisés par leur foi à défendre diverses formes de nationalismes fondés sur le repli sur soi et violents, des attitudes xénophobes, le mépris … à l’égard de ceux qui sont différents …" [6].On passe ainsi des personnes occupant des fonctions importantes mais n’ayant pas dans leur cœur l‘amour du bien commun (c’est le prêtre et le lévite de la parabole) au mépris envers les pauvres, puis au nationalisme et à la xénophobie.

En quoi le prêtre et le lévite ont-ils méprisé les pauvres ? En quoi d’ailleurs le blessé secouru est-il un "pauvre" (l’Evangile ne dit rien à ce sujet) ? En quoi le prêtre ou le lévite ont-ils des "intérêts cachés" ou "s’emparent-ils des ressources" ?

Au contraire l’évangile de Luc nous introduit au Royaume. Les samaritains étaient fort mal vus par les juifs de l’époque qui les percevaient comme des idolâtres ou des hérétiques dans l’Ancien Testament, voire des collaborateurs avec le pouvoir romain dans le Nouveau. Si le Christ prend cet exemple, c’est pour montrer qu’il peut exister des personnes bonnes même si elles appartiennent à un groupe ennemi. Le critère est désormais la personne et non pas la collectivité ou le groupe. Le pape François passe aussi à côté de cela, malheureusement, préférant nous inviter [no 78] à nous retrouver "dans un "nous" qui soit plus fort que la somme des petites individualités", oubliant que l’initiative de surmonter tous les préjugés culturels ou historiques est venue d’un individu et d’un seul.

Cette parabole n’a pas pour objet de critiquer les riches, sauf à la tirer par les cheveux comme le fait le pape François. Elle a vocation à souligner le rôle des individualités, l’importance du regard personnel et de la charité au-delà de la loi impersonnelle et incapable de discernement. Elle valorise la liberté d’initiative des individus malgré la loi. Sans remettre en cause les institutions, elle fait prévaloir la personne sur la société et elle souligne que le monde n’est pas noir et blanc, ce dont le temps présent devrait se souvenir plus souvent.

https://fr.irefeurope.org/Publications/Articles/article/Peut-on-ignorer-les-dilemmes-de-la-vie

[1n° 63

[2n° 75

[3comme j’ai été choqué par une autre phrase un peu avant : "nous n’avons pas à passer du temps à déplorer le fait (c’est le crime des brigands)" qui m’a donné envie de dire : "Mais non, Saint-Père, vous êtes trop naïf, ces brigands qui ont volé et presque tué un homme, il faut les arrêter et les punir sans ménagement."

[4n° 172, pages 809 à 812

[5n° 73 de l’encyclique.

[6n° 86 de l’encyclique.

Messages

  • Votre tentative d’exégèse, orientée vers la critique du pape manque, me semble t il, de bonne foi.
    Qui est le pauvre ? Pas forcément celui qui n’a pas d’argent. On peut avoir de grands biens et être plus pauvre qu’un chômeur.
    Le Samaritain de la parabole est un pauvre dans le sens où il est celui qui a besoin d’aide. Le Prêtre et le Lévite son riches de leur capacité à agir, qu’ils décident pourtant de ne pas employer.
    Le pape ne fait que redire ce qu’a dit le Christ.
    Et en tant que libéral, cette idée devrait vous plaire : c’est l’homme qui est jugé par ses actes et non par ce qu’il devrait faire grâce à un pouvoir qu’il aurait. Le Christ ne vilipende pas le prêtre pour n’avoir pas usé de son pouvoir pour créer une taxe pour sauver les indigents. Il reproche de n’avoir rien fait en tant qu’individu.
    Refuser d’ouvrir grandes les portes de l’Europe n’est pas refuser de tendre la main à celui qui se noie, quitte à le raccompagner chez lui après.

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