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Le suicide au travail serait-il un prétexte syndical ?

La question est provocatrice bien sûr et ne cherche à enlever ni aux tourments des personnes qui ont commis ce geste fatal ni à la peine et la douleur de leurs familles. Mais elle mérite d’être posée car elle est sur beaucoup de lèvres et personne ne l’ose.

France Télécom était une vieille entreprise publique qui avait commencé à gérer le réseau de télégraphie optique de Chappe en 1792. Depuis 1878, elle dépendait du ministère des Postes et Télégraphes devenu PTT en 1923 lorsqu’il annexa les services du Téléphone. C’est en 1988 que la DGT se sépara des PTT pour prendre le nom de France Télécom, qui devint un exploitant autonome de droit public en 1991 puis une société anonyme détenue par l’Etat en 1996 pour préparer sa privatisation engagée par sa cotation en bourse en 1997. Ce n’est qu’en 2004 toutefois que France Télécom devint vraiment une entreprise privée après que l’Etat eut cédé une large part de ses actions.

Avant le début de ce processus, en 1993, l’entreprise compte 140 000 employés qui sont essentiellement des fonctionnaires d’État du ministère des PTT. A partir de 1996, les nouveaux salariés sont recrutés sous contrat privé, mais les anciens employés conservent leur statut public. Au début des années 2000, l’entreprise grandit, notamment par l’acquisition du réseau britannique Orange. Mais pour poursuivre son développement et assurer sa pérennité en disposant d’une profitabilité concurrentielle, elle doit gagner en productivité et faire évoluer les pratiques héritées de la fonction publique. Nommés à la tête de l’entreprise, Michel Bon (2000/2001), puis Thierry Breton (2002/2004) engageront ce chantier, mais c’est surtout Didier Lombard (2005/2009) qui s’y consacrera avec son plan NExT mis en œuvre en 2007/2008 avec des méthodes d’une fermeté sans doute à la hauteur de la force d’inertie rencontrée chez le personnel toujours bénéficiaire du statut de la fonction publique.

Et c’est bien sûr ce changement qui heurta des employés sans doute peu habitués aux rythmes de travail du privé et aux mutations nécessaires pour faire évoluer les méthodes et les compétences. Il est vraisemblable que c’est d’abord ce choc de mentalité et d’intensité que de nombreux salariés subirent douloureusement. Encouragés par leurs syndicats, ils voulurent faire payer à la direction de l’entreprise ses exigences qui, dans un autre contexte, auraient été peut-être considérées comme normales. Ainsi les suicides furent un prétexte en phase avec l’opinion. En septembre 2010, le nombre de suicides depuis le lancement du plan NExT s’élevait à cinquante-huit et les médias se firent rapidement l’écho d’une vague de suicides parmi les employés de France Télécom.

Pourtant, le taux de suicide à France Télécom sur la période était plus bas que la moyenne française. En 2008, le taux de suicide (tous âges) était en France de 16,2 pour 100 000 habitants. La même année, il était de 12 pour 100 000 à France Télécom. Tout le monde convient que le taux de suicide dans cette entreprise était en 2008 et 2009 en-dessous de la moyenne nationale. Au surplus les employés y étaient plutôt bien payés. En 2006, selon le bilan social officiel de l’entreprise, environ trois employés sur quatre ont perçu une rémunération brute comprise entre 2 150 et 4 150 euros par mois, la rémunération mensuelle moyenne brute étant de 2 924 euros, supérieure à la moyenne française.

Bien entendu, les causes d’un suicide sont souvent diverses et il est difficile de généraliser. Les statistiques sont toujours réductrices et elles le sont plus encore en la matière. Il reste que les motivations du jugement du 20 décembre dernier qui a condamné lourdement Didier Lombard (un an de prison dont huit mois avec sursis et 15.000 euros d’amende) et sa direction pour harcèlement moral sont inquiétantes. Il est sans doute vrai que les méthodes employées alors par la direction pour réduire les effectifs n’ont guère été amènes et que le président de l’entreprise a manqué de charisme et d’empathie alors que l’un ou l’autre aurait peut-être permis de mieux accompagner la mutation nécessaire de l’entreprise.

« Il ressort de ces éléments que les années 2007 et 2008 ont été spécialement marquées par l’activation de trois leviers : la pression donnée au contrôle des départs dans le suivi des effectifs ; la modulation de la rémunération de cadres d’un certain niveau en faisant dépendre, pour partie, la part variable de l’évolution à la baisse des effectifs de leurs unités ; le conditionnement des esprits des « managers » au succès de l’objectif de déflation lors de leurs formations.[…] En conséquence, les faits de harcèlement moral sont parfaitement établis sur la période du 1er janvier 2007 au 31 décembre 2008, période d’exécution du plan NExT », résume ainsi le tribunal.

La direction avait fixé un objectif de réduction du personnel concernant 22 000 employés, soit environ 18% des effectifs, ce qui n’est pas rien. Mais l’évolution des effectifs était sans doute à la hauteur de l’inefficience de cette entreprise publique. Valait-il mieux attendre qu’elle meure de surpoids à défaut de pouvoir être éternellement renflouée par l’argent public ? Et si la manière forte dut être employée, n’est-ce pas par la faute de l’Etat qui avait octroyé dans la durée un statut extrêmement privilégié à ses agents, au point notamment qu’il devenait quasiment impossible de les licencier ? Au surplus, pour ne pas être dilué au capital, l’Etat s’était opposé à ce que la société finance son acquisition d’Orange par émission d’actions nouvelles à remettre en paiement du prix comme le faisaient ses concurrents étrangers pour procéder à leur croissance externe, ce qui aurait soulagé sa trésorerie. En définitive la responsabilité de ce qui est arrivé, s’il y en a une, n’est-elle pas celle de l’Etat qui a pris l’argent de la privatisation sans permettre au repreneur de gérer librement l’entreprise dans des conditions normales eu égard au droit de véto qu’il lui opposait pour se financer et à ce statut de la fonction publique imposé ainsi à une entreprise privée ?

Plus encore, cette stigmatisation d’une entreprise au regard du nombre de ses employés suicidés ou déprimés ne devra-t-elle pas demain conduire les agriculteurs, les personnels de santé ou les policiers, dont les taux de suicides battent des records de respectivement 32, 34 et 36 pour 100 000, à traîner les ministres et les parlementaires devant les tribunaux ? Les premiers pourraient leur reprocher d’avoir mis en place la PAC qui les a paupérisés et transformés en assistés, les deuxièmes de mal gérer les hôpitaux publics, les troisièmes de ne pas disposer d’effectifs et moyens suffisants pour les tâches qui leurs sont confiées ...

La réalité est peut-être qu’une fois de plus, sur le même mode mais dans un registre différent de celui du procès Barbarin, le droit cède devant l’opinion. Ce qui est infiniment regrettable car la première mission de l’Etat est de faire régner une justice qui ne se mesure pas à l’aune des sondages de satisfaction.

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