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EPR d’Hinkley Point :
le nouveau casino du contribuable ?

EDF décroche un méga contrat de GBP 18 Mds pour la construction de deux réacteurs EPR à Hinkley Point au Royaume-Uni. Derrière les cocoricos de façade, nombre d’inconnues rendent le projet très risqué : technologie EPR mal maîtrisée, financement sur fonds propres, mur de dettes et d’investissements pour EDF… En cas de fiasco, les dirigeants d’EDF pourront toujours compter sur le contribuable pour renflouer le navire à coup de milliards d’euros de recapitalisation comme cela a déjà été le cas en 2016.

La victoire est totale et les sourires de rigueur après le contrat géant de GBP 18 Mds (environ EUR 22 Mds) remporté par EDF au Royaume-Uni. L’électricien français va ainsi assurer la construction d’une centrale nucléaire à Bridgwater dans le sud de l’Angleterre. Ce terrain n’est pas nouveau pour EDF qui possède déjà les 15 réacteurs en activité outre-Manche produisant 20% de l’électricité britannique.

Concrètement, le projet désigne EDF comme maître d’œuvre puis exploitant des deux réacteurs EPR. L’entreprise financera entièrement sur fonds propres 66% du projet et laissera le solde à son partenaire chinois CNG acceptant au passage quelques transferts technologiques. 25 000 emplois sont attendus au Royaume-Uni et 4 000 en France pour une livraison du chantier en 2025. Le PDG d’EDF l’a affirmé, cet investissement est une mine d’or pour EDF avec une rentabilité attendue de 9%. Pourtant, l’unanimité sur la réussite annoncée de ce projet est loin d’être acquise.

D’abord, la technologie EPR est tout sauf un succès ! Le premier fiasco est signé Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, avec l’EPR finlandais qui affiche sept années de retard (mise en service initialement prévue en 2009) et un quasi triplement de son coût à plus de EUR 8 Mds (contre EUR 3 Mds lors de la signature du contrat). Il faudra encore attendre 2018 pour la livraison du réacteur. Le deuxième fiasco se trouve en Normandie avec l’EPR de Flamanville construit par EDF et qui fait à peine mieux cumulant six années de retard (mise en chantier prévue en 2018) avec une facture qui a explosé de EUR 3,3 Mds à EUR 10,5 Mds.

Les contribuables mis à contribution

Ces déboires de la filière nucléaire française ont fini par contraindre l’Etat et donc le contribuable, actionnaire d’EDF à 85% et d’Areva à 87%, à recapitaliser les deux sociétés à hauteur de respectivement EUR 3 Mds et EUR 5 Mds.

C’est donc dans ce contexte qu’EDF fait le pari de tordre l’adage « jamais deux sans trois ». Pourtant, son ex-directeur financier, Thomas Piquemal, avait largement partagé sa désapprobation d’un tel projet en démissionnant de son poste début 2016. Il avait pointé à la fois un risque majeur de construction et un financement sur fonds propres menaçant la pérennité financière de l’entreprise. « Qui parierait 60 % ou 70 % de son patrimoine sur une technologie dont on ne sait toujours pas si elle fonctionne, alors que cela fait dix ans que l’on essaie de la construire ? » avait-il déclaré lors d’une audition à l’Assemblée Nationale. Certains ingénieurs ne cachent pas leur scepticisme quant au délai de six ans prévu pour la construction de la centrale et envisagent déjà un gonflement de la facture. Surtout que ce risque de fuite en avant financière a déjà commencé…

Pour renforcer ses chances de remporter le contrat d’Hinkley Point, EDF avait déboursé GBP 12,5 Mds en 2008 pour acquérir British Energy et ses seize réacteurs. Problème, nombre d’analystes ont estimé cette acquisition surpayée au regard de la vieillesse des centrales existantes ce qu’EDF a fini par reconnaître en publiant le montant du surcoût de British Energy (GBP 5,75 Mds) dans son document de référence de 2010. Les dirigeants d’EDF se sont alors justifiés en invoquant leur volonté de mettre la main sur des sites susceptibles d’accueillir les EPR à venir... Pourtant, les terrains du futur projet de Hinkley Point étaient déjà achetés.

Désormais engagé dans ce méga projet financé sur fonds propres, EDF a prévu de céder près de EUR 10 Mds d’actifs d’ici 2020, notamment des centrales au gaz et charbon en Pologne et surtout la moitié de la filiale RTE chargée du transport de l’électricité en France. Mais ces cessions interviennent au pire moment avec un marché au plus bas et un risque élevé de perte. Malheureusement, ce projet de Hinkley Point est tout sauf le premier mur financier que doit affronter le Groupe EDF qui doit composer avec une dette de plus de EUR 37 Mds, un programme de maintenance d’ici 2030 du parc nucléaire français estimé à EUR 100 Mds par la Cour des Comptes et un coût de EUR 23 Mds pour le démantèlement des vieux réacteurs. D’ailleurs, déjà dégradée à A2 par l’agence Moody’s en mai dernier, l’entreprise EDF fait l’objet d’une nouvelle revue de sa note depuis la signature du contrat avec les Britanniques.

La manière d’agir des dirigeants d’EDF est troublante

Mais comme si cela ne suffisait pas, aux menaces internes, l’électricien français doit aussi faire face à des menaces externes. Primo, il existe une vraie interrogation quant au volume d’achat d’électricité qui sera atteint une fois la centrale opérationnelle. Si le gouvernement britannique s’est engagé sur un généreux prix d’achat à EDF pour les 35 premières années d’exploitation (92,5 GBP par mégawatt), supérieur à celui du marché aujourd’hui, le risque de surcapacité existe bel et bien avec la modernisation du marché électrique et la montée en puissance des énergies renouvelables souvent subventionnées. Surtout, de quel avenir dispose réellement l’énergie nucléaire prise en étau entre la problématique sécuritaire, la question environnementale et l’inflation des coûts notamment avec la gestion des déchets et le vieillissement des centrales ?

Deuxio, depuis le 26 juin, le Royaume-Uni a fait le choix du Brexit risquant d’éloigner un peu plus le pays de l’Union européenne. Dans le même temps, le nouveau Premier ministre Theresa May a fait part de son souhait de réduire le prix de l’électricité pour les Britanniques. Le contexte politique pourrait dont peser dans un futur proche sur la réalisation du contrat, surtout si les négociations du Brexit ne se passaient pas bien et que le Royaume-Uni entendait manier l’arme du chantage. Face à cette réalité, il serait intéressant que les partisans du maintien d’EDF dans le giron public expliquent en quoi la fourniture d’énergie nucléaire au Royaume-Uni rentre dans le cadre du « secteur stratégique » si souvent évoquée pour justifier le statut d’EDF ?

Au-delà de toutes ces interrogations, la manière d’agir des dirigeants d’EDF est troublante alors que nombre de mises en garde ont été émises sur la viabilité du projet. On peut se demander si après le « too big to fail » du secteur bancaire qui permet aux grands établissements financiers d’agir en toute impunité sachant que leurs pertes seront collectivisées, les entreprises publiques françaises n’intègrent pas cette même garantie implicite de l’Etat dans leur prise de décision. Le PDG d’EDF, Jean-Bernard Levy, pourra en effet compter sur le contribuable pour renflouer l’entreprise en cas de nouveau fiasco à Hinkley Point. Quant aux actionnaires, déjà rincés avec la baisse du cours de l’action, aujourd’hui à moins de 11 euros contre une introduction à 32 euros en 2005, ils ont vu leur dividende passer de 1,25 euro à 1,10 euro au titre des résultats 2015. Le casino EDF est ouvert, faîtes vos jeux !

Henri de La Guéronnière

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